Le Léman et la guerre
par Antoine Schülé, historien
Le Léman est actuellement un lac franco-suisse de 582 km² dont le 41 % , soit 239 km², appartient à la France. Son pourtour est de 156 km, dont 113 km sur la rive suisse. Il se divise en trois zones dénommées: le Haut-Lac qui s’étend de Villeneuve à la transversale Lausanne-Evian; le Grand-Lac, de Lausanne-Evian à Nyon-Yvoire; le Petit-Lac, de Nyon-Yvoire à Genève.
Étymologiquement, le nom “Léman” est formé sur une racine indo-européenne “lem” signifiant “lac ”: dire le lac Léman est donc un pléonasme, favorisé par les auteurs latins, César notamment! Dès le IIe siècle, les attestations écrites sont pour ce croissant d’eau: lac de Lausanne (lacus lausonius). Au XVIe siècle, les Bernois reprennent l’expression “lac Léman”.
Dans l’Antiquité et même bien avant, le lac a été utilisé par les hommes. Le Musée romain de Vidy (Lausanne) nous livre quelques beaux objets qui témoignent d’antiques activités nautiques. Commençons en musique avec ce sistre employé rythmiquement pour le culte d’Isis. Cette déesse égyptienne était vénérée en tant que protectrice des marins et des ports, dans le monde romain. Une corporation de bateliers est attestée au Lousonna, au premier siècle de notre ère. Il s’agit d’un bronze de 21 cm.
Historiquement, le Léman, depuis le XIe siècle avec les comtes de Savoie, se trouvait intégré presque totalement dans ce qui est devenu plus tard le duché de Savoie, jusqu’en 1536. Les fortifications sont: Chillon, Évian, Thonon (village fortifié) et Ripaille (place forte en 1579), Morges (château de Louis de Savoie, sire de Vaud, vers 1286). Les ports principaux sont Villeneuve, Vevey, Morges et Genève.
Le château de Chillon est une construction savoyarde du XIIIe siècle et Villeneuve, à proximité, est le port de péage. Yvoire est une place forte du XIVe siècle: Amédée V, comte de Savoie s’oppose au comte de Faucigny (famille traditionnellement attachée aux comtes de Genève); son château, élevé sur une presqu’île, domine le lac et le village est entouré de remparts.
En 1476, lors des guerres de Bourgogne, Berne prend possession du Chablais sur la rive droite du Rhône. En 1536, le Pays de Vaud, le Chablais savoyard (entre Monthey et Thonon) et le pays de Gex sont conquis par les Bernois, après des luttes sans pitié: le château d’Yvoire sera incendié par les Bernois en 1591. Le Valais s’emparera du Chablais jusqu’à Thonon. Soutenu par Philippe II d’Espagne, le duc de Savoie récupère la rive sud, de Saint-Gingolph à Genève, avec le Traité de Lausanne (30 octobre 1564) où Berne garde le Pays de Vaud, en se retirant du sud du Léman et du pourtour genevois, et le Traité de Thonon (1569), où le Valais (ayant possession, depuis 1536, des bailliages d’Évian, du pays Gavot et de Saint Jean d’Aulps) se retire jusqu’à Saint-Gingolph en gardant Monthey et le Chablais valaisan actuel.
De 1798 à 1803, le canton du Léman est l’un des cinq cantons formant la “République rhodanique”, organisée par le général français Brune en mars 1798. Le département français du Léman portait le numéro 99. Enfin 1815, les cantons de Genève, du Valais et du Pays de Vaud trouvent leurs frontières, sans oublier des corrections ultérieures données à celles-ci (Val des Dappes notamment, sans parler des zones franches).
Quelle frontière sur le lac ? L’article 20 du Traité de Lausanne mentionne que le milieu du lac constitue la frontière. Ce qui sera confirmé en 1815. Le Traité de Turin, du 16 mars 1816, entre le Royaume de Sardaigne et Genève le confirme à nouveau: la limite se trouve “au milieu de la largeur du lac”. Sur le papier, cette frontière semble suffisamment définie, mais il lui manque des repères physiques et précis. Il faudra attendre la Convention du 25 février 1953 pour fixer une délimitation franco-suisse, basée sur les coordonnées de 7 points, selon graphique ci-dessous.
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Décision de l’Assemblée fédérale du 23 décembre 1953 (BBl 1953 III 71), carte des 7 points pour établissement de la frontière franco-suisse sur le Léman. |
Navigation commerciale et touristique
Le Léman a connu essentiellement une navigation commerciale: principalement, les transports de bois (par flottage), de pierres (provenant de la carrière de Meilleirie et servant à la construction, en belles pierres apparentes à la base de nombreux bâtiments de Lausanne, de Vevey) et de sable (dragué sur le delta du Rhône). Grains, vins, sel et fromages y transitaient aussi.
Jusqu’au XVIIIe siècle, le moyen de navigation prédominant est la Nau ou la Naue (du latin “navis”): il s’agit d’une barque à fond plat, disposant d’une voile unique carrée, sans gouvernail, mais à rames directrices. Il faut attendre le XIXe siècle, pour voir apparaître la voile triangulaire et, en même temps, le bateau à vapeur.
| Château de Chillon et bateau de transport |
La construction navale locale est protégée par des corporations. Généralement les bateliers sont aussi les constructeurs. Ils produisent des bateaux pour la pêche, les bateaux marchands (à fond plat) et des bacs. Le canton de Berne a eu recours à des constructeurs hollandais.
En 1823, le “Guillaume Tell” sera le premier vapeur suisse assurant un service régulier sur le Léman, avec une vitesse de 13 km par heure: la coque de bois est de France et la chaudière d’Angleterre. A Zurich, en 1835, l’atelier Escher, Wyss & Cie monte le premier vapeur à coque métallique le “Minerva”, construit au Angleterre et inauguré sur le lac de Zurich. En juin, 1837, l’Aigle est lancé sur le Léman: 80 chevaux, il peut atteindre une vitesse 20 km heure. De 1836 à 1914, cette entreprise a construit 300 vapeurs pour l’exportation.
De 1896 à 1927, Sulzer frères SA, entreprise établie à Winterthur, a produit 12 grands bateaux salons pour la Compagnie générale de navigation (la CGN). Le Léman a encore connu deux premières: le premier bateau au diesel du monde, la “Venoge”, mis en service en 1905; en 1934, le premier diesel-électrique avec 2 roues à aubes. Je signale pour les passionnés suisses de navigation qu’en 1954, un hydroptère est entré en fonction sur le Lac Majeur.
Avant la création de quais d’embarquement, les opérations de débarquement et d’embarquement se faisaient avec des bateaux à rames.
Une concurrence partielle parfois et aussi une complémentarité en d’autres cas s’établissent avec les développements des lignes de chemin de fer: ligne Yverdon-Morges en 1855, Lausanne-Genève (Lyon) en 1858, et Lausanne-Villeneuve (et Sion) en 1861.
Dès le XXe siècle, la navigation régulière entre Evian et Lausanne permet le travail de nombreux Savoyards en cette ville.
| Winkelried I |
| Winkelried II en rade de Genève, 2 cheminées |
Le “Winkelried II ”, mis en service en 1871, mesure 60 m de long et embarque 1100 passagers. Sa vitesse était de 28,5 km par heure. Il dispose d’un pont arrière surélevé au-dessus d’un salon avec des sabords (ouvertures rectangulaires). En mars 1871, il transporta à Genève pour leur rapatriement 14 500 soldats de l’Armée française de l’Est, internés en Suisse à la fin de la guerre franco-allemande de 1870. Le 22 juillet 1873, le Conseil fédéral y reçut le shah de Perse, pour effectuer un tour du lac.
Guerre lacustre
Face au lac et avec ses montagnes à l’horizon, le clapotis des eaux bruissant à vos oreilles, il s’oublierait facilement que cette étendue d’eau a occupé l’esprit de chefs de guerre. Cet aspect est peu connu. Je n’épuiserai pas le sujet en ces quelques lignes, mais je signale qu’une étude globale pour la Suisse lacustre serait un beau sujet de mémoire (licence ou doctorat), sans oublier en complément la flotte maritime suisse passant par le Rhin.
Les voies d’eau de la Confédération naissante ont servi militairement surtout pour le transport de troupes, généralement avec des embarcations civiles (les chalands). L’emploi de radeaux par l’infanterie n’est pas rare. En 1375, Berne assiège le château de Nidau avec des armes de siège établies sur des barques. En 1422, le contingent lucernois de 400 à 500 hommes se rendant à Arbedo, a traversé le lac des Quatre-Cantons au moyen de 7 chalands.
Des pays ont des côtes sur des mers ou des océans et ils doivent exercer une puissance navale sur ceux-ci. Il se trouve qu’en Suisse, il y a des lacs frontaliers dont la défense mérite notre attention. Le lac de Constance ou Bodensee et le Léman ont des frontières communes les plus longues, avec respectivement l’Allemagne au Nord et la France au Sud. Avec l’Italie, mais sur de courtes distances (étroites et transversales), nous avons le lac de Lugano et le Lac Majeur.
En janvier 1798, les troupes françaises d’invasion (certains parlent de libération, mais ce terme est inapproprié) ont débarqué à Nyon et à Lausanne: ce qui était tactiquement intelligent pour couper l’accès d’une défense confédérale à Genève.
Faisons un retour sur la passé, avant d’aborder le XIXe siècle.
Savoie
Au Moyen Âge, le Léman a présenté un intérêt stratégique lors des guerres contre le Valais, lors des sièges de Genève et pour la défense de la Savoie.
Les chantiers navals étaient Villeneuve (Suisse) et Ripaille (France).
Depuis la seconde moitié du XIIIe siècle, les comptes du Comte de Savoie attestent l’existence d’une flottille de guerre. Elle avait pour buts de compléter la défense de son château de Chillon et de l’étroit défilé qui le jouxte, de transporter - sur tout le Léman - des troupes et des machines de siège ou des armes et d’assurer la logistique pour ses hommes d’armes. Il s’évitait des combats d’infanterie dans l’approche de son objectif, donc gain de temps, et se donnait l’effet de surprise par la rapidité de son déplacement.
L’atelier de construction de ses galères de guerre (galea) se trouvait à Villeneuve où les deux frères Ponteys sont aidés par des Génois qui assurent la construction, le calfatage et la conduite. Le maître en construction est nommé “magister”, le capitaine de la galère “rector”.
Deux Génois étaient présents pour les construction et réparations: ils étaient assistés de 49 hommes et de 32 charpentiers. De Pontarlier, provenaient la poix livrée en tonneaux. De Milan, les étoupes, les ferrures et les clous. Suif, cordes, outils divers et voiles sont aussi achetés. En 1316, pour deux grands galères et deux petites, 235 boulets de pierre sont taillés.
En 1286, pour la prise de Hauteville, les comptes font état de 33 matelots, de 37 rameurs (pour 36 rames), de 58 à 60 hommes d’armes (dont des archers).
Cette flottille savoyarde comptait, à ses débuts, deux grandes galères et une petite. Elles étaient surveillées nuit et jour. La traction était fournie par des rameurs et des voiles. L’une d’entre elle était munie d’une galerie en bois (nommée “chat”) couverte de bardeaux pour protéger l’approche de remparts en cas de siège. 107 à 117 matelots étaient nécessaires pour en manœuvrer une.
Le 16 août 1320, la flottille a ravitaillé 6137 hommes et 18 nobles portant bannières pour le siège et la destruction du château de la Tour de l’Ile à Genève.
En 1343, suite à un incendie à Villeneuve, une seule galère sur quatre échappe au feu. De 1347 à 1348, la flottille est reconstituée.
Genève, Berne et Zurich ont développé la construction navale au XVIIe s. et XVIIIe siècle, afin de contrer cette flottille savoyarde. Berne a possédé deux galères réputées: le Grand Ours (27,20 m de long; 5.40 m de large, grand mât de 19,40 m; 32 rames à deux rameurs chacun; 8 canons; transport de 150 hommes) et le Petit Ours (20,40 de long, 4,50 m de large; 2 mâts de 18,50 m; 26 rames à 2 rameurs chacune; 8 canons; transport de 140 hommes). Genève a disposé d’une galère de 10 pièces d’artillerie et des brigantins (dont l’un était nommé Le Soleil ). Le brigantin est un vaisseau, souvent à deux mâts, bien plus petit de taille qu’une galère, plus facilement manœuvrable en raison de la voile à l’extrémité arrière du navire.
Pour la prise du château de Chillon en 1536, Berne a eu besoin de la flottille genevoise, moins forte. Cependant, de Beaufort réussit à rompre le blocus de château de Chillon, avec sa galère et en emportant toutes les valeurs et les pièces d’artillerie, sauvant ainsi une partie des avoirs savoyards. En 1600, la flottille de Savoie réfugiée à Villeneuve, composée de deux galères et de deux brigantins capables de transporter 800 hommes, se rendit aux Bernois: 1 galère, de 30 m de long et 5,80 m de large, de 40 rames, chacune à deux rameurs; 1 galère, de 29,20 m de long et de 5,50 m de large de 34 rames, chacune aussi à deux rameurs; chacune des galères à 3,20 m de profondeur; 2 brigantins, chacun avec 16 rames, à un rameur.
Berne conservera longtemps deux galères et deux brigantins pour s’assurer le contrôle du lac. Le port militaire et commercial de Morges sera achevé en 1695. La flottille bernoise sera désarmée en 1793.
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| Réplique 2001 d'une galère du XVIIe s. AVLLL |
Document 1893 : lac Léman en guerre, planification
Sur mon blog, vous avez pu connaître un plan d’opération de la défense Ouest de la Suisse, un engagement aussi bien français que suisse sur la Savoie. Il m’a paru utile pour les passionnés de questions militaires de présenter cette étude originale sur la défense du Léman, appelé ici improprement lac de Genève.
En 1892, le Capitaine Revillod a étudié l’engagement de la marine sur le lac Léman en cas de guerre. Le Lieutenant-colonel Theodor Schaek (de Genève, chef du Nachrichten-Abteilung du Bureau d’État-major du DMF (Département militaire fédéral qui serait appelé en France Ministère de la Défense) en a établi un résumé le 10 janvier 1893. Pour les passionnés par ce sujet, il serait d’ailleurs intéressant de retrouver le rapport Revillod complet. Je vous offre ici la transcription du manuscrit Schaeck qui se trouve aux Archives fédérales sous la cote E27/12 782.
Le texte qui suit ne fournit pas les tableaux récapitulatifs mentionnés. L’analyse se décompose en deux parties : le résumé d’un mémoire du capitaine Revillod et les observations, parfois critiques, comme les propositions du lieutenant-colonel Schaek. Je livre ce document sans considérations personnelles sur leurs analyses.
| Vue aérienne utile |
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1. Résumé du rapport du capitaine Revillod
Chapitre I : Les bateaux du lac avec les tableaux
1. Les bateaux de la Compagnie générale de navigation (CGN)
2. Les yachts de plaisance
3. Barques. Ce dernier tableau est fait d’une manière peu soignée.
Les yachts les plus importants, à l’exception de 4, appartiennent à des étrangers principalement des Français. Les 3 meilleurs : St Frusquin, Romania et Gitane sont à des étrangers (Anglais, Russe, Français).
Les barques ont une capacité moyenne de 100 tonneaux et peuvent être fort utiles pour les transports; elles peuvent toutes être remorquées.
Le tableau n° 4 donne la liste des ports et débarcadères, cette liste devrait être complétée et vérifiée sur le terrain.
Chapitre II : Le personnel
a) Le personnel de la Cie générale de navigation, composé en majorité de citoyens suisses.
b) Le personnel des yachts, dont environ la moitié est de nationalité étrangère (française).
c) Le personnel des barques, dont environ les 9/10 sont de nationalité étrangère.
Le capitaine Revillod proposant plus loin la création d’une flottille de guerre avec les bateaux de la Compagnie générale de navigation, étudie ici l’organisation du personnel nécessaire.
Il serait utile de l’augmenter, soit au moyen du personnel des yachts, soit au moyen du personnel des lacs de Thoune et de Constance.
De plus, il prévoit pour chaque bateau un personnel militaire, composé d’un officier et d’un garde militaire de fusiliers du Landsturm. Tout ce personnel serait placé sous les ordres d’un commandant supérieur qui se trouverait aussi à bord.
Chapitre III traite du régime des vents.
Chapitre IV: Mesures que les Français peuvent prendre pour s’emparer de la navigation du lac.
a) Retenir les bateaux à vapeur pendant leur séjour dans un port français, sous un prétexte quelconque.
b) Le personnel français de certains bateaux peut, pendant leur séjour dans les eaux françaises, au moyen d’un petit accident facilement réparable, les mettre dans l’impossibilité de continuer leur route.
c) Les Français peuvent facilement transporter par chemin des fer des torpilleurs de 3e classe. Leur lancement pourrait aussi avoir lieu rapidement. Leur vitesse est de 32 à 38 km à l’heure, mais leurs qualités rustiques sont médiocres. Grâce à ces torpilleurs les Français pourraient être en peu de temps maîtres du lac.
Chapitre V : Avantages pour les Français à s’emparer du lac
a) Débarquement d’un corps de troupe à Vevey.
b) Débarquement de troupes à Villeneuve.
c) Assurer le flanc droit d’un corps français marchant de Genève sur Lausanne.
d) Assurer les communications et faciliter les transports de l’armée.
En tenant le lac nous apportons de grands obstacles à la marche de l’armée française soit par la côte de Savoie, soit par la côte suisse.
Chapitre VI : Quelles sont les mesures que nous devrions prendre pour empêcher les Français à s’emparer du lac ?
A. Mesures à prendre en temps de paix
1. Draguage du port de Morges.
2. Meilleur entretien des débarcadères.
3. Construction d’un débarcadère spécial près des bains de Morges.
4. Améliorer le matériel à bord des bateaux.
5. Exiger de la Compagnie générale qu’au moins les capitaines commandant, les pilotes, les mécaniciens soient de nationalité suisse.
6. Faire donner aux pilotes les plus intelligents une instruction sur l’emploi de la boussole.
7. Faire augmenter le volume des soutes à charbon des vapeurs.
8. Organiser un service de renseignements à Grenoble, Aix-les-Bains et Lyon.
9. Instruire quelques hommes dans le service des signaux.
B. Mesures à prendre à la première alerte et à la déclaration de guerre.
1. Donner l’ordre à la Cie générale de ne plus laisser ses bateaux passer la nuit en territoire français.
2. Prévenir les capitaines suisses des dangers que leurs bateaux peuvent courir.
3. A la déclaration de la guerre, assurer deux ou trois vapeurs qui doivent chercher sur la côte de Savoie, toutes les embarcations, amener les unes, couler les autres.
4. Chercher à opérer un débarquement à Thonon et à Évian, évacuer le ponts de la compagnie, faire sauter le pont de chemin de fer sur la Drance.
5. S’emparer de plusieurs barques avant la déclaration de la guerre.
6. S’emparer de plusieurs yachts étrangers.
7. Pour empêcher le transport de torpilleurs français, faire sauter le pont d’Etrembières sur l’Arve.
8. Obstruer les ports d’Évian et de Thonon.
Nous pourrions de cette manière retarder beaucoup l’occupation complète du lac par les Français.
Chapitre VII : Armement de nos vapeurs.
1. Armer le yacht (français) la Gitane comme contre-torpilleur.
2. Les bateaux à vapeur ayant une vitesse inférieure à celle des torpilleurs, il faut avoir la supériorité du nombre et constituer une flotte en armant les grands vapeurs.
L’armement aurait lieu au moyen du canon de 37 mmm ou des canons de 8,4 cm avec un affût spécial facile à établir.
Il faudrait blinder une partie de ces bateaux avec du métal ou des matelas.
Chapitre VIII : Armement des côtes
1. Batterie de côte de 4 pièces de 12 cm à Villeneuve.
2. Batteries des côtes à Vevey 2 batteries de deux pièces de 10 cm.
3. Batterie de côte à Morges.
4. Défense mobile au moyen de Landsturm.
Chapitre IX : Torpilles Emploi des torpilles pour défendre certains ports et manière de les construire.
Conclusion :
1. La possession du lac est un tel avantage pour l’armée française tentant de pénétrer en Suisse par le bassin du Rhône, que la France fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’emparer du lac.
2. Nous pouvons en luttant sur le lac retarder et gêner considérablement le mouvement de l’armée française, soit qu’elle s’avance par l’une ou l’autre des rives, soit qu’elle marche sur les deux à la fois.
3. Nous pouvons par nos batteries de côte, nos torpilles, retarder la prise de nos côtes.
2. Observations et Propositions
Il est hors de doute que la possession du lac de Genève [sic], serait d’un grand avantage pour les Français, en leur permettant :
1. de s’opposer à la mobilisation des troupes vaudoises, en canonnant l’arsenal de Morges.
2. d’empêcher l’évacuation des ressources militaires du canton de Genève, soit par chemin de fer, soit par bateaux à vapeur.
3. d’empêcher le transport par chemin de fer des troupes genevoises.
4. d’empêcher la marche des trains et des bateaux à vapeur entre Villeneuve et Morges pour les transports de troupes de renforts dans le Bas-Valais.
5. d’empêcher la marche de nos troupes de Chessel par St Gingolph sur Thonon, dans le cas d’une occupation de la Savoie suivant les traités.
6. De couvrir la marche des Français de Thonon par la route du lac et faciliter le passage du Rhône entre Chessel et le Bouveret.
Tous ces avantages que la France retirerait de la possession du lac sont autant de dangers pour nous. Si nous étions maîtres du lac, l’avantage que nous en retirerions serait précisément de pouvoir parer à ces dangers et d’assurer nos communications avec Genève, le Bas-Valais et la Savoie.
Quelles mesures pouvons-nous prendre pour nous assurer la possession du lac ? La seule mesure, qui à mon avis pourrait être efficace, serait le lancement sur le lac d’une canonnière, armée d’un à deux canons de 10 à 12 cm, avec quelques canons à tir rapide d’un calibre de 3,7 à 5,3 et dotée d’une vitesse aussi grande que possible.
Nous ne pouvons malheureusement pas penser prendre cette mesure, parce que je crois que, dans la situation actuelle, jamais nos Conseils ne voteraient les 300 000 à 400 000 francs nécessaires à cette acquisition.
De plus, la France, qui actuellement n’est pas très bienveillante à notre égard, pourrait considérer le lancement de cette canonnière comme un acte d’hostilité et à son tour établir sur le lac, malgré les traités, quelques canonnières ou quelques torpilleurs plus forts que celles que nous aurions mises, de sorte que nous nous retrouverions alors encore plus dans un état d’infériorité certaine.
Quant à armer, comme le propose le capitaine Revillod, plusieurs des bateaux à vapeur de la Cie générale, ce serait, quel que soit son armement, se livrer à de dangereuses illusions que de croire que ces bateaux pourraient servir contre des torpilleurs ou autres bateaux ennemis. Le premier obus qui atteindrait leur coque suffirait pour les couler; le feu de l’infanterie est aussi suffisant pour percer une partie des tôles de leurs chaudières et les mettre hors de service. Ce serait envoyé à une mort inutile, mais certaine, les hommes qui les monteraient. Ces bateaux à cause de leur faiblesse ne pourraient nous rendre aucun service dans le cas d’une déclaration de guerre; ils ne pourraient servir que, pendant la première concentration des troupes, pour faire la police du lac, mais dès que les hostilités seraient déclarées et que le lac serait occupé par des torpilleurs ennemis, il faudrait les rentrer dans leurs ports d’où ils ne devraient plus sortir.
Les mesures à prendre pour les bateaux du lac sont les suivantes :
A. Pendant la mobilisation et aussi longtemps que nous sommes en paix avec la France :
1. Les bateaux à vapeur et les barques pourront être employés pour des transports de troupes et de matériel. Ceci est du ressort de la Section des Chemins de fer.
2. Il faudra pour la circulation des voyageurs sur les bateaux à vapeur, les mêmes mesures que l’on prend pour la circulation des voyageurs sur les autres frontières. Ceci est en partie du ressort de la Section des chemins de fer, en partie du ressort du Commandant du détachement d’observation des frontières.
3. Il faudra interdire aux bateaux à vapeur de passer la nuit dans des ports de la côte de Savoie (section des ch. de fer)
4. Rendre les capitaines des bateaux à vapeur attentifs aux manœuvres que les bateaux français pourraient employer pour s’emparer des bateaux (commandant du dét. d’obs. des frontières).
5. Armer un ou deux bateaux de quelques fusiliers pour faire la police du lac (comm. du dét. d’obs.).
6. Interdire aux propriétaires de yachts de toucher à la côte de Savoie, et exercer une surveillance spéciale sur eux (comm. du détachement d’obs. des frontières).
7. Interdire aux propriétaires français de yachts habitant en Suisse de faire quitter à leurs bateaux leurs ports. Les rendre responsables dans le cas où ceux-ci tomberaient entre les mains des Français (comm. du dét. d’obs.).
8. Exercer une surveillance spéciale sur les barques et éventuellement interdire aux barques suisses de toucher la côte de Savoie (comm. du dét. d’obs.).
9. Étudier quels sont les points où des batteries de côte pourraient être utilement placées (travail à faire d’avance par le bureau d’État-major) et faire établir ces batteries (comm. du dét. d’obs.).
10. Faire préparer les moyens de mise en état de défense de certains ports (torpilles, etc.) (comm. du dét. d’obs.).
B. Après la déclaration de guerre ou lorsque les hostilités auront été ouvertes.
1. Chercher à s’emparer de toutes les embarcations qui se trouvent sur la côte de Savoie; les ramener dans les eaux suisses ou les couler (comm. du dét. d’obs.).
2. Chercher à obstruer l’entrée des ports d’Évian et de Thonon en y coulant des barques chargées de pierres, et éventuellement chercher à faire au moyen de la dynamite des brèches dans les jetées et les brise-lames de ces ports (comm. du dét. d’obs.).
3. Employer un plus grand nombre de bateaux à vapeur pour la police du lac, en donnant à leurs capitaines l’ordre d’éviter tout ce qui pourrait exposer les bateaux à l’action de l’artillerie ennemie (comm. du dét. d’obs.).
4. Confisquer tous les yachts appartenant à des Français (comm. du dét. d’obs.). Même mesure pour les barques.
5. Ramener dans un des ports du Haut-Lac Morges, Ouchy, tous les yachts appartenant à des étrangers neutres et les soumettre à une surveillance spéciale (comm. du dét. d’obs.). Mêmes mesures pour les barques.
6. Mettre les ports en état de défense au moyen de torpilles, etc. (comm. du dét. d’obs.).
7. Établir et armer les batteries de côte (comm. du dét. d’obs.).
8. Faire surveiller avec soin toute la côte suisse au moyen du landsturm (comm. du dét. d’obs.).
9. Chercher à s’emparer, dès le début, de la gare d’Annemasse et détruire autant que possible ses installations (comm. du dét. d’obs.).
10. Chercher à faire sauter le pont de chemin de fer d’Etrembières et éventuellement aussi le viaduc du Viaison (comm. du dét. d’obs.).
Telles sont les mesures qui pourraient servir à empêcher les Français de s’emparer de la navigation du lac et de faire des débarquements sur la côte suisse; suivant les circonstances du moment, on décidera s’il faut prendre toutes ces mesures ou seulement une partie d’elles et aussi de quelle manière on pourra les modifier.
Il serait cependant utile que le Bureau d’État-major fasse faire une reconnaissance détaillée du lac pour pouvoir compléter le rapport du capitaine Revillod et déterminer quels sont les points qui se prêtent à un débarquement et quels sont ceux qui doivent être défendus par des batteries de côte.
Berne, le 10 janvier 1893 Signé : Schaeck Lt-Col
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Mots de la fin
La défense lacustre a préoccupé les responsables de l’Armée Suisse encore au XXe siècle. Ceci est un autre sujet. Pour informations, je signale ce qui suit :
Depuis divers forts du côté suisse, des tirs d’artillerie pouvaient être engagés sur le lac et ses rives.
Des vedettes sont utilisées par la police, la douane et l’armée, depuis 1940. En 1942, une flottille militaire est constituée de 9 patrouilleurs armés et d’environ 50 bateaux réquisitionnés. Une compagnie sera créée en 1947. En 1961, trois compagnies sont organisées pour la Suisse : Léman, Lac de Constance (Bodensee) et lacs tessinois. En 1980, il y aura 10 nouvelles unités. En 1995, cette force aura sa propre école de recrues.
Le Léman pacifique
Une dragueuse de sable sillonne toujours le lac de l’embouchure du Rhône jusqu’à Ouchy.
Les bateaux de la CGN assurent des liaisons quotidiennes pour les travailleurs frontaliers réguliers et pour les touristes avec la possibilité de déguster des perches du lac, arrosées d’un vin blanc sec, provenant des coteaux suisses et avec son petit goût caractéristique de pierre à fusil.
| La Suisse avec drapeau français CGN |
| Munitions au fond du Léman |
Les Pirates d’Ouchy entretiennent amoureusement et symboliquement la “Vaudoise”, une barque de transport à voile des années 1930. Ouchy (d’un mot gaulois olca signifiant “terre labourable”; il désigne de bonnes terres pour le plantage, donc une surface plus grande qu’un jardin) se revendique comme une commune libre depuis 1934 (renaissance d’une communauté attestée par une franchise donnée au XIIe s.) et donc à ne pas confondre avec Lausanne. Y ayant vécu mon enfance et ayant fréquenté les deux écoles (École de la Croix-d’Ouchy et l’École de la Navigation, celle-ci devenue Poste de Police) qui s’y trouvent, je peux me dire être un Oscherin (il ne me manque que le passeport). De plus, j’aimais jouer près des cabanes de pêcheurs devant lesquelles pendaient leurs filets et sauter sur les barges au bord de quai (pour goûter aux frissons de l’interdit et se sentir, l’espace d’un instant, le seul maître à bord !). Le nouveau port a réduit mes images d’enfance en quelques souvenirs qu’il m’est agréable de me remémorer.
| La Vaudoise, fierté des Pirates d'Ouchy, ancien transport à voile |
Antoine Schülé
La Tourette , avril 2026
Contact : antoine.schule@free.fr
Bibliographie :
Archives fédérales : cote E27/12 782Lt-Col Schaeck : Lac de Genève résumé du rapport du capitaine Revillod.
De Bonnefoux et Paris : Dictionnaire de la marine à voile. 1856. Réed. 1987. Ed de la Fontaine au Roi. Paris et Vésenaz (CH). 776 p.
Albert Naef : La flottille de guerre de Chillon aux XIIIe et XIVe siècles. Lausanne. 1904. 80 p.
Edouard Meystre, Richard Edouard Bernard et René Creux : Bateaux à vapeur du Léman. Ed. Fontainemore. Paudex (Suisse). 1976. 124 p.
Sites Internet
ww.cgn.ch
www.pirates-ouchy.ch
http://www.avll.ch

