Puissance et rébellion ou le mythe de la liberté
par Antoine Schülé.
Il s’agit d’une conférence que j’ai donnée en février 1998, lors du Xe Symposium international d’histoire de prospective militaires, intitulé “Guerre civile -Guérilla - Terrorisme, entre hier et avenir”. En 2026, je constate que ma prospective était exacte et offre une analyse utile de nos jours : raison pour laquelle je la propose au lecteur. A la fin de cet article, je vous présente la publication des actes de ce symposium.
Résumé : Au cours des siècles, les sociétés offrent de multiples exemples de rébellion: il s'agit d'un phénomène permanent, dû à une imperfection qui est le propre de ce monde. Le rebelle est soit un malfaisant, soit un héros, selon la perspective du moment ou selon le parti qui est adopté. Le désir de liberté est l'essence du rebelle, en faveur d'un autre avenir, au moyen d'une puissance autre.
L'oppression économique, le cynisme politique, la famine, l'injustice ou le sentiment d'injustice sont les vecteurs de la rébellion que forge la puissance elle-même, à partir du moment où elle est mal exercée. Dès que légalité et légitimité ne sont plus les deux pieds de la puissance, peu importe le système qu'elle adopte, celle-ci devient un colosse bancal aux pieds d'argile que le rebelle abat.
Une révolution dans un système défaillant ne devrait être que la transmutation d'une puissance. La capacité d'une révolution n'est pas dans le déchaînement des passions, mais dans sa capacité à ressouder et à éduquer pour être un progrès qui redonne vie à des formes plus fortes qu'auparavant. Et si les révolutions connues jusqu’à ce jour n'étaient que des ruptures épisodiques dans la continuité du mythe de la liberté…
Préambule
Dans le cadre de ce colloque et avec cette communication, je vous propose de porter votre attention sur quatre aspects qui me sont apparus comme essentiels: la scission entre l'autorité politique et la volonté populaire; la controverse au sujet de la légitimité et de la légalité; la réflexion sur la désobéissance civile; l'action des techniciens du coup d'état. Les multiples exemples historiques apportés au cours de ce symposium me dispensent de les développer plus pour illustrer mes propos et je laisse au lecteur le soin de les choisir.
Une troisième guerre mondiale
A la veille de l'an 2000, il est possible de tirer le pénible constat que ce siècle n'a pas connu seulement deux guerres mondiales mais trois guerres mondiales. Cette troisième guerre a perduré sous des formes très diverses quant à leur violence et à leur intensité: elle a commencé bien avant 1914-18, s'est poursuivie bien après 1939-45 et, de nos jours, elle a encore de multiples visages aux traits parfois hideux, parfois généreux malgré le ou à cause du sang versé. Cette troisième guerre, vraiment mondiale et quasi permanente, ce sont les guerres révolutionnaires par rapport à des pouvoirs politiques en fonction.
Les études fondamentales de Gérard Chaliand (1) et l'encyclopédie de la question la plus récente qu'est l'ouvrage de Jean-Marc Balencie et d'Arnaud La Grange, "Mondes rebelles" (2), en deux volumes, étudient cette troisième guerre mondiale dans toute sa complexité, sa diversité. Quant au nombre de victimes, aucune quantification exacte ne pourra se faire. Quant à la gradation dans l'horreur, rien de plus macabre ne peut s'imaginer, que ce soit du meurtre individuel ou du massacre collectif.
Difficile objectivité
Nombreux sont les historiens, les sociologues, les politologues, les philosophes ou les religieux à être interpellés par les questions liées au terrorisme, à la révolution et à la guérilla. Cependant, ils revendiquent une objectivité qui, face au sujet, est parfaitement illusoire. En fonction de choix moraux (acquis ou adoptés) et d'un humanisme sincère (donc pas uniquement verbal), l'objectivité n'est plus possible face à un tel sujet.
Nous sommes au cœur même de la violence. L'objectivité de certains est une forme dangereuse de la subjectivité. Un exemple typique est celui de Jean Ziegler, le sociologue auteur du "Contre l'ordre du monde, Les rebelles" (3) qui dénomme lucidité sa lyrique sentimentale. Pour l'apport des historiens, Paul Ricoeur affirme avec raison dans "Histoire et vérité" (4): "L'histoire est objective, l'historien seul est subjectif." Depuis les années 1970, les études de synthèse sont cependant assez nombreuses pour permettre un regard historique sur le sujet, avec un recul suffisant et sans fanatisme, mais, au plus profond de nous-mêmes, il y a inévitablement l'adhésion ou le rejet, selon la justification que nous donnons ou ne donnons pas à la violence.
Le rebelle avec le succès devient un héros. Avec l'échec, il est un martyr pour les uns, un infâme criminel pour les autres. Un révisionnisme historique, qui s'est imposé depuis que l'histoire existe, reconsidère régulièrement les faits en fonction de nouvelles valeurs ou d'autres critères. En ce pays de Vaud, l'exemple le plus typique restera celui du major Davel : le temps a fait son œuvre entre le moment où il est monté sur l'échafaud et celui où sa statue s'est élevée sur la place du Château à Lausanne; il est à signaler que c'est un militaire qui a voulu accomplir une révolution sans verser de sang.
Une révolte n'a en soi aucune valeur positive ou négative. Contre l'envahisseur d'un pays, la révolte qui prend nom de "rébellion" est une nécessité incontestable. Toute révolution ou rébellion doit être considérée dans le temps par ce qu'elle apporte et ce qu'elle élimine, par ses effets dans la durée, en faveur ou contre un peuple qui a placé sa confiance en elle.
La Révolution française a été une somme de révolutions successives sur un temps bref. Elle a été cependant la Révolution, avec un grand R, après les quelque 600 révolutions qui ont secoué la France du Moyen-Age jusqu'à 1789. Elle aurait pu être une parmi tant d'autres, mais elle a été cependant celle que nous savons. Cette Révolution a été récupérée, réinterprétée pour couvrir les consciences de nombreux rebelles: il est admirable d'observer l'ingéniosité de leur bricolage historique. La revendiquer complique les jugements de valeur sur celles de ce 20e siècle. La Terreur est de 1793, la Révolution n'a pas donné que les Droits de l'homme : un empereur, la Commune...
Les révolutions ont pris, depuis 1789, de multiples visages. Elles peuvent être de droite comme de gauche, porter le masque d'une dictature aussi bien que d'une démocratie. Trotsky, Mao, Giap, Hitler, Mussolini, Franco, Gandhi, Ho Chi Minh, Markos, Mishima, Jan Palatch sont les multiples figures qui permettent de comprendre le rebelle ou le partisan et qui ont adopté, à un moment ou un autre, la solution des armes, à la grande exception de Gandhi.
Une création révolutionnaire: Israël
Pour ce siècle, l'exemple le plus achevé dans un temps court est celui de la création de l'Etat d'Israël. Les intentions religieuses de quelques-uns (tous les Juifs n’étaient pas désireux d’un Etat, au nom de leur foi) au départ se sont transformées en objectifs politiques. Le religieux a très vite été oublié au profit du seul politique. Des techniciens du coup d'état ont constitué Israël: des actions révolutionnaires, des actes de guérilla et de terrorisme ont été à l'origine de cet Etat. L'attentat contre l'hôtel King David, avec ses 200 morts, le massacre de Deir Yassin où 230 civils ont été massacrés ne peuvent pas être oubliés par une sélection de la mémoire. De nombreuses guerres ( 1947-8, 1956, 1967, 1973, 1982...) ont ponctué la vie de ce pays. La violence illégale du début s'est légalisée : sous le couvert d’une guerre défensive, des offensives sont conduites de façon systématique. Pour plus d'un rebelle, Israël reste un modèle révolutionnaire qui a su unir des actions sur plusieurs plans différents et qui a réussi. A l'action interne dans les limites d'un territoire aux frontières extensibles selon les besoins (ce qui est contraire au droit international), il y a eu les appuis de pays tiers importants. Une partie de la diaspora juive a exercé une influence décisive sur le monde diplomatique, économique et médiatique: ce triptyque a souvent fait défaut aux autres états révolutionnaires. De plus, la conjoncture historique, après la Seconde Guerre mondiale, a réalisé le reste et a puissamment contribué à l'existence de ce pays qui n'existait pas au début de ce siècle, tout ceci au détriment de la Palestine et des Etats voisins.
Raison et passion
Toute révolution est faite de deux parts que nous trouvons en quantités très inégales: une part est faite de raison, d'un besoin d'agir, d'une réaction face à une situation donnée; l'autre part est faite de rêve, de croyance et de mythe.
Le développement d'une révolution n'obéit pas toujours à la simple raison. L'étude d'une révolution équivaut à l'étude d'une passion, avec sa part si forte d'irrationnel. Un mouvement révolutionnaire prend ses racines, et cela ne doit pas être oublié, soit dans une religion dont elle modifie le message pour justifier son combat, soit dans une idéologie construite tout d'une pièce pour légitimer l'action, soit dans une tradition redécouverte ou réimaginée dans le but de se greffer sur un passé lointain ne pouvant que cautionner cette lutte pour l'avenir. La composante se nommant "idéal" est très forte, les circonstances lui permettront de s'exprimer. Un contexte social, politique, économique favorise une action, avec des gradations très diverses, propres aux tempéraments des peuples concernés. Toute révolution ne se termine pas obligatoirement par les armes, mais celle -ci frappe moins les imaginations. Si les mobiles semblent au départ très rationnels, plus d'une révolution s'est achevée, au vu des objectifs atteints, en une croyance parmi d'autres ! Un Gustave Le Bon (5) ou un Serge Tchakhotine (6) ont apporté de brillantes démonstrations de ces foules, plus fascinées par la force d'un sentiment que la force d'un froid raisonnement face à de simples faits.
Le mythe de la liberté
Pour tout esprit, le mot "liberté" est un mot chatoyant. Il a soulevé des enthousiasmes, mais il a aussi aveuglé. C'est un mot magique capable du meilleur comme du pire.
Valéry définit le mythe de la façon suivante: "Mythe est le nom de tout ce qui n'existe ou ne subsiste qu'ayant la parole pour cause." A propos de la liberté, ses limites nous sont données par Rivarol dans son "Discours sur l'homme intellectuel et moral": "La liberté, pour l'homme, consiste à faire ce qu'il veut dans ce qu'il peut, comme sa raison consiste à ne pas vouloir tout ce qu'il peut."
1. Scission entre pouvoir politique et volonté populaire.
Pour remonter au commencement de toute révolution, il est nécessaire d'aborder ce sujet. Nombreux sont les auteurs qui ont défini ce qu'est ou devrait être l'autorité politique. Généralement, nous pouvons les suivre facilement. Par contre, il reste hasardeux de définir ce qu'est une réelle volonté populaire. Des instituts de sondage prétendent péremptoirement être les détenteurs de ce savoir. Une volonté populaire me paraît être plutôt comme quelque chose de fluctuant, composé de multiples désirs, certains sont irréalisables ou tout simplement contradictoires les uns par rapport aux autres: cela déjà au sein d'une seule personne, alors pour toute une population... La volonté populaire n'est pas une, elle est fragmentée, multiple.
Des élections démocratiques permettent toutefois une expression de celle-ci. Plus la démocratie est grande, plus les majorités seront difficiles: la diversité implique un fractionnement quasi naturel et qui traduit le constat que j'établis. Si cette diversité nécessaire est mal vécue, le chaos démocratique n'est pas loin: Hitler a su tirer parti de cette situation. Cependant des votations n'autorisant pas la représentation proportionnelle trahisse l'expression de la volonté populaire. De fausses majorités peuvent s'établir et cela n'est pas loin de passer pour une forme de tyrannie. Lorsqu'il y a une majorité des électeurs qui choisissent l'abstention ou le bulletin soit blanc, soit nul, affirmer connaître la volonté populaire est une illusion et prétendre la représenter est une falsification.
La volonté populaire est composée de souhaits individuels s'alliant peu avec des souhaits collectifs. Le politique ne peut pas satisfaire des désirs insatiables; s'il le croit, l'exercice du pouvoir le fait revenir assez vite à la réalité. Je quitte ce sujet délicat, mais fondamental qui n'a pas trait directement à mon exposé pour considérer ce moment qui est parfaitement identifiable et perceptible, c'est l'instant où une scission se développe régulièrement et progressivement entre une population, dans son ensemble et sa diversité, et la classe politique, sensée la représenter.
Selon un schéma classique, au sein de cette population, une minorité ou plusieurs minorités s'affirment, au nom de nouvelles valeurs, pour partir à la conquête d'une majorité ou d'une reconnaissance de sa représentativité. A ce moment il y a passage du champ de la réflexion et du virtuel, à l'action pouvant prendre des formes variées. Une absence de liberté d'expression peut amener une minorité à entrer dans l'illégalité: une association visera à réunir les penseurs, une autre les hommes d'action; entre ces deux groupes, il y a la gamme infinie des sociétés répondant aux besoins du moment qui seront divers que ce soit pour les nécessiteux ou les plus nantis.
L'idée qui entraîne l'action se voit elle-même retravaillée à mesure qu'elle se diffuse. Avant d'aboutir, elle peut même être récupérée par un pouvoir politique, par un parti ou un dictateur. Elle mute à mesure que la révolution évolue: au départ, nous savons qu'elle est intellectuelle, mais de quelle façon elle s'imposera, seul l'avenir peut le dire.
Parfois pour s'accomplir, les hommes d'action révolutionnaire se transforment en techniciens du coup d'état. Ils apportent leur impulsion, mais l'action et les circonstances les forgent. L'exemple le plus typique à analyser est celui de Trotsky.
Chaque état possède ses structures constitutionnelles et pour chaque état, le mouvement révolutionnaire sera différent. Un système politique fiable autorise des mutations à considérer comme des évolutions normales et sans heurts dans une société idéale: une révolution implique une lutte exprimant une résistance des pouvoirs judiciaires ou des puissances gouvernementales en place. Certains affirment que la révolution est un accouchement dans les douleurs: acceptons cette image quand elle n'accouche pas des monstres !
La minorité se sent investie d'une mission qu'elle sacralise et aussi bien laïques que soient parfois ses intentions. Plus cette minorité est entendue, plus ses exigences tendent à augmenter. La majorité reconnaissant son émergence lui donne parfois une satisfaction partielle, mais la plupart du temps, elle ne tire aucun profit de ce qui passera pour des concessions insuffisantes. Ce qui est devenu l'opposition se positionnera légitimement en représentante de la volonté populaire (dont elle se veut être la seule expression), même si elle s'est éloignée de celle-ci. Soit le système politique intègre ces nouvelles forces, soit il les rejette et tout devient possible dans une relation de force pouvant s'achever dans une guerre civile: avant celle-ci, plusieurs phases seront franchies. Je renvoie le lecteur aux débuts de la Révolution française ou de la révolution russe. Les acquis ne suffisent pas, la possession du pouvoir, à défaut de la puissance, est exigée, voulue.
A ce stade, il existe bien souvent un totalitarisme intellectuel qui se traduit dans les faits. Il hypnotise à un tel point son entourage que celui-ci ne perçoit pas son envoûtement. Le fanatisme, le puritanisme, le jusqu'au-boutisme, le rigorisme dominent en maîtres absolus et aveugles. La grande illusion consiste à croire que le changement de gouvernement peut transformer le peuple. Il est attribué au pouvoir une puissance qu'il n'a pas. Une vraie révolution ne se fait pas au travers des structures d'état, mais dans le cœur de l'homme, elle est de l'ordre du spirituel et non du fonctionnarisme.
Pourquoi si souvent cette violence? Cette idée de la nécessité d'une rupture parfois sanglante avec le passé est infondée, mais son côté sacrificielle exerce une fascination sur les foules. René Girard en parle fort bien dans ses deux livres "Le Bouc émissaire" et "Des choses cachées depuis la fondation du monde" (7). Pour ma part, je constate que la coupure voulue avec les racines n'est jamais complète. Malgré la révolution russe, l'âme russe est toujours aussi forte, comme elle l'a été dans le passé. Le communisme n'y a rien pu à son encontre en dépit d'une répression, sans commune mesure avec ce que l'humanité nous a donné de voir. La France avec ses multiples révolutions possède encore des acquis positifs de l'Ancien Régime: le Décalogue peut suffire au chrétien ou à celui qui a vécu au milieu d'une culture chrétienne, les principes d'un Montaigne ne sont pas contredits par les Droits de l'homme et il y a eu cependant des déviances qui ont eu pour noms guerres de religion, le refus du divin, la Terreur...
A travers ces rapides propos, le caractère politique de cette question est posé. Sans vouloir être une Cassandre, je terminerai ce chapitre avec ces vers de Chénier (8) en formulant un souhait. Il ne faudrait pas que les gouvernements soient de futurs "Marat" et des fractions du peuple de futures "Charlotte Corday" adoptant ces vers célèbres:
"O vertu, le poignard, seul espoir de la terre,
Est ton arme sacrée, alors que le tonnerre,
Laisse régner le crime et te vend à ses lois."
2. Légitimité et légalité.
La violence a pris dans le monde actuel des dimensions désastreuses. Elle éclate partout: qu'elle soit individuelle ou collective, elle s'affirme là où on l'attend le moins, dans des écoles, dans la littérature, sur un écran télévisé: elle nous est même régulièrement offerte comme un divertissement. De la violence qui était à l'origine un instinct fondamental de survie, nous sommes arrivés à des temps où la violence est banalisée, où il y a, comme le dit Friedrich Hacker, "une accoutumance à l‘inhumanité" (9). Les sociologues apportent un éclairage, sur cet aspect de la question, qui mérite toute notre attention. Sans souscrire à tout ce que dit Konrad Lorenz (10), la biologie du comportement est un passage obligé à la compréhension de cette violence tout animale que l'esprit se doit de dompter. La puissance détentrice du pouvoir a des capacités de développer une violence sans commune mesure avec les siècles précédents: 1914-18 et 1939-45 en témoignent. A cette violence des puissances, il s'est développé parallèlement une violence aussi bien des individus que de groupes d'individus. Leurs motivations ont longtemps été idéologiques, mais elles ont pu être parfois alogiques (pour le regard d'un occidental sur l'Afrique par exemple). Elles peuvent être encore religieuses aussi bien que laïques. Les guerres révolutionnaires qui constituent cette troisième guerre mondiale en apportent la preuve. Pour mieux comprendre ce phénomène, il m'a paru utile de porter le regard sur l'individu qui quitte délibérément le champ de la légalité pour entrer dans celui de l'illégalité, mais, selon lui, au nom d'une légitimité.
L'individu estime une rébellion légitime lorsqu'il se sent dépouillé de tout droit. Pour avoir encore le sentiment d'exister, il se fabrique une identité dans l'hostilité. Agissant contre une société qu'il considère comme une souffrance, il renonce à un droit, à un système législatif qui lui donne le sentiment d'être ignoré ou exclu. Ainsi, il fait sa devise de cette phrase de Camus dans "L'été": "Je me révolte donc je suis."
Face à une légalité qui n'a plus de sens pour lui, il se crée une légitimité qui ne le rend pas libre, mais qui donne un sens à sa vie. Il se construit dans une opposition qui l'emprisonne. Mon analyse ne vise pas à savoir s'il a tort ou raison. Seule la situation dans son contexte m'autoriserait à le dire. Les faits seront appréciés fort différemment, selon les valeurs qui animent chacun d’entre nous.
Cet individu adopte des normes nouvelles que les circonstances récuseront ou accréditeront par la suite. Dans n'importe quelle société, cet individu est à ce stade parfaitement incontrôlable. Il est par contre récupérable pour certains: sur des plans différents, l'histoire nous a fait connaître un Ravaillac, un Ravachol. À ce propos, il se remarque que l'adversité constante leur donne une force mentale qui fait quelquefois défaut à son opposant, dans la mesure où celui-ci n’a pas le sentiment d'être une victime de leur agissement et qu’il se satisfait pleinement de cette force légale qu’il possède et qui le rassure.
A partir du moment où la vie d'une personne paraît être pure impuissance ou détresse face à un néant qui l'étouffe, cette personne choisit une autre manière d'être. Pour une minorité, la religion ou les Arts transcendent cette violence pour échapper à cette condition (à travers des biographies, la flamme révolutionnaire qui les anime est ardente; les résultats sont divers: prenez Saint François d'Assise ou Savonarole, Picasso ou Dali). D'autres choisiront soit le suicide, pour mettre fin à un sentiment d'inutilité, soit l’entrée dans une secte qui est aussi une forme subtile de mort, soit, enfin, une lutte révolutionnaire pour ne pas rester inactif. Il y a dans leur démarche des similitudes de fonds que les particularités de l'expression ne doivent pas nous faire oublier.
Ce que nous entendons comme un cri de désespoir lui paraît être, en fait, la solution de la dernière chance si ce n'est pour cette personne, elle la souhaite pour les siens. Se donner la mort ou porter la mort (quelques uns arrivent à concilier les deux) lui devient un acte préférable à la vie, mot qui n'a plus de sens dans sa perspective. Elle renonce à la vie pour ce qu'elle estime être sa cause: ainsi le terroriste légitime son action. Son existence n'est justifiée que par son mortel combat. Il s'emploie à nourrir l'hostilité et la haine, à la communiquer. Corneille dans "Ariane" (acte 1, scène 1) remarquait déjà: "On résiste aisément quand on n'espère pas." Chénier dans "Tibère" (acte III, scène 1) a dit: "Le malheur n'est vaincu que par la résistance."
Dans une première phase (qu'il ne dépassera peut-être jamais), le rebelle a besoin d'une légitimation pour se maintenir dans le régime politique existant, afin d'éviter d'être considéré comme un simple criminel. Contre la légalité d'un état, il recherche une légitimité d'un ordre supérieur. Dans une deuxième phase, l'individu isolé cherchera des modèles parmi les anarchistes; pour un groupe d'individus, l'insurrection sera un objectif convoité. Netchaïev illustre cette tendance. Dans les milieux d'intellectuels ou de bourgeois, cette phase demeure généralement dans le domaine du verbal, de l'écrit: ce comportement est pour eux une forme d'élégance et parmi les dernières nouveautés littéraires, vous trouverez sans peine des chantres de la rébellion (je ne donne pas d'exemple, parcourez les rayons d'un libraire, je serais surpris que vous ne fassiez pas une bonne moisson). Par contre, d'autres préfèreront l'action et nous sommes, là, à une phase ultime de l'engagement. Ils choisiront d'être les techniciens du coup d'état. Les mots ne soignent pas ce qu'ils considèrent comme des maux. Les exemples abondent. Les hommes de droit ont étudié la complexité de ces engagements. Dans une perspective helvétique (pouvant cependant intéresser les étrangers), je pense à deux études plus particulièrement: celle de M. Roger Corbaz intitulée "Le crime politique et la jurisprudence du Tribunal Fédéral Suisse" (11) et celle de M. Paul Wurth, "La répression internationale du terrorisme" (12).
Au départ, une action irrégulière ne voudra pas se reconnaître illégale: au nom d'une légitimité, il y a juste une volonté de sauver les apparences. Cependant, un glissement débute. La crise de la loi qui accompagne la crise de l'autorité crée un terrain très favorable à leurs actes. A la lecture de la presse quotidienne, des non-juristes aussi bien que des politiques insistent sur la légitimité d'un acte qu'ils privilégient, sans trop laisser apparaître sa non-légalité. Lorsque cette caution médiatique reçoit l'onction politique, la légalité n'est pas loin d'être perdue, discréditée. Ainsi, celui qui a rejeté la loi se sent fort: il est reconnu, légitimé, il se sent au-dessus de la loi. Quelle force peut donc maintenant l'arrêter ? Celui qui respecte la loi s'interroge: c'est tout aussi légitime. Un déséquilibre s'installe. La première victoire du rebelle est de faire douter de la mise en application de la loi (à chaque procès, il l'espère): de le lui permettre, c'est tout simplement de la complicité.
Carl Schmitt a mis en évidence que l'individu accepte une obéissance à la loi lorsqu'il reconnaît l'état comme un protecteur. Que l'état n'ait plus ce rôle protecteur, un déchirement se produit. La scission entre pouvoir politique et volonté populaire est consommée. Si la révolte reste au seul niveau de l'individu, avec un refus de la loi, si la révolte ne donne pas un sens politique à son action, elle demeure dans l'irrégularité pure qui s'appelle criminalité. Il appartient aux intellectuels, aux religieux ou aux politiques (lorsqu'ils n'abandonnent pas leurs décisions aux seuls juristes) de donner cette légitimité qui lui manque. Dès lors, une révolution paraît comme un moyen légitime pour instaurer de nouvelles lois.
Pour ceux qui désirent développer plus cette réflexion, je leur recommande trois livres qui étudient, tout particulièrement cette question, sous des angles très différents, mais vraiment complémentaires:
-celui de Carl Schmitt offre une approche philosophique et juridique avec ses deux études "La notion de politique" et "Théorie du partisan" (13);
-celui de Bronislaw Geremek propose une intéressante analyse historique et littéraire: "Les fils de Caïn" (14);
-celui de Noël Godin est pénible à lire. Il est intitulé "Anthologie de la subversion carabinée" (15). En un seul volume, il nous fait parcourir le jardin nauséeux des fantasmes aux conséquences mortifères. Contraire à la simple humanité, le contenu de cet ouvrage nourrit la haine ordinaire avec un inventaire précis des possibles de la dégénérescence humaine. Traiter avec le sourire des mots qui tuent, ainsi que le fait cet auteur, me choque profondément.
3. La désobéissance civile.
Il n'est pas évident de parler d'un pareil sujet dans un canton de Vaud dont l'hymne officiel "Vaudois un nouveau jour se lève" a pour refrain:
"Que dans ces lieux, règne à jamais
L'amour des lois, la liberté, la paix."
Cependant en cette terre de la Réforme apportée par Berne, le mot "résister" a pris un sens tout particulier. Sur la margelle du puits de la tour de Constance où Marie Durand fut prisonnière, ce terme a été gravé comme un symbole. A sa façon du côté catholique en ce siècle, le cardinal Mindszenty a vécu au cœur de son quotidien la puissance de ce verbe comme il en témoigne dans ses "Mémoires" (l6). L'Eglise du Silence en URSS est un modèle de résistance, avec tout le courage qu'elle implique.
Calvin a déjà déclaré, en son temps, que le fondement de la liberté est contenu dans le Décalogue qui seul confère la légitimité au pouvoir, à la puissance (17). Aussitôt que le prince ou le gouvernement s'en écarte, il devient illégitime et le droit de résister devient tout aussi légitime que nécessaire.
Luther pousse le principe encore plus loin et lorsqu'il parle du prince, il parle de tout gouvernement: "Un peuple a-t-il le devoir de suivre son prince même quand celui-ci est dans son tort? Réponse: non. Car il n'appartient à personne d'agir contre le droit; au contraire, il faut obéir à Dieu, qui veut la justice, plutôt qu'aux hommes." Pour Luther, le Décalogue définit les critères qui permettent de juger si oui ou non le gouvernement obéit à la loi de Dieu. Si pour lui, seul celui qui représente Dieu peut porter ce jugement, Théodore de Bèze attribue cette décision, comme étant à la fois un pouvoir et un devoir, aux représentants du clergé, de la noblesse et du tiers-état (il les nomme les magistrats inférieurs dans sa perspective): "Les peuples ne sont pas créés pour les magistrats, mais au contraire les magistrats pour les peuples." (18) et "En cas de tyrannie manifeste, la juste résistance par les armes n'est point contraire à la patience ni aux prières des chrétiens." (19). Ce dernier extrait est explicite en lui-même: "Le souverain gouvernement est tellement entre les mains des rois, ou autres tels souverains magistrats, que si, malgré cela, se détournant des bonnes lois et conditions qu'ils ont jurées, ils se rendent tyrans tout manifestes et ne donnent lieu à meilleur conseil, alors il est permis aux magistrats inférieurs de pourvoir à soi et à ceux qu'ils ont en charge, résistant à ce tyran manifeste. Et quand aux Etats du pays ou autres, à qui telle autorité est donnée par les lois, ils peuvent et doivent s'opposer jusqu'à remettre les choses en leur état et punir même le tyran, si besoin est, selon ses démérites. Ce faisant, loin s'en faut qu'ils doivent être tenus pour séditieux et rebelles; tout au contraire ils s'acquittent du devoir et du serment qu'ils ont envers Dieu et envers leur patrie." (20)
Si les catholiques se contentent de suivre généralement les propos de saint Thomas d’Aquin (21) sur cette question, les protestants ont en matière de résistance des textes exprimant une position qui n'est point ambiguë : il n’est pas surprenant que bien des Protestants ont favorisés des révolutions qui leur ont permis de prendre le pouvoir ou de lutter contre les Catholiques.
Le XIXe siècle jusqu'en 1918 a préféré le terme de "lutte" à l'expression "devoir de résister". La guerre de 1914-18 est passée, l'expression "désobéissance civile" a fait son apparition. 1939-45 voit revenir le mot résistance. Dans "Propos d'un Normand", Alain situe le débat en deux phrases: "Résistance et obéissance, voilà les deux vertus du citoyen. Par l'obéissance, il assure l'ordre; par la résistance, il assure la liberté." L'objection de conscience a été un des points de départ de la réflexion sur la désobéissance civile. En Europe occidentale, ce thème a suscité et suscite encore de vifs débats. La lutte contre toutes les dictatures de droite comme de gauche, a inspiré de nombreux penseurs. Le discours varie inévitablement lorsque le contexte du gouvernement est considéré comme démocratique ou non démocratique. Contre un régime politique considéré comme injuste et corrompu, les formes de dissidence ou de résistance sont perçues comme normales. Le discours à propos du tyrannicide a toujours été admis. Il est à remarquer qu'il est plus facile que celui pouvant déterminer à partir de quand un gouvernement est considéré comme tyrannique. Je vous rappelle le cas Ceauscu. Si l'on remonte dans le temps, Olivier Cromwell avec Charles I est, sans aucun doute, le cas qui a le plus marqué les esprits en Europe.
Dans le cadre d'un état démocratique, John Rawls établit bien la réflexion actuelle dans son livre "Théorie de la justice". Il formule la question ainsi: "Quand le devoir d'obéir aux lois promulguées par une majorité législative... cesse-t-il d'être une obligation face au droit de défendre ses libertés et au devoir de lutter contre l'injustice ?" (22) A cette question si bien formulée, l'auteur conclut, malheureusement pour nous, qu'il n'y a pas de principes à définir pour trancher directement les cas réels. Il distingue plusieurs étapes pour caractériser la désobéissance civile: -la simple dissidence; -des manifestations dans le cadre de la loi; -des infractions délibérées à la loi; -la recherche de procès exemplaires; -l'action militante qui peut se transformer en une résistance organisée. Cette gamme des possibilités n'est pas exhaustive, elle est très grande. Chaque état possède ses structures constitutionnelles et pour chaque état la rébellion prendra par conséquent une forme qui lui est propre.
Le plus difficile est de savoir quand commence ce qui pourrait être une guerre révolutionnaire ou une guerre civile: la lutte ne se termine pas immanquablement par les armes. Dans son esprit, le rebelle ou le révolutionnaire ou le partisan adopte cependant un langage et un comportement guerriers. Notre vie politique l'y prédispose particulièrement. Le vocabulaire médiatique affectionne les expressions comme "écraser l'adversaire", "l'éliminer de la scène politique", le "duel" etc. Ces mises à mort verbales sont tellement dans les mœurs que le public ne réagit pas, mais, au contraire, en redemande. La violence des mots est ainsi banalisée et il peut y avoir un fou qui les entendra à la lettre: l'attentat politique est psychologiquement prêt dans son esprit comme de celui de son entourage.
Une guerre révolutionnaire débute de façon non ouverte, non régulière et cela sera sa caractéristique jusqu'à la phase finale qui est soit l'abandon du pouvoir par les politiques en place, soit une guerre ouverte, rapide et brève, pour déstabiliser ce qui reste de l'autorité en place. C'est ainsi que le rebelle agit en partisan et non en brigand. Lorsque des politiques considèrent les premiers indices révolutionnaires comme des épiphénomènes, ils prennent le risque d'être des "Louis XVI" potentiels.
Les représentants de la justice sont tiraillés entre la fidélité à la loi et la légitimité d'une contestation. C'est une affaire de conscience, l'appréciation est une décision très personnelle: qui peut déterminer le seuil entre le tolérable et l'intolérable ? Pour légitimer une contestation de la loi, quelques uns tentent de découvrir la volonté du législateur. D'autres auront recours à une interprétation de la Constitution pour stigmatiser les dysfonctionnements de l'application de la loi et pouvant en cela légitimer une action non-légale. A les lire, je vous avoue ma surprise face à une absence de réalisme quant aux limites que fixent les juristes-philosophes à cette question.
Il est vrai que celui qui choisit d'être un rebelle ne s’embarrasse pas longtemps avec des lois et une constitution. Il obéit à des voix plus impérieuses face à une situation donnée. En cas de succès, il établira ses lois; en cas d'échec, il subira les lois, tout en les dénonçant. Il revendique le fait que les lois ont changé après les grandes révolutions et que les lois changent trop tard. Saint-Just dans son "Esprit de la Révolution et de la constitution en France" disait: "Les révolutions sont moins un accident des armes qu'un accident des lois."
Pour conclure ce chapitre, il est nécessaire de mentionner la réflexion de Paul Ricoeur à ce sujet. En 1957, il a rédigé un article "La question du pouvoir"; le devoir de désobéissance peut impliquer une terrible décision: "Il se peut que, dans certains cas extrêmes, le sacrifice de mon Etat devienne un devoir politique et pas seulement un témoignage absolu; c'est devant une telle décision que certains anti-nazis ont été placés en Allemagne; il se peut que j'ai un jour à vouloir la défaite de mon état, s'il ne mérite absolument pas de survivre, s'il ne peut plus être du tout l'Etat de la justice et du droit... cette décision est une décision terrible; elle porte un nom: le devoir de trahir." (23)
4. Les techniciens du coup d’état.
Pour réussir, le technicien du coup d'état a besoin d'agir sur deux plans: le rationnel et l'irrationnel. Les études ne manquent pas sur l'aspect rationnel de son combat, mais son idéal est trop négligé. En Irlande, la connaissance d'une religion bafouée est nécessaire à la compréhension de ce pays: l'horreur des actes subis ou infligés en découle. A Cuba, l'idéologie laïque montée de toutes pièces a marqué des foules qui d'ailleurs n'y croient plus: l'homme a horreur du vide idéologique, quelle sera l'idéologie de substitution? Le Pérou a été très sensible à une tradition à la fois redécouverte et réimaginée: ne pas la connaître serait faire peu de cas des aspirations profondes de tout un peuple. Le technicien du coup d'état a peut-être puisé les forces de son engagement dans cette culture et si cela est normal, cela ne fait pourtant pas de lui un technicien du coup d'état. Pour mériter ce titre, il doit savoir intégrer cette composante idéologique dans son combat.
Le technicien commence par une conquête des esprits: la caution médiatique ou littéraire lui est importante, un certain romantisme révolutionnaire le sert. Ainsi la chanson, la littérature (tout particulièrement la poésie) et le cinéma sont des vecteurs essentiels de principes idéologiques pouvant être récupérés. Je précise tout de suite que je n'accuse pas les artistes-créateurs d'être des révolutionnaires: non, c'est dans quel sens, parfois bien malgré eux, ils peuvent être utilisés que cette approche m'intéresse.
Une alchimie très puissante peut résulter d’œuvres mal assimilées ou vécues avec une sensibilité trop forte. Un exemple est toujours imparfait par rapport à celui que vous pouvez imaginer ou qui vous est plus sensible. Mais imaginons un jeune de 15 ans qui ne connaîtrait comme films que "Zorro", “Thierry la Fronde", "Robin des Bois", "Spartacus" et qui n'aurait lu de Jules Verne que "Mathias Sandorf", "Vingt mille lieues sous les mers", avec sa conclusion qu'est "L'île mystérieuse", et encore "Le comte de Monte-Cristo". Deux ans plus tard, ce même jeune lit Sartre, Camus (mal lu), Malraux et Aragon: une greffe idéologique se fait sur un subconscient, sur un support mental préparé à la révolte ou à la résistance. Pour la plupart, un fonds latent est ainsi constitué et probablement cela reste en cet état avec des valeurs positives. Pour d'autres, cela devient une substance qui alimente la flamme de la révolte: que celle-ci soit justifiée ou pas, c'est une autre question. Il lui reste après à lire quelques auteurs majeurs de la révolution et vous avez une âme de révolté potentiel dont l'expression sera aussi variée que puissante si les circonstances le permettent. Cette image peut vous paraître caricaturale et elle l'est quelque peu, mais elle a pour but de démontrer qu'un accrochage intellectuel peut se faire sur des écrivains qui font partie de n'importe quel programme scolaire. J'aurais pu mentionner aussi : Shakespeare, Schiller, Hugo, Vallès, Pellico, Zola, Dostoïevski, Marty, Koestler, Montherlant, Gorki.... Que ce soit un auteur ou un autre peu importe, il en est plusieurs qui sont utilisables par un technicien du coup d'état.
Vous me direz que les jeunes ne lisent plus: c'est partiellement vrai, le goût de la lecture, et pour ce type de littérature, revient. La chanson et le film sont des instruments plus efficaces que les livres pour intéresser les jeunes. Le mécanisme de substitution du spectateur au héros se réalise plus facilement. La majorité des films actuels ont un rôle capital dans la banalisation de la violence que nous connaissons actuellement. Les écrivains de ce siècle ont, d'une façon ou d'une autre, embrassé une des grandes idéologies en cours. Les écrivains dit "fascistes" (à prendre dans le sens relativement indéfini de nos jours), les plus souvent dénoncés comme s'ils constituent encore une menace, ont été éliminés des manuels scolaires, mais vous y trouverez toute une pléiade d'auteurs ayant démontré leurs attachements indéfectibles à des dictatures sanglantes, acceptées au nom de l'anti-fascisme (Aragon est l'exemple le plus flagrant, lui le chantre de la Guépéou (24), de la cruauté nécessaire de la révolution...). Leurs idées vantant les révolutions armées, le "Grand Soir", les "Lendemain qui chante" sont diffusées, sans un apparat critique mettant en garde le jeune lecteur (ainsi qu'on le ferait, à force de renseignements dits "apparat critique", pour d'autres). L'enseignement a rendu obligatoire leur lecture et bien des jeunes ne connaîtront que cela de la pensée européenne. Dans le monde de la chanson, nombreux sont les textes prônant l'anarchie, sans que cela suscite une réaction dans le monde politique: or c'est à ce niveau-là que s'engage un combat pour la conquête des esprits. Je ne résiste pas à cette citation de Joseph de Maistre dans "Les Soirées de Saint-Pétersbourg" qui exprime bien ce phénomène: "Les fausses opinions ressemblent à la fausse monnaie qui est frappée d'abord par des gens coupables et dépensée ensuite par d'honnêtes gens qui perpétuent le crime sans savoir ce qu'ils font."
Les mirages révolutionnaires sont cultivés tout particulièrement dans les familles aisées. Les grands révolutionnaires de ce siècle sont principalement issus de la bourgeoisie et se veulent être la conscience laïque du monde présent et de demain. La magie du verbe qu'ils cultivent volontiers et parfois avec art, fascine les foules et son impact est considérable chez celui qui souffre. Un projet s'accomplit dans le temps (ce qu'une nature impatiente comprend mal), une parole illusionne immédiatement l'esprit, ouvre le champ du rêve; il y a une évasion recherchée dans la littérature révolutionnaire, c'est son côté poétique; il y a sa soif de sang, c'est sa volonté sacrificielle.
Lire, écouter, voir ne suffit pas. Se contenter de rêves, de constructions mentales n'est pas le propre de l'homme d'action. Et le grand paradoxe de notre temps, appelé le temps de l'information, est atteint, car cette volonté d'agir est utilisée à des fins que la majorité ignore. Les intellectuels, puisqu'ils sont automatiquement appelés ainsi, qui les inspirent ne sont pas les manipulateurs, mais les manipulés. Chacun d'entre eux a sa partition selon son talent, selon son penchant naturel. La force de son message fera que l'un sera porté en avant, l'autre réduit au silence. Mettre cela sur le compte du choix du public est ridicule lorsqu'on connaît les sommes colossales nécessaires à faire connaître un artiste ayant déjà du talent...et quelques-uns ne tiennent la rampe que par la nature de leur message qui est politique. Pour ne pas tomber dans l'actualité et revenir à l'histoire, je recommande la lecture du livre de Stephen Koch "La fin de l'innocence" (25) qui lève un peu le voile sur cet aspect caché du réel qui a trait aux manipulations mentales (26).
Actuellement l'ère des grandes idéologies arrive à sa fin. Par contre, l'ère des "cocktails idéologiques" a commencé et fait fureur. L'idéologie impliquait une discipline, un savoir savamment construit. Un cocktail idéologique se fabrique avec un peu de tout, sans connaissance véritable exigée. Il est de bon ton d'harmoniser des idées partielles, voire même contradictoires. Le grand avantage est que chacun peut s'en concocter un. C'est du dernier chic et l'on passe vite pour un fin créateur à l'esprit “d’avant-garde”, comme il se doit de le dire.
Des gourmands ont soif d'une recette, je leur en livre une qui pourra plaire: prenez un peu de maoïsme (le marxisme fait ringard), un soupçon de religion si possible non-occidentale et pas trop connue (pour l'exotisme), une tradition locale complètement perdue (l’essentiel retour au source), une pratique sexuelle particulière (qui sera de toute façon “transcendantale", à moins cela ne vaut pas le coup pour le côté mystère) et encore un brin d'écologie (mettant en valeur la lune ou le soleil, c'est au choix; ne prenez pas les deux, vous seriez accusés de manque de clarté). Mélangez tout ça et parlez-en avec sérieux, voire avec emphase. Le succès est garanti. Vous arriverez peut-être à faire école et vous pourrez instaurer une nouvelle hiérarchie pour assouvir quelques ambitions perdues: vous avez là vraiment un parfait cocktail et ne me remerciez pas ! Observez bien le pullulement de sectes de nos jours et qui pratiquent cela.
Ainsi vous avez sur mesure, un fondement pseudo-idéologique ou pseudo-religieux et qui pourra même s'exprimer politiquement et par la violence s'il le faut. Le technicien du coup d’Etat saura utiliser ces données pour son action. La création qui précède est basée sur les mémoires ou confidences de terroristes célèbres.
Mais le champ idéologique ne suffit pas. La pratique de la violence nécessite une technique pure: emploi d’armes, d’explosifs, procédés de la guérilla. Celle-ci est maintenant à la portée de toute personne qui s'y intéresse. Les armes sont aisément disponibles: par l'achat ou par le vol (celui qui agit au nom de sa "justice sociale" parle d'un "emprunt"...). Avec de bonnes connaissances chimiques, il est assez facile de trouver dans le commerce de quoi faire des engins meurtriers (pour trouver trois recettes efficaces, il m'a fallu, en 1978, sans Internet, trois jours dans une bibliothèque publique en accès libre; avec Internet, en moins d'une heure vous aurez l'embarras du choix, ce qui n'est pas sans danger, car certaines manipulations sont risquées...).
Lors d'attentat terroriste, l'information que donnent les médias favorise une surenchère de la violence. Au lieu d'un "Le nombre de victimes est de ...", le journaliste vous envoie un tonitruant "Au moins x morts, x blessés à..." à croire qu'un spécialiste de l'information se spécialise dans le dérapage verbal : on attend presque le “Qui fera mieux ?”. Les stratégies de la violence deviennent plus brutales. L'agression sans limite se multiplie au cœur même des écoles. Que deviendront les meneurs de bande, une fois adultes ? Ils n'entreront certainement pas tous en politique (Cohn Bendit) ou tous ne s’engageront pas comme gardiens de square ou de préau scolaire. Dix ans de pratique de guérilla de quartier à incendier des véhicules, à piéger des forces de l'ordre, à organiser de petits trafics, à racketter ses proches sont des activités dont je ne vois qu’avec peine les reconversions possibles. Ce qui me préoccupe, c'est la multiplicité des ces acteurs et de ces actes comme l'impuissance des représentants élus ou désignés de l'autorité face à une violence généralisée.
Un citoyen qui ne se sent plus protégé, peut-il encore croire en l'Etat ? Nous sommes obligés de constater qu'au sein même de nos démocraties, il règne une indifférence inhumaine à la vie d'autrui. Fort de la légitimité de son geste, n'importe quel individu peut recourir à la violence, car il ne conçoit pas d'autres moyens pour se faire entendre ou parce qu'il estime avoir épuisé les possibilités qu'offre la légalité. A ce stade, n'y a-t-il pas une tragique usure d'un système politique ?
Pour agresser, les poings ne suffisent plus et des connaissances techniques, des données de base sont nécessaires. Une émeute, une manifestation de rue, une attaque d'un bureau administratif ou de police, une prise d'otages, la manipulation d'engins explosifs comme incendiaires ou un blocage de nœuds routiers sur tout un pays exigent une formation préalable, un savoir-faire. Il n'y a absolument rien de spontané dans ce type d'action. Cela ne s'improvise pas. Ce n'est pas en jouant au basket ou en dansant le rap (que les rappeurs ne se vexent pas, le danseur de valse est rarement concerné par ce sujet) que cela s'étudie. Il faut de purs techniciens ayant des connaissances, ayant de l'expérience, pouvant pratiquer des essais (une maîtrise parfaite des engins employés demande de l'entraînement, surtout pour ce qui a trait à la mise à feu). Le choix des objectifs qui relève de la stratégie détermine le mode de faire. La tactique sur le terrain est l’œuvre du technicien qui préfère agir plutôt en groupe qu'en solitaire (c’est toutefois une exception, toujours possible). La multiplicité prévisible de ces techniciens rendra la tâche très difficile aux forces de police: pour les repérer, les traquer, les effectifs nécessaires en hommes seront énormes. Le technicien a cet avantage du prisonnier sur son gardien: dans sa cellule, il sait quand son évasion pourra être effectuée par surprise et, patient, il a pour lui le temps qui est son principal allié.
Curzio Malaparte dans sa "Technique du coup d'état" (27) offre une bonne relation de l'action de Trotsky qui maîtrise en stratège et en tacticien l'insurrection. Cette insurrection est une véritable machine qui fonctionne avec précision : -pour agir en terrain limité, -pour concentrer les efforts, -pour frapper "droit et dur" sur les organes principaux de l'état. A travers plusieurs exemples, il met l'accent sur un point que je considère comme essentiel: "Les circonstances favorables à un coup d'état ne sont pas... nécessairement de nature politique et sociale, elles relèvent plutôt d'une organisation technique et tactique." Il souligne le fait que de simples mesures de police ne suffisent pas à s'opposer à de telles actions, surtout dans un système démocratique. Tant qu'il n'y a pas délit au sens de la loi, les révolutionnaires peuvent se préparer en toute impunité. Au moment décisif, les moyens qui leur sont opposés sont généralement dépassés par les évènements, surtout lorsque ceux-ci bénéficient d'une forte adhésion populaire...
Conclusion
De façon brève et le plus simplement qu'il soit, j'ai essayé d'aborder quatre aspects très interdépendants qui se situent quelque peu en amont du thème de ce colloque. Les guerres civiles sont dans le domaine du possible en raison des instabilités politiques qui n'ont jamais été aussi grandes et généralisées que de nos jours. Nous vivons une époque d'incertitude. Les conflits dit "limités" (je me méfie de ce label qui se veut trop rassurant) utilisent les procédés de la guerre indirecte. Un conflit ne se cantonne parfois plus seulement dans le territoire où il prend naissance: pour de nombreux exilés, leur guerre fait partie des bagages. Dans certains pays, avec une légitimation sur mesure, les masses populaires sont enclines à se soulever face à des gouvernements soit impuissants, soit incapables de les comprendre.
La stratégie révolutionnaire est, d'un strict point de vue financier, la plus économique des méthodes : n’oublions pas que l’argent reste tout de même le nerf de la guerre (”Qui finance quoi ?” est un renseignement prioritaire). Elle profite des avancées technologiques dont elle sait très vite tirer tous les avantages (qui rendent la lutte contre elle plus difficile ). Son atout est de pouvoir s'étendre sur la durée et d'attendre le moment opportun. La haute technique des armées conventionnelles ne peut pas lui être opposée. Au départ, elle ne présente pas une cible facilement repérable. Elle se mêle au quotidien de la vie politique et publique et joue selon les circonstances qui s'offrent à elle. Son objectif dans un premier stade n'est pas militaire. Sa cible est psychologique et idéologique. Son terrain-clef est médiatique. Les objectifs sont choisis sur le terrain de l'action: par exemple, la grève des routiers en France, dont les motifs sont compréhensibles, a été un modèle (le noyau dirigeant a démontré une maîtrise militaire du mouvement).
Prouver sa force pour elle, c'est prouver sa capacité à paralyser l'économie d'un pays. Cela peut être non seulement le contrôle des routes, mais encore le transport de l'énergie, les moyens de communication, les organes vitaux de la vie publique, d'une grande industrie ou d'un site bancaire. La lassitude de l'adversaire est sa victoire. L'abandon du pouvoir par les autorités politiques lui donne le signal de porter la lutte un cran plus haut. A partir d'un certain degré d'infection, cette stratégie indirecte ne comporte plus de parade. Et, je me souviens de propos oraux qu'aimait bien nous tenir M. le col EMG Daniel Reichel et que je vous cite selon ce que ma mémoire a retenu: “La guerre moderne ressemble à une lutte biologique mettant en jeu des germes et des antibiotiques, selon une logique d'ordre médical. Dans ce domaine, comme dans la médecine humaine, le succès paraît relever de la prévention et d'une intervention rapide dès les premiers symptômes. En tout cas, la chirurgie des opérations militaires s'y applique souvent très mal et ne permet pas de traiter la totalité du problème car l'essentiel est d'ordre psychologique, donc politique."
N'oublions que, dans notre confort occidental, nous sommes devant des paix qui sont des fictions juridiques. Dans cet état intermédiaire entre la guerre et la paix, la paix que nous connaissons en Europe et sur de nombreux point du globe, désigne une absence de guerre militaire: ce qui est déjà beaucoup, mais pas suffisant. Là où règne la guerre civile en ce moment, elle a pris un tel degré d'horreur que les mots ne peuvent pas exprimer la douleur des survivants qui préféreraient parfois être morts plutôt que de vivre une vie brisée à tout jamais. Atteignant l'enfant, la femme-mère comme le vieillard, la haine a ses exécuteurs qui ignorent toute pitié, toute humanité. Les hommes sont comme broyés par une machine infernale.
La machine révolutionnaire une fois lancée, personne ne peut savoir comment elle s'arrêtera. Personne ne la maîtrise véritablement. Celui qui a l'illusion de s'en croire le maître ne remarque pas qu'il est en fait conduit par elle, dévoré par elle. Sans état d'âme, c'est une machine, elle écrase tout ce qui s'oppose à elle. Elle est capable d'écraser même ceux qui l'ont initiée. Une machine aveugle n'analyse pas, elle fonctionne. Croire que ce phénomène ne se reproduira pas est une erreur grave. Il y a une quantité d'apprentis-sorciers qui sont prêts à tout essayer, même le pire. Croire que demain ne peut pas répéter les horreurs d'hier serait une illusion rendant brutal le retour à la réalité : l'actualité ne nous l'apprend que trop.
Je cite : "Nous ne devons pas craindre la violence parce qu'elle engendre des sociétés nouvelles, la base de la lutte se trouve dans les peuples. Le partisan lutte parce qu'il est un réformateur social. Il prend les armes pour se faire l'écho des protestations latentes du peuple contre ses oppresseurs." Ces paroles de Guevara résonnent encore dans de nombreux esprits. A ceux qui croient en cela, je veux rappeler deux citations de la philosophe Simone Weil: "Les opprimés en révolte n'ont jamais réussi à fonder une société non-oppressive." Voilà qui est réaliste. De plus dans son étude "Oppression et liberté", elle dit aussi fort justement: "On pense aujourd'hui à la révolution, non comme à une solution à des problèmes posés par l'actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes."
Et je termine cette communication par un extrait de texte qui peut prolonger la réflexion. Il est de René Girard dans "Le bouc émissaire":
" "L'heure vient même où qui vous tuera estimera rendre un culte à Dieu. ". Dans le miroir des personnes historiques, médiévales et modernes, nous appréhendons, sinon toute la violence fondatrice elle-même, du moins ses succédanés, d'autant plus meurtriers qu'ils n'ont plus rien d'ordonnateur. Les chasseurs de sorcières tombent sous le coup de cette révélation, ainsi que les bureaucrates totalitaires de la persécution. Toute violence désormais révèle ce que révèle la passion du Christ, la genèse imbécile des idoles sanglantes, de tous les faux dieux des religions, des politiques et des idéologues. Les meurtriers n'en pensent pas moins que leurs sacrifices sont méritoires. Eux non plus ne savent ce qu'ils font et nous devons leur pardonner. L'heure est venue de nous pardonner les uns les autres. Si nous attendons encore, nous n'aurons plus le temps." (7)
Antoine Schülé
La Tourette, janvier 1998
Notes bibliographiques
1. Gérard Chaliand: Anthologie mondiale de la stratégie. Des origines au nucléaire. Ed. R. Laffont. Paris. 1990. 1'523 p.
- : Stratégie de la guérilla. Anthologie de la Longue Marche à nos jours. Ed, Mazarine. 1979. 493 p.
- et Jean-Pierre Ragaud: Atlas stratégique. Géopolitique des rapports de force dans le monde. Ed. Fayard. 1983. 224 p.
2. Jean-Marc Balencie- Arnaud de La Grange: Mondes rebelles. Acteurs, conflits et violences politiques. Ed. Michalon. 1996. 2 volumes. vol.: 1. Amérique, Afrique; 2. Asie, Maghreb, Proche et Moyen-Orient. 562 p. et 825 p.
Pour une première approche rapide, il est utile de consulter: Roger Caratini: La force des faibles. Encyclopédie mondiale des minorités. Ed. Larousse. 1986. 399 p.
3. Jean Ziegler: Contre l'ordre du monde. Les rebelles. Mouvements armés de libération nationale du tiers monde. Ed. Seuil. 1985. 599 p.
4. Paul Ricoeur: Histoire et vérité. Ed. Seuil. 1955. Col. "Esprits". 364 p.
5. Gustave Le Bon: La Révolution Française et la Psychologie des Révolutions. reéd. "Les Amis de Gustave Le Bon". Paris. 1983. 342 p.
6. Serge Tchakhotine: Le viol des foules par la propagande politique. Ed. Gallimard. 1952. 605 p.
7. René Girard: Des choses cachées depuis la fondation du monde. Ed. Grasset. 1978. 637 p.
- : Le Bouc émissaire. Ed. Grasset. 1982. 314 p.
8. André Chénier: Œuvres poétiques. t. II, p.273. Ed. Garnier. 1879. 387 p.
9. Friedrich Hacker: Agression, violence dans le monde moderne. Ed. Calmann-Lévy. 1972. 352 p.
10. Konrad Lorenz: L'Agression: une histoire naturelle du mal, 1969. Das sogenannte Böse. 1963.
- : Les Huit Péchés capitaux de notre civilisation. 1973. Die acht Todsünden der zivilisierten Menschheit. 1973.
11. Roger Corbaz: Le Crime Politique et la Jurisprudence du Tribunal Fédéral Suisse. Lausanne. 1927. 182 p.
12. Paul Wurth: La répression internationale du terrorisme. Ed. La Concorde. Lausanne. 1941. 139 p.
13. Car1 Schmitt: La notion de politique. Théorie du partisan. Trad. de l'allemand par M.-L. Steinhauser. Ed. Flammarion. 1992. 323 p.
Lecture qui se complète fort utilement avec: Roger Tebib: La guerre subversive cauchemar des civilisations. Ed. Les Trois Hussards. Paris. 1984. 201 p.
14. Bronislaw Geremek: Les fils de Caïn. Trad. coll. du polonais. Ed. française Flammarion. 1991. 418 p.
15. Noël Godin: Anthologie de la subversion carabinée. Ed. L'Age d'Homme. 1988. 802 p.
16. Cardinal Mindszenty: Mémoires. Ed. La Table Ronde. 1974. 440 p.
17. A ce sujet, la pensée protestante a fait l'objet d'une synthèse pratique: Erich Fuchs et Christian Grappe: Le droit de résister. Le protestantisme face au pouvoir. Ed. Labor et Fides. 1990. 94 p.
18. Théodore de Bèze: De jure magistratum. Ed. de R. M. Kingdon. Droz. Genève. 1970. Lire p.9
19. ibidem, note 9 p. 10
20 ibidem, p. 44
21. La pensée catholique sur ce sujet peut se connaître rapidement à travers l'étude: Abbé Henri Collin: Manuel de philosophie thomiste. Ed. Téqui. 1927, lire spécialement t. II, chapitre: Autorité civile.
22. John Rawls: Théorie de la justice. Trad. de l'américain par C. Audard. Ed. Seuil. 667 p. Tout particulièrement les p. 403-434, Citation à la p. 404.
23. Paul Ricoeur: voir note 4: p. 258.
24. coll. Stéphane Courtois: Le livre noir du communisme. Crime, terreur, répression. Ed. Laffont. 1997. 846 p.. Pour Aragon: voir p. 337
25. Stephen Koch: La fin de l'innocence. Les intellectuels d'Occident et la tentation stalinienne. 30 ans de guerre secrète. Ed. Grasset. 1994. 452 p.
26. Gordon Thomas: Enquête sur les manipulations mentales. Les méthodes de la C.I.A. et des terroristes. Ed. Albin Michel. 1989. 428 p.
27. Curzio Malaparte: Technique du coup d'Etat. Ed. Grasset. Les Cahiers Rouges. 1966. 228 p.
Référence de cet article: Actes du symposium 1998. Guerre civile - guérilla - terrorisme, entre hier et avenir. éd. CHPM. 1999. T. 1, 232 p. Antoine Schülé: Puissance et rébellion ou le mythe de la liberté. pp. 138-158.
Guerre civile-Guérilla-Terrorisme
entre hier et avenir.
Sous ce titre, paraissent les Actes du 10e colloque international, organisé à Pully par le Centre d’histoire et de prospective militaires (CHPM). Ce thème est toujours d’actualité et risque de l’être encore plus à l’avenir. Selon une tradition bien établie au CHPM, une approche pluridisciplinaire du sujet a été proposée par des intervenants étrangers et suisses du 18 au 21 février 1998. En deux tomes, soit 420 pages, et 30 exposés, le lecteur pourra se familiariser aux multiples aspects de ce dossier.
En effectuant des voyages dans le temps comme dans l’espace, de nombreux cas de figure permettent de dégager les traits permanents de cette maladie des sociétés qui se couvre sous les noms de guerre civile, de guérilla, de terrorisme. La Pax Romana à fait taire toute forme de rébellion aussi longtemps qu’elle a pu s’assurer de la supériorité tactique de la légion, de la ténacité des autorités militaires et du pragmatisme des autorités politiques. Elle a réussi avec 300 000 hommes à établir un espace pacifié sur tout le bassin méditerranéen. Le passé et le présent de la Russie et de l’URSS offrent des visages très divers du terrorisme de l’individu à celui de l’Etat. Les luttes armées en Irlande du Nord ont ponctué la vie de ce pays pendant trente ans : les terrorismes n’ont pas vaincu, mais ils n’ont pas été vaincus.
Garibaldi (tout particulièrement de 1848 à 1870) est une personne qui a participé à toutes les formes de la guerre : il conçoit une guerre du peuple plutôt qu’une guérilla. La guerre civile américaine de 1861 à 1865 livre de profonds enseignements. Le Moyen-Orient traverse tout le siècle présent en passant d’une guerre à une autre et d’une crise à une autre. L’Afghanistan figure un passage de la guérilla à la guerre civile. Les moyens techniques nécessaires au combat de rébellion sont aussi évoqués avec les exemples de la Résistance en France de 1940 à 1944 ou de la résistance civile ainsi qu’elle l’avait été conçue pour la Suisse par von Dach. Le cas du Pérou caractérise l’insurrection propre à l’Amérique latine. La guerre d’Algérie (1954-1962) présente la particularité de réunir trois formes de guerre : la guerre étrangère, la guérilla et la guerre civile. En Afrique Noire, de nombreuses milices armées prolifèrent en faveur de combats dont les finalités échappent aux raisonnements «occidentaux ». La France a vécu des actes de violence aveugle depuis 1974 et illustre le fait que l’Europe en son entier n’est pas à l’abri d’une lutte qui s’internationalise. Le plan Vigipirate a été une réponse efficace à cette menace.
La Suisse à connu des situations qui nourrissent la réflexion sur ce sujet délicat. De 1524 à 1526, il est utile d’analyser comment et pourquoi Zürich a échappé à la guerre des paysans. Le soulèvement de 1802 met en évidence que le fédéralisme est préféré à la Constitution Helvétique, malgré ou à cause de la «protection » de la France. La correspondance de F.- C. de La Harpe révèle sa perception des aspects de la lutte révolutionnaire. Depuis la guerre du Sonderbund de 1847, plusieurs crises internes au pays se sont succédées et permettent d’apprécier la façon dont celles-ci ont été résorbées : une histoire comparative est riche de conclusions pratiques. À travers plusieurs cas suisses, une typologie des bandes armées est concevable de manière utile pour une maîtrise d’une crise qui se réalise en une alliance de la force et de la diplomatie. De 1960 à 1997, l’autorité fédérale ne dispose pas de réserves stratégiques de police : pour le maintien de l’ordre, elle a recours à l’armée de milice, constituée de citoyens-soldats. En cas d’occupation ou de crise interne grave, la Suisse disposait d’un noyau de résistance et les historiens du futur s’interrogeront encore pourquoi un tel dispositif a été supprimé… Le Corps des Gardes-Fortifications présente ses engagements en temps de crise ou de circonstances nécessitant une sécurité renforcée, en accord avec les autorités civiles, fédérales comme cantonales.
Plusieurs études s’attachent à mettre en évidence les causes économiques, philosophiques, religieuses ou intellectuelles pouvant animer les initiateurs d’une rébellion ou d’une révolution, lorsqu’ils optent pour une lutte armée. Il se constate que les démocraties ne sont pas à l’abri de ces sournoises formes de guerre. Elles y seraient même plus sensibles lorsque l’émotionnel l’emporte sur la raison. L’appréciation quant à l’opportunité d’une rébellion se fait sur des critères moraux : la question dès lors est de savoir à partir de quand et comment exprimer la rébellion contre ce qui est considéré comme intolérable. L’Etat est le détenteur de la force légale et le pouvoir de l’Etat n’est légitime que dans la mesure où il est voulu par les gouvernés : dans le cas contraire, nous aurions une tyrannie, justifiant le tyrannicide. Il est des cas plus graves où il n’y a plus d’Etat mais une autorité mafieuse qui le remplace : la lutte contre ce pouvoir semi-occulte est là encore plus difficile. Dans ce dernier cas, toute politique disparaît pour répondre aux seuls critères «économiques et particuliers »: c’est la disparition de toute norme morale. Le respect de la personne humaine est un principe qui pourrait conjurer toute guerre. Ce principe, si simple à formuler et déjà proclamé depuis des millénaires, se heurte à une nature humaine qui ne sait toujours pas pardonner.
Grâce aux multiples communications de ce colloque, le CHPM apporte la démonstration que l’histoire est la pierre angulaire sur laquelle peut s’établir une prospective. Faire de l’histoire pour faire de l’histoire serait inutile. Le présent se construit sur le passé et l’avenir à ses racines dans ce moment présent qui passe si vite. L’étude de l’histoire qui est comparative et pluridisciplinaire permet d’aiguillonner les imaginations pour construire un avenir prenant en compte les expériences du passé.
Intervenants: Michel Chabloz, Pierre Aepli, Albert A. Stahel, Mohammad-Reza Djalili, Pierre du Bois, Jacques Frémeaux, Catherine Morand, Frédéric Grare, Pierre von Arx, Antoine Schülé, Pierre Streit, Raimondo Luraghi, , Sophie de Lastours, Pierre G. Altermath, Hans Rudolf Fuher, Hubert Heyriès, Roger-Charles Logoz, Jean-Pierre Renaud, Daniel David, Jean-Paul Soulier, Henri Leblanc, Gaëtan Membrez, Yves Sandoz, Francis Courtès, Olivier Bangerter, Jürg Stüssi-Lauterburg, Hervé de Weck, Claude Schwab, Jean-Luc Susini, Philippe Paroz.
A. Schülé
La Tourette, décembre 1998.
Contact : antoine.schule@free.fr
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