Les Régiments suisses au Service de France sont mieux connus que les banquiers au service de la Révolution. Porter une lumière sur ceux-ci m’a paru utile pour corriger des clichés éculés sur la Révolution. Il s’agit d’une conférence, écrite en 1985 et actualisée en 1991, pour être donnée à l’Université Paul Valéry, à Montpellier.
Mots clefs : agiotage, banquier, financier, Jacobins, Protestants, Royalistes, spéculation; de Batz, Beaumarchais, Brissot, de Broglie, Calonne, Calvin, Chauvet, Custine, Danton, Laffitte, Louis XVI, Mirabeau, Napoléon, Necker, Panchaud, Prévoteau, Rivarol, Talleyrand; Assurance contre les incendies, Banque d’Espagne st Charles, Banque de France, Caisse d’escompte, Compagnie des Eaux, Compagnie royale sur la vie, Compagnie d’assurance contre l’incendie; Angleterre, Amérique, Genève, Lyon, Neuchâtel, Vendée.
L'influence de financiers suisses sur la Révolution française.
(Clavière, Perregaux, Delessert)
par Antoine Schülé
Avec Etienne Clavière, Jean-Frédéric Perregaux et Etienne Delessert, je tenterai de vous démontrer que l'adage qui vous est connu: "Pas d'argent, pas de Suisse" aurait pu être pour la période qui nous intéresse: "Pas de Suisse, pas d'argent". Sur cette provocation, je vous précise que, dans cet exposé, j'ai volontairement effectué un choix qui privilégie un aspect: celui de la finance en relation avec la guerre et la politique.
Au préalable, il est à signaler que cette recherche n'a pas toujours été facile. Les historiens donnent l'impression d'avoir plus de pudeur pour parler des finances, qu'ils n'en ont pour nous narrer les secrets d'alcôve des gouvernants. Les documents de base sont rares; les preuves ont été souvent détruites. Cependant, il existe deux moyens de cerner le sujet: un long travail de recherches et de recoupements d'informations que nous donnent les témoins de cette époque et les archives de particuliers, notamment celles des familles de nos banquiers. Les trois financiers que je vous propose ont réalisé des actions décisives mais l'Histoire les a laissés dans l'ombre. Le bilan des travaux scientifiques du Bicentenaire "Recherches sur la Révolution" sous la direction de Michel Vovelle témoigne du fait que l'histoire économique de la Révolution a fait l'objet d'un nombre peu important d'études.
Les banquiers subissent la loi du silence. Cette étude réunit quelques jalons et j'espère que les centres de recherche en histoire trouveront des volontaires pour des explorations ultérieures dans ce vaste domaine qui mérite de sortir de l’ombre pour être mis en lumière.
Ces trois banquiers ne constituent pas trois particularités qui me seraient offertes pour vous parler aujourd'hui. Sans donner une liste exhaustive, voici quelques financiers suisses à découvrir: Rodolphe-Ferdinand Grand (Lausannois, principal pourvoyeur de fonds français pour la guerre d'indépendance américaine qui a ruiné la France), Etienne Dumont (Genevois, pasteur, penseur et plume de Mirabeau), Jacques Antoine Du Roveray (Genevois, conseiller de Mirabeau), Etienne Salomon Reybaz (Genevois, membre de l'atelier Mirabeau), Antoine Saladin (Genevois, membre du conseil des actionnaires de Saint-Gobain), Guillaume et Isaac Mallet (Genevois, banquiers), Jean-François Panchaud (Vaudois, fondateur de la Caisse d'Escompte), Gautier (Vaudois, banquier travaillant avec Grand), ainsi que Isaac Thélusson (Genevois, négociant qui eut pour comptable et ensuite pour associé: Necker) et je terminerai par Haller (banquier bernois, spécialiste des accaparements de marchandise pendant la guerre d'Amérique, puis associé du frère de Necker; en 1796, trésorier en chef de l'armée d'Italie pour Napoléon).
Les noms ne manquent pas et il n'y a pas seulement eu un Necker qui demeure le plus connu. L'intéressement de ces suisses à la gestion des finances françaises, aux XVIIIe et XIXe siècle, est un phénomène économique et social qui mériterait d'intéresser plus les chercheurs actuels qui s'attachent trop aux principes politiques proclamés en tribune et pas assez aux praticiens de la finance : ils parlent peu, mais agissent.
Les financiers et la Révolution
Au début de ce siècle, A. Mathiez et A. Dauphin-Meunier sont les premiers, en tant qu'historiens, à réunir assez d'indices pour éveiller notre curiosité quant aux rôles des financiers de la période révolutionnaire. Il est frappant de constater que l'importance de l’économie a mieux été perçue par les représentants du Tiers-Etat (où les gens d'affaire constituaient la majorité) que par la noblesse, le clergé et le Roi lui-même.
Lors de la Révolution, les témoignages quant à l'activité des banquiers sont fort dispersés, mais assez fréquents. Par exemples, le comte de Custine a écrit au lendemain de la prise de la Bastille dans le "Moniteur" du 25.09.1790: "L'Assemblée qui a détruit tous les genres d'aristocratie, fléchira-t-elle contre celle des capitalistes, ces cosmopolites qui ne connaissent de patrie que celle où ils peuvent accumuler des richesses ?" et Rivarol n'hésite pas à affirmer dans ses "Mémoires" que: "soixante mille capitalistes et la fourmilière des agioteurs ont décidé la Révolution." Cette formulation peut paraître, à première vue, excessive, mais elle détient une part de vérité, ainsi que nous le verrons avec Delessert notamment. La Terreur a mis fin à la vie de quelques agioteurs et financiers. Face aux grands profits de certains, il y aura des faillites retentissantes.
Le contexte financier
Quelques éléments pour vous situer l'état des finances françaises au début de la Révolution: un des privilèges de la Noblesse était de ne point payer d'impôt en échange des services qu'elle rendait à l'état et de sa fidélité au royaume: fournir des hommes d'armes au roi en était le signe visible; pour des raisons essentiellement politiques, la création des armées régulières supprimait cette obligation, mais le privilège fiscal ne fut par contre pas aboli.
A la veille de 1789, le Roi se trouvait devant cette difficulté: faire face aux dépenses militaires de l'Etat, rendues très lourdes pendant la guerre de l'Indépendance américaine, sans pouvoir encaisser d'impôts sur les propriétaires des terres, la véritables richesse du pays, aux mains du clergé et de la noblesse. Nombreuses seront les tentatives pour modifier cette situation, mais le Haut Clergé et la Noblesse s'opposaient à tout changement. Ce refus s'explique pour une bonne part par le fait que pour des besoins de prestige, ils avaient déjà lourdement hypothéqué et leurs terres et leurs récoltes à venir. Pour d'autres, les embarras financiers du Roi ne pouvaient que les conforter dans leurs puissances...
Sans plus d'impôt, l'Etat lui-même dut s'adresser à des créanciers étrangers pour faire face à ses obligations. Pour payer les intérêts des sommes prêtées, le poids de la fiscalité se développa sous de multiples formes et se fit plus forte sur une partie de la population ou directement sur les biens de consommation ou même sur l'octroi de certaines fonctions. Ces paroles attribuées au comte d'Artois, frère de Louis XVI, en 1788, sont explicites : "Les dépenses du Roi ne peuvent être réglées sur ses recettes, mais ses recettes sur ses dépenses."
Sans entrer plus dans les détails, retenez que le payement des intérêts de la dette de l'Etat absorbait à lui seul la moitié des recettes. L'autre moitié devait suffire aux dépenses de la défense, de la justice, de la gestion et de l'administration de l'Etat.
Le 5 mai 1789, Louis XVI convoqua les Etats Généraux, car les caisses du Trésor étaient vides. C'est à ce moment qu'intervint Necker, le Suisse qui a l'appui des financiers et qui exerce une grande influence sur ceux-ci. Le 17 juin 1789, le Tiers-Etat se constitua en Assemblée Nationale. Des mesures immédiates sont prises pour rassurer les créanciers de l'Etat qui recherchaient la certitude d'être payés: Necker était pour eux la garantie de la sécurité et de la rentabilité. Lorsque Louis XVI annula les décisions de l'Assemblée, il ne réalisa pas la formidable réaction de panique qu'il déclenchait. Necker annonça que la sécurité physique de la Caisse d'Escompte et du Trésor Royal n'était plus assurée. Le maréchal de Broglie, ministre de la guerre, écrivit au Baron de Besenval (Suisse), commandant des troupes de l'intérieur, pour qu'il se tînt prêt à défendre le Trésor Royal et la Caisse d'Escompte avec ses troupes. L'Assemblée Nationale exigea le renvoi des troupes qu'elle qualifia de mercenaires et proposa la constitution d'une milice bourgeoise chargée de veiller sur les Banques et le Trésor de la Monarchie. Dans ce contexte, la panique est totale chez les rentiers qui possédaient des billets de la Caisse d'Escompte perdant, en un jour, 100 livres (le billet passa de 4'265 à 4'165 livres). Une banqueroute royale était annoncée alors que les gens fortunés avaient placé tout leur avoir sur le Trésor royal.
Caractéristiques générales des financiers suisses
Nos financiers sont très souvent issus de familles réformées, à l'origine françaises, mais réfugiées en Suisse suite à l'Edit de Nantes. Ils ont vécu dans un milieu où la relation avec l'argent ne subissait pas un mépris automatique. En effet selon Calvin, l'argent pouvait être un souple instrument au service de la charité. Il écrivait à ce sujet qu'"il advient tous les jours beaucoup de cas [...] auxquels, touchant l'équité, l'usure n'est pas pire qu'un achat." Les problèmes moraux posés par le capitalisme naissant ont trouvé chez les Réformés des réponses qui ne pouvaient que les favoriser dans leurs activités commerciales et bancaires. Les cantons de Genève, de Vaud et de Neuchâtel ont connu une importance économique non-négligeable en raison de leurs activités. Une Europe commerciale se crée dès ce moment. Plusieurs riches banques d'affaire sous leur impulsion se créent dès la fin du XVIIe siècle.
La réputation des banquiers suisses tient à leur côté travailleur acharné, ayant le sens des affaires, faisant preuve de discrétion, ayant une forte implantation à Londres et à Paris comme à Amsterdam. Il faut signaler un fait qui m'a beaucoup frappé au cours de cette recherche: cette relation très étroite et permanente des financiers suisses avec l'Angleterre. L'Angleterre avait trouvé à travers eux un moyen de récolter des informations, d'effectuer des jeux d'influence non sans importance dans le monde politique français.
Pour ces financiers, en quoi consistait leur capital ? du numéraire en quantité et surtout une expérience du métier. Quelle était leur force ? un réseau solide de relations avec leurs coreligionnaires dispersés de l'Italie à la Hollande (ils détenaient les renseignements économiques essentiels sur les Etats, les gouvernants, les politiciens et les gens d'affaire). La voie qu'ils suivent est le commerce international. Le service financier des opérations vit naître des firmes de marchands-banquiers qui, avec le temps, devinrent plus des banquiers que des marchands.
Lorsque je parle des financiers, je sors du vocabulaire usuel qui définit le financier comme un officier du roi qui pressure le contribuable afin de répondre aux besoins du souverain en s'arrangeant pour avoir un surplus bénéficiaire.
Le financier est, dans mes propos, celui qui s'entend aux mécanismes complexes de la finance des Etats et des particuliers en les utilisant soit à son profit, soit au profit de l'Etat ou soit au profit d'un groupe d'intérêt particulier: il ne s'agit pas toujours d'un banquier.
De plus, comment définir le banquier ? La définition légale de la banque ou du banquier n'existe pas en France avant 1941! Le terme de banquier pouvait couvrir aussi bien un pâle aigrefin qu'un président d'un grand établissement connu. Les opérations d'un banquier s'étendaient du change manuel offert au voyageur cosmopolite, jusqu'aux crédits élaborés pour les plus grandes entreprises (sans qu'aucune limite ne vienne contenir les fantaisies des moins qualifiés, allant parfois jusqu'à de spectaculaires escroqueries).
Les banquiers que je vous présente effectuent aussi bien le commerce de l'argent que la spéculation ou le commerce des armes. Mon choix veut vous montrer la diversité des fonctions: Clavière est essentiellement un financier, Perregaux est plus un banquier, Delessert est un chef d'industrie et occasionnellement un banquier; ils ont un dénominateur commun: finance et guerres révolutionnaires.
La Révolution est un moment clef pour la banque puisque virement, escompte et débit en compte sont de nouveaux moyens de payement venant concurrencer la monnaie légale.
Etienne Clavière. (1735-1793)
Il est né à Genève le 15 janvier 1735. Son père est de religion réformée; sa famille, étant originaire du Dauphiné, avait acheté la bourgeoisie de Genève en 1735, le fils Clavière s'affirmera toujours Genevois.
En décembre 1758, il se marie avec une cousine originaire de Marseille qui, par sa dot, lui apporte une bonne assise financière et le place comme associé de son beau-père pour le commerce de toileries et de mousseline.
Les témoignages que ses contemporains nous laissent de lui, le décrivent comme un homme en possession d'une intelligence souple et pénétrante, s'attachant immédiatement au côté pratique des choses, aux possibilités de réalisation d'un projet. Par entraînement il ne se trouve jamais à cours de moyens. Les affaires lui plaisent comme un jeu par les risques qu'il faut y courir. Mais en plus de cela, il a une passion qui le conduira aux plus hautes ambitions, mais aussi à sa perte: la passion de la politique.
Le destin de cet homme se forge à Genève dans un contexte révolutionnaire. Dans la petite République de Genève, sa condition ne lui autorise pas une carrière politique qu'il estime correspondre à son mérite. C'est pourquoi il prend rang parmi les adversaires de l'aristocratie.
Dès 1766, il défend un système démocratique, car il compte devenir syndic de la ville (maire en France), ce qu'en tant que bourgeois il ne pouvait espérer briguer.
A la fin de 1781, Genève connaît des élections où le parti dit des "Représentants" auquel Clavière appartient, obtient un grand succès. Pour un problème de droit de nationalité, le désordre est à son comble dans la ville tant et si bien que le 10 avril 1782, le Petit et le Grand Conseil de la ville sont renversés. Le 16 avril, une Commission de Sûreté, avec un véritable pouvoir dictatorial, est composé de 11 membres avec mandat de pourvoir à la sécurité de la République. A Versailles, Louis XVI apprend que la révolution règne à Genève et traite les Genevois d'"enragés". Il se décide à engager une intervention armée. De leurs côtés, Berne et Zürich refusent de reconnaître le nouveau gouvernement genevois. Le roi de Sardaigne, voisin de Genève, déclare vouloir s'associer à la pacification.
Différentes correspondances de l'époque (dont celles de Mme Roget) nous informe de l'état d'esprit qui règne à Genève. Il y a deux extrêmes: d'un côté l'enthousiasme de la masse populaire qui se presse à renforcer les fortifications et à surveiller les notables pris en otages; de l'autre côté les dirigeants, dont notre Clavière, qui réalisent qu'ils risquent de devoir affronter une armée de métier et que le sang à verser sera le prix de la Révolution. A ce constat, des questions les pressent en même temps que le doute s'installe dans leurs esprits: la résistance ne serait-elle pas inutile ? ne risquait-on pas de voir la ville soumise aux rigueurs de l'occupation étrangère ? Toutes questions qui ne sont pas à l'honneur des capacité de réflexion des chefs qui auraient dû, avant d'agir, s'interroger s'ils avaient les moyens et la force de leur action. Le parti des Représentants se voit dans l'obligation de surveiller ses chefs pour qu'ils évitent de chercher leur salut dans la fuite.
Clavière nourrit un espoir: l'aide de l'Angleterre, puissance en guerre avec la France. Des Genevois interviennent auprès de Charles Fox, le secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères. Mais en ce moment, l'Angleterre se trouve en réelle position de faiblesse vis-à-vis de la France. L'Angleterre ne fait que jouer son crédit auprès des Bernois et de la cour de Turin pour détourner le roi de Sardaigne à coopérer en faveur d’une intervention armée contre Genève, mais c'est en vain.
Aux derniers jours du mois de mai 1782, les mesures militaires adoptées par la France, le canton de Berne et le roi de Sardaigne sont en voie d'exécution. Le comte de La Marmora impose le blocus à la ville qui souffre rapidement pour son ravitaillement. Cependant le moral chez le peuple est excellent. Jaucourt, le général français, reçoit une note qui exprime le vœu du roi qu'aucun des Représentants ne franchisse la frontière: le destin en décidera autrement.
Le 23 juin, les différentes troupes entrent en terre genevoise. La ville croit à une attaque de Genève. Ce n'est qu'une fausse alerte. L'exaltation du peuple est à son comble, la volonté de résistance est totale, mais les chefs ont toujours plus la peur au ventre. Leurs familles ont généralement déjà quitté la ville. Le 28 juin, trois généraux somment Genève 1) d'ouvrir la ville 2) de libérer les otages; 3) de bannir les actuels vingt-un dirigeants; 4) de rétablir l'ancien gouvernement. Les dirigeants cherchent à gagner du temps, mais un ingénieur, Châtel, parle de l'inutilité de la lutte. Clavière, face à la situation, prêche la soumission et il se voit aussitôt traiter de traître par les siens. Les ordres sont donnés pour ouvrir la ville. Le 2 juillet, à 5 heures du matin, le général de La Marmora entre dans Genève.
Clavière s'enfuit à la nage, protégé contre les siens qui lui en veulent et qui l'auraient tout simplement abattu, s'ils en avaient eu la possibilité. En conclusion de cette déroute, il est évident que les chefs ont fait preuve d'un manque de courage total et qu'ils ont agi en croyant pouvoir bénéficier de l'aide de l'Angleterre, alors que celle-ci avait d'autres sujets de préoccupation.
A ce moment-là, la France croit se débarrasser des révolutionnaires, mais le contraire se produit: au lieu d'éloigner le ferment révolutionnaire, elle l'importe chez elle, de plus avec des hommes ayant une expérience et un désir de revanche profondément ancré dans les cœurs.
En été 1782, Clavière se réfugie à Neuchâtel où sa femme l'attend avec 91'101 livres de fortune et d'où il peut organiser la vente de sa propriété genevoise. Il est accueilli chez M. Pierre-Alexandre DuPeyrou qui est issu d'une famille protestante française. Il est un ardent défenseur des idées révolutionnaires: admirateur de Rousseau, il est un anticlérical franc-maçon. De plus, il dispose d'une fortune importante (alimentée par les revenus de plantations diverses où se pratique l’esclavagisme). Il vit dans une demeure luxueuse à Neuchâtel où sa famille habitait depuis 1748.
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| Pierre Alexandre DuPeyrou |
Revenons à 1782. Cet été-là, le destin de Clavière bascule en raison de deux rencontres qui ont pour noms: Brissot (un des futurs chefs girondins qui sera décapité en 1793) et le fameux comte de Mirabeau. Brissot écrit des louanges sur Clavière qu'il considère comme un maître à penser de la finance et de la révolution. Ils ont des discussions fréquentes chez un imprimeur réputé: Frédéric Osterwald. Ce-dernier possède une imprimerie qui inonde la France d'écrits politiques et philosophiques. A nouveau et encore chez DuPeyrou, Clavière fait la connaissance de Mirabeau. Brissot témoigne dans sa correspondance que la fascination de Clavière pour Mirabeau est totale et immédiate car, je cite, Clavière "éprouvait un penchant invincible vers les révolutions et ceux qui pouvaient les opérer." Mirabeau est impressionné, quant à lui, par les connaissances commerciales et financières de Clavière. Mirabeau se confie à lui. Un contact s'est établi, mais leur collaboration ne survient pas tout de suite.
Après l'échec de son projet de création d'une colonie genevoise en Angleterre, Clavière tente sa chance à Paris. Mirabeau et Clavière reprennent contact d'une façon étrange à la fin de l'année 1784. L'empereur d'Autriche, Joseph II, fait valoir ses droits sur les Provinces-Unies. Il désire mettre fin au blocus de l'Escaut qui, par le traité de Münster, assure la fortune de Rotterdam et d'Amsterdam au détriment d'Anvers. Pour donner à sa demande la force du fait accompli, il ordonne qu'un de ses bâtiments entre dans l'Escaut. Les Hollandais ripostent, le bâtiment impérial est canonné et pris.
Le conflit s'aggravant, la France hésite quant au parti à prendre: les deux adversaires se trouvent être ses alliés. En 1784, Clavière fournit un long plaidoyer à Mirabeau. Il l'engage à soutenir la politique impériale, au nom du maintien de la paix européenne et sans tenir compte des droits établis en faveur des Hollandais. Ce qui ne manque pas d'être surprenant de la part d'un démocrate qui se place en faveur de Joseph II et contre les républicains hollandais. Un autre Genevois, M. Chauvet, appuie ce choix auprès de Mirabeau et l'incite à écrire ses "Considérations sur l'Escaut".
Que fait Mirabeau ? défendre la cause de Joseph II, non, il ne le ferait pas. Pourquoi ? il agit sous l'influence de l'Angleterre qui l'invite à prendre parti pour la cause hollandaise. Comment procède-t-il ? il reprend les arguments de Clavière au mot pour mot, mais il en tire systématiquement les conclusions opposées ! Il faut le faire. Je vous invite à étudier l'étude comparative de ces deux textes dans le livre de J. Bénétruy intitulé "L'Atelier de Mirabeau".
Pourquoi Mirabeau se préoccupe de cette question ? il veut se faire reconnaître comme diplomate éclairé et comme expert. Il convoite un poste ou un mandat aux Affaires Etrangères. Les travaux de Chauvet et de Clavière, contrairement à leurs conclusions, et les études d'un anglais Vaughan et d'un géographe français, nommé de La Rochette (résident à Londres) sont les éléments qu'exploite Mirabeau. Ces informateurs sont bons, car Mirabeau donne comme conclusion à son analyse que la garantie de pouvoir ouvrir sans danger l'Escaut serait la création d'un état indépendant des Pays-Bas catholiques, c'est-à-dire la Belgique: ce qui se fera 45 ans plus tard.
Evidemment, Clavière à Paris cherche à s'assurer un revenu. Son expérience genevoise lui avait fait comprendre que des ambitions politiques nécessitent un coffre garni: il préfère que celui-ci soit le sien plutôt que d'être tributaire de celui d'un autre. Comme par hasard, nous le retrouvons avec un banquier vaudois, né à Berne et originaire de Grandson, Jean-François Panchaud. Sa spécialité est la spéculation et les placements à intérêts composés. Par cette fonction auprès de lui, Clavière apprend beaucoup et complète fort avantageusement ses connaissances financières. Ensuite, il se consacre entièrement à la spéculation. Il déborde d'idées originales, mais il a un défaut : celui de ne pas savoir les exprimer et d’intéresser le grand public. Il a besoin d'un porte-parole. Il pense toujours plus à Mirabeau en qui il apprécie et l'éloquence et son pouvoir sur l'opinion comme, bien entendu, surtout son potentiel révolutionnaire.
En 1785, Panchaud, le fondateur de la Caisse d'Escompte, spécule maintenant contre cette dernière. Clavière le soutient et entraîne Mirabeau à signer un ouvrage intitulé "De la Caisse d'Escompte". Le succès de cet ouvrage est retentissant, mais Mirabeau n'en avait pas écrit une ligne. Sur les neuf chapitres, six sont de Clavière, deux de Brissot et un de Dupont de Nemours ! Pourquoi cette attaque? Calonne, le contrôleur des finances, marque sa volonté à n'importe quel prix de stopper la faveur que connaissent les compagnies financières et industrielles, car il a peur que les emprunts d'Etat ne soient plus couverts car moins attractifs.
Calonne commandite à la même équipe une autre attaque contre une banque qui était très rentable avec les piastres espagnoles et en raison de l'exportation des produits des colonies espagnoles. Mirabeau signe sans aucune gêne un livre in-octavo de 306 pages et XIV pages d'introduction intitulé: "De la Banque d'Espagne, dite de St. Charles". Ce livre a moins de succès que le précédent, mais commercialement le résultat est atteint: les actions dites de St. Charles à 800 livres tombent en quelques semaines à 420 livres.
Aux yeux des gens dits “informés”, Calonne-Brissot-Clavière-Mirabeau se posent en défenseurs de la banque publique, mais, en réalité, si Calonne tente de défendre les emprunts de l'état, Clavière et Panchaud défendent leurs clients qui spéculent sur les hausses comme sur les baisses, Mirabeau, quant à lui, se pose en financier averti, ce qu'il n'est pas, mais qui lui rapporte des cachets importants.
Ensuite Clavière, toujours sous la protection de Mirabeau, s'attaque à la Compagnie des Eaux de Paris, mais Calonne y a de nombreuses parts : Clavière sera jugé et mis au bénéfice de la clémence royale (lui, pourtant, l'ancien révolutionnaire genevois et proscrit). En huit ans, Clavière se vit à la tête d'une petite fortune, grâce à de subtiles manœuvres et à un réseau considérable d'influences au moyen de conseils financiers qu'il peut vendre ou se faire compenser. Dans le monde “merveilleux” de la finance, d'un jour à l'autre, l'ami d'hier est l'ennemi du lendemain, quitte à se réconcilier le surlendemain: le jeu des alliances est parfois difficile à suivre, seuls les initiés peuvent s'y retrouver. Le temps d'une brouille passagère avec Mirabeau qui se prétend l'auteur d'un livre dont il n'était que le copiste, Clavière se consacre à la promotion des relations commerciales franco-américaines avec l'appui de Brissot.
Mirabeau renoue avec Clavière, lorsque Calonne se refuse à reconnaître ses talents diplomatiques. Le 6 mars 1787, Mirabeau fait paraître, sous son nom, sa "Dénonciation de l'agiotage", une vive attaque contre Calonne, contre la Caisse d'Escompte et contre la Compagnie des Eaux. Mirabeau s'attire à nouveau la considération du public dit “averti”, tandis que le milieu d'initiés apprécie un pur règlement de compte. Clavière est obligé de se réfugier à Londres où il entre dans la "Société des Amis des Noirs". A son retour à Paris, il crée une société du même type. En 1787, il fonde une "Compagnie d'assurance sur la vie", après avoir créé la "Compagnie d'Assurance contre les Incendies". Panchaud s'attaque à Clavière, mais ce dernier est soutenu par un autre suisse, Delessert. Mirabeau avec l'aide de Panchaud et d'autres plumes s'attaquent à Clavière en publiant une "Suite de la dénonciation d'agiotage". Toutefois Clavière bénéficie de la protection du Conseil du roi, et oui !, et triomphe totalement. Clavière s'enrichit et achète une deuxième propriété à Paris où il donne de nombreuses réceptions.
Mirabeau a possédé à son service, outre Clavière de la façon qui précède, trois suisses: une bonne plume Salomon Reybaz, un pasteur au bénéfice d'une vaste culture Etienne Dumont et un fin manœuvrier de la politique Antoine Du Roveray. Ces deux derniers sont les auteurs principaux , trois fois par semaine, du "Courrier de Provence". Ce journal devient un instrument pour Mirabeau et sa lutte pour le pouvoir : une place au gouvernement, mais Necker ne cède pas sa place aux finances.
Panchaud pousse les premières attaques contre Necker et Clavière revient pour poursuivre son combat. Dès septembre 1789, Clavière prépare un travail de sape dans les règles de l'art contre Necker. Mirabeau n'en tire aucun profit, puisqu'il meurt le 2 avril 1791. En 1792, Clavière est vainqueur en devenant le successeur de Necker.
Clavière, ministre des finances du Roi, puis de la République, a son ambition satisfaite, mais il est confronté au même problème que son prédécesseur: les caisses vides. Les nouveaux impôts connaissent des difficultés à l'application ainsi que de vives résistances.
Il défend les assignats, ces papiers-monnaies garantis par les biens nationaux (qui feront la fortune des uns et le malheur des autres). Dans l'esprit de Clavière, l'assignat monnaie doit jouir d'une existence limitée, puisque leur valeur est établie en échange de biens nationaux, pour une valeur de 400 millions d'assignats. Au-dessus de ce montant, l'assignat devrait être détruit. La décision de faire la guerre ne fait qu'accroître les dépenses de l'Etat. Le 30 avril et le 31 juillet 1792, deux fois 300 millions d'assignats sont mis sur le marché. Clavière doit quitter le ministère le 13 juin, mais il y est rappelé le 10 août. Clavière essaie de remplir les caisses par n'importe quel moyen.
Il s'adresse à l'ambassadeur des Etats-Unis à Paris pour récolter 400'000 dollars. Cette demande irrite le gouverneur Morris qui refuse. En tant que Genevois, Clavière n'hésite pas à proposer l'annexion de Genève à la France. Les Genevois ne le reconnaissent plus. Clavière a cependant laissé des consignes très claires à M. de Montesquiou, le Commandant des armées françaises en Savoie. Clavière justifie sa position en affirmant que la prise de Genève couperait une avalanche de faux assignats qui s'y fabriquent. D'autre part, il espère profiter de cette place bancaire de premier ordre pour assurer les finances de la France. En 1798, Genève sera rattachée à la France.
Devenu ministre, il continue à défendre son mandat d'administrateur-gérant de la "Compagnie Royale sur la vie". Ses adversaires essayent plusieurs fois de le mettre en défaut, mais ses appuis sont solides, pour l'instant du moins.
Il est des faits étranges qu'il faut signaler pour mieux percevoir ce personnage: un associé de Clavière dans la fondation de la "Compagnie Royale d'assurances" est le baron de Batz, un ardent défenseur du roi. Nous sommes le 20 janvier 1793 et à la veille de l'exécution de Louis XVI, lorsque la Convention apprend que la voiture du maire de Paris qui doit conduire le roi à l'échafaud n'est pas disponible. Etienne Clavière propose la sienne: un carrosse vert olive que le baron de Batz connaît bien. Le 21 janvier, le carrosse faisant route vers la place de la Révolution, au Bvd Bonne-Nouvelle, le baron de Batz bondit en franchissant le cordon de troupes en criant "A moi, ceux qui veulent sauver le roi !". Action vaine. Ceci ne pourrait paraître qu'une conjoncture à première vue. Mais des indices supplémentaires viennent s'ajouter.
Depuis 1792, Clavière travaille ses comptes de façon troublante. Des sommes considérables partent à l'étranger. Ces évasions de capitaux correspondent régulièrement à des voyages du Baron de Batz en Angleterre: il est permis de supposer que Clavière fournissait des subsides importants en faveur des partisans du roi. D'autre part, le baron de Batz voyage en toute impunité grâce à un passeport de négociant, délivré par le Ministère des Finances, et non, avec un passeport diplomatique qui aurait requis l'intervention du Ministre des Affaires Etrangères. Clavière le couvre avec une mission d'achat de numéraire à l'étranger. Il ne sera pas inquiété pour cela et son frère, dans la même période, est impliqué dans le commerce des armes pour la France.
Le 25 février 1793, Clavière souligne la gravité de la situation devant la Convention: il estime à 851 millions l'arriéré sur les contributions. Les produits des douanes, des forêts, de l'enregistrement et du timbre ne cessent de baisser. Son adversaire, Cambon, impose la création de 1'200 millions d'assignats nouveaux contre l'avis de Clavière qui subit une virulente attaque, lui que l'on avait pourtant appelé le sauveur des finances de la Nation.
Le 2 juin, la Convention proscrit les 722 députés girondins. Le comité insurrectionnel ordonne l'arrestation de Clavière dans la nuit du 1er et du 2 juin 1793. Il est placé tout d'abord en résidence surveillée, pour être ensuite envoyé à la Conciergerie en septembre. Il y écrit un mémoire en défense. Baisse du change, hausse du prix des espèces et des métaux sont les raisons de la débâcle financière selon lui.
Le 8 décembre 1793, par un valet de la prison, il réussit à se faire remettre l'acte d'accusation qui était dressé contre lui. La liste des témoins comporte les noms de tous ses plus féroces ennemis. Il prend conscience qu'il serait confronté à une parodie de justice. Au souper du soir, il escamote un couteau. Plus tard, il reçoit encore son avocat et, après son départ, vers les huit heures et demie, un des codétenus remarque que Clavière se trouve mal. Il s'était planté le couteau dans la région du cœur et cela sans jeter un cri, c’est le seul courage qu'il a pour éviter l'échafaud.
Jean-Frédéric Perregaux (1744-1808)
Ce Neuchâtelois est un tout autre personnage que Clavière. Pendant 30 ans, sous trois régimes politiques fondamentalement différents, il réussira la prouesse de survivre et de rester le personnage le plus remarquable et le plus important de la finance française. Sous Louis XVI, l'élite de la société parisienne a recours à ses services. Durant la Révolution, il porte le titre singulier de "Banquier du Comité de salut public". Pendant le Consulat, il a toute la confiance de Bonaparte qui lui confie l'organisation de la Banque de France. Sa fortune personnelle lui permet d'être un mécène recherché par les gens de théâtre, des lettres et des arts.
Jean-Frédéric Perregaux est né le 4 septembre 1744. Très jeune, il avait résolu de fonder à Paris une maison de banque. Il appartient à une des plus vieilles familles de Neuchâtel. Son père avait été un officier au service de la France jusqu'en 1740 et avait pour grade celui de lieutenant-colonel du Département du Val-de-Ruz. Avant d'arriver à Paris en 1765, il a appris l'allemand à Mulhouse, à vécu plusieurs années en Hollande et en Angleterre. La vie parisienne est d'abord dure et laborieuse pour Perregaux. Il réussit à percer avec la protection de son ami Necker. Il est très difficile de connaître ses débuts dans les affaires. Tout d'un coup, l' Almanach royal signale son établissement bancaire en 1781. Depuis 1783, il connaît une grande prospérité. Il entretient de nombreux contacts avec des personnalités du monde européen, par exemple: le duc de Lauzun, officier de la guerre d'Amérique. Il est intéressant de constater que la majorité des affaires entre Paris et Londres passe entre ses mains. Ses clients sont le marquis Cecill de Salisbury (pair d'Angleterre), le comte de Buckinghamshire, James Hamilton, lord Leitrin, lord Moira (grand maître de l'artillerie anglaise et gouverneur de l'Inde).
En avril 1785, il se trouve indirectement impliqué dans l'affaire du collier de la Reine. Une partie de ce collier est payé par une lettre de change à tirer sur la banque Perregaux. Les locaux de son établissement bancaire deviennent trop étroits et de la Rue Saint-Sauveur, il part s'installer à la rue du Sentier, mais, en 1786, il prend possession de l'hôtel de la Guimard, à la rue de la Chaussée d'Antin. Perregaux ne tarde pas à y donner des fêtes somptueuses. Il engage comme teneur de livres un Laffitte, futur banquier célèbre (un catholique, une exception).
Lorsque la Révolution éclate, Perregaux se montre prudent. Les financiers de façon générale, sont mal considérés par la masse populaire. Dès que la garde nationale est organisée, il a soin de se faire nommer capitaine de la première compagnie de fusiliers qu'il quitte bientôt pour celle des grenadiers. Il deviendra même commandant de bataillon et conservera ce titre jusqu'au 1er janvier 1792.
Dans ces temps troublés, Perregaux conserve des contacts dans tous les milieux et cultive la modération. Il est le seul à entretenir des relations d'affaires régulières dans toute l'Europe. Il a le pouvoir de délivrer des lettres de crédit sur Londres, Amsterdam et Hambourg. Sa seule signature inspire la confiance. Les plus farouches révolutionnaires comme Robespierre et Fouquier-Tinville lui témoignent des égards. La raison en est simple : il possède une puissance financière incontournable. Le Comité de salut public sait qu'il lui faut un homme de confiance et le gouvernement ne cesse pas de recourir à ses services.
Dès la mise en circulation des assignats, il est chargé de rechercher les faux tant en France qu'à l'étranger, jusqu'au jour où un bureau spécial est créé à cet effet à l’Imprimerie Nationale. Lorsque le Comité de salut public est formé, il reçoit le titre de "Banquier du Comité de Salut public". Lorsque le ministre de la guerre Bouchotte envoie des agents en Suisse pour l'achat d'armes, c'est Perregaux qui est choisi pour ouvrir les crédits indispensables. Le 16 mai 1793, le banquier envoie à ce ministre une "lettre de crédit de cent mille francs en offrant de l'étendre à telle somme qui lui serait nécessaire". Il organise les contacts entre les agents de la Suisse et les agents du gouvernement français, afin de négocier les prix des armes à l'avantage de la France. En mai 1793, nous le retrouvons comme intermédiaire entre Beaumarchais et le Comité de Salut public pour l'achat d'armes.
L'affaire Beaumarchais mérite d'être contée. Beaumarchais s'était porté acquéreur de 52'345 fusils à baïonnette déposés en Zélande (province des Pays-Bas). Il avait déjà traité avec le gouvernement le 3 avril 1792, mais les accords n'ayant pas été exécutés, il avait vendu ces armes à un négociant anglais nommé Lecointe. Toutefois il s'était réservé la faculté de rémérer la vente c'est-à-dire de reprendre ses armes pour son compte dans les deux mois. Beaumarchais fut alors chargé de les racheter pour le gouvernement français.
Son succès ne lui crée pas que des amis, et des ennemis essayent de le perdre par une dénonciation: ils l'accusent d'être un ami du ministre anglais Pitt. Le 7 septembre 1793, le Comité de Sûreté générale nomme des commissaires pour vérifier les papiers de Perregaux et rechercher les intelligences qu'il aurait avec une femme dénommée Pitt. Ses accusateurs affirment que c'est la femme du ministre Pitt, alors que celui-ci n'était pas marié à ce moment.
Cette accusation lui permet de mettre en valeur tout ce qu'il a fait pour la Révolution et les commissaires ne peuvent que confirmer le 12 septembre son innocence et son attachement à la Révolution. Perregaux distribue de l'argent: le 10 mai 1793, il verse 1'200 livres à la section des Piques; il reverse une contribution, le 22 octobre 1793, de 4'000 livres pour cette section qui est engagée militairement en Vendée.
En novembre 1793, Perregaux effectue un voyage en Suisse, mais je n'arrive pas à savoir pourquoi. Le seul renseignement est qu'il a un mandat du gouvernement français. Ses ennemis profitent de ce moment pour porter de nouvelles accusations contre lui et son associé Jean-Albert Gumpelzhaimer, originaire de Ratisbonne. Le 14 décembre 1793, une nouvelle perquisition est faite et les scellés sont à nouveau apposés. A Neuchâtel, Perregaux apprend l'arrestation de son associé et immédiatement, il repart pour Paris. L'accusation contre eux avait été basée sur un témoignage d'un émigré, M. Duchâtelet, qui prétendait avoir confié 4 millions à Perregaux dont 2 millions en or. Duchâtelet avait fourni à ses geôliers un bon de 100'000 livres, à tirer chez Perregaux en contre-partie d'une facilité d'évasion. Les arguments en défense qu'invoque Perregaud ne me sont pas connus, mais lui et son associé sont lavés de tout soupçon. Perregaux informe régulièrement la section des Piques en Vendée et c'est par ses lettres que l'on peut renouer la trame de ses aventures.
Une nouvelle dénonciation tombe au sujet d'un coffre secret. A la perquisition, celui-ci se révèle vide et il semble qu'il n'ait pas été connu des perquisiteurs précédents. Perregaux se permet en plus le luxe de leur montrer une autre armoire à double fonds également vide. Perregaux avait placé l'essentiel de sa fortune en Angleterre. La découverte de ces deux cachettes ignorées auparavant ne lui nuisent en aucune façon !
Pendant la Terreur, le rôle de Perregaux est assez mystérieux et surtout ambigu. Un historien anglais, M. Alger, en 1898 dans la revue anglaise "Athenaum” révèle pour la première fois une lettre du 13 septembre 1793 du Foreign Office qui se trouve aux Archives Nationales dans les papiers de Danton. Ce document prouve sans conteste que Perregaux a servi d'intermédiaire au Gouvernement anglais en 1793 pour payer à Paris des révolutionnaires afin d'encourager les excès "en soufflant le feu" nous dit la lettre et "en portant les Jacobins au paroxysme de la fureur". Autre surprise: Perregaux lui-même a remis à Danton cette lettre.
Le 22 janvier 1794, Perregaux perd sa femme et part quelques mois à Neuchâtel, alors que la Terreur bat son plein. Des lettres régulières de Laffitte l'informent de la situation et de la santé de sa fille qui est à Paris.
A son retour, il est sur le point d'engager comme commis un futur maréchal de France : Clarke. Ce-dernier avait subi une suspension qui l'éloignait de l'armée, mais il avait été réintégré dans l'armée par Carnot. Dans la tourmente révolutionnaire, Perregaux reste le meilleur service de renseignement sur tout ce qui se passe en Europe. Il est l'un des premiers à savoir que les Royalistes avec l'appui de l'Angleterre vont tenter une descente à Quiberon (notamment par une lettre de Beaumarchais du 13 juin 1795). Les émigrés seront écrasés à Quiberon, le 16 juin.
Au lendemain de Thermidor, la vie est plus calme pour notre banquier qui reçoit et organise de nombreuses fêtes où des rencontres préliminaires à d'importantes négociations financières et politiques s'établissent. Talleyrand est régulièrement chez Perregaux à son retour d'Amérique et cherche une place au Directoire. Perregaux n'oublie pas ses amis: par son intervention auprès de Cambacérès, Beaumarchais est radié de la liste des émigrés.
A la fin de 1796, Perregaux donne dans son hôtel de la rue du Mont-Blanc une fête le 1er octobre 1796, en l'honneur de la présentation au Directoire de 22 drapeaux pris à l'ennemi en Italie et envoyés par le général Bonaparte. Celui-ci avait chargé de cette mission son aide de camp favori, Marmont. Tous deux s'étaient connus pour la première fois au siège de Toulon. Marmont arrive dans la voiture du ministre de la guerre Petiet, escorté de 22 officiers de la garnison portant les trophées. Petiet présente Marmont au président du Directoire La Révellière-Lépeaux. Echange de discours et le président remet à Marmont une paire de pistolets et lui annonce sa nomination au grade de colonel en lui donnant l'accolade.
Hortense Perregaux, la fille de notre banquier, découvre pour la première fois dans les fastes de la fête celui qui deviendra son mari. Marmont quant à lui, ainsi sont les hommes, ne soupçonne pas la passion violente qu'il a provoquée dans ce cœur. Il repart pour l'Italie et se distingue aux côtés de Napoléon à Arcole, à Rivoli et à Tagliamento. Lorsqu'il rentre à Paris, il est reçu par Gumpelzhaimer, l'associé de Perregaux qui s'était chargé de seconder Hortense dans sa conquête. Marmont la revoit et, le terrain ayant été si bien préparé, il en tombe éperdument amoureux. Le 12 avril 1802 se fait le mariage où s'unissent, par la même occasion, la finance révolutionnaire et l'armée napoléonienne.
Au lendemain de Brumaire, si ce n'est à la veille, Bonaparte a recours au service de Perregaux pour trouver de l'argent, car, une nouvelle fois, les caisses de l'Etat sont vides. Dès avant la campagne d'Egypte, Bonaparte avait déjà eu besoin des compétences de notre banquier. A la fin du Directoire, le déficit des finances françaises est considérable. Un gouvernement ne peut tenir que dans la mesure où les financiers le cautionnent: Perregaux se charge de constituer cette caution.
Perregaux est nommé par Napoléon au Sénat. Aucun autre banquier à ce moment connaît pareil honneur. Au lendemain du 18 brumaire, le Premier Consul s'entoure de plusieurs financiers: avec eux, Perregaux est chargé de la création de la Banque de France. Pour ce faire, il est le seul à pouvoir former une association de riches capitalistes français. La présidence qui comporte la direction supérieure des affaires est confiée à Perregaux. Pour ramener la confiance, celui-ci n'hésite pas à annoncer, lors de la première Assemblée générale d'octobre 1800, que la Banque de France est absolument indépendante du Gouvernement. Les faits prouvent que Bonaparte a essuyé plusieurs refus de Perregaux qui l'impatiente en raison de sa prudence. Le 14 juin 1804, il est nommé Commandeur de la Légion d'Honneur en récompense des services rendus à l'Etat. Il a toujours de très bonnes relations avec l'aristocratie anglaise. Les artistes profitent de ses largesses.
Vers la fin du Directoire, Perregaux achète le château de M. de Sartine dans le département de Seine-et-Oise à Viry-Châtillon. En 1807, sa santé l'oblige à se retirer des affaires. Il meurt à Viry-Châtillon. Les obsèques ont lieu le 22 février 1808. Son corps est inhumé au Panthéon après que le cortège funèbre ait traversé la ville.
Quant à Marmont, son beau-fils, il poursuit une carrière brillante, mais, lorsque Napoléon est en difficulté en 1814, il ouvre les portes de Paris aux Bourbons en mettant ses troupes à la discrétion des ennemis de l'empereur. Pour sa part, Mme Hortense de Marmont, la duchesse de Raguse, se brouille avec son mari qu'elle considère comme un traître et conserve, jusqu'à sa mort, une admiration et un attachement sans faille pour l'Empereur et sa famille.
Etienne Delessert (1735-1816)
Etienne Delessert est issu d'une famille vaudoise et réformée, mais il est né en 1735 à Lyon. Son père y avait fondé un commerce de soies et d'indiennes (commerce avec des bénéfices de 25 à 50% pour celui qui en acceptait les risques: pirates ,naufrages). Cette activité nécessitait des relations internationales importantes et étendues.
A 31 ans, Etienne épouse, en 1766, une Neuchâteloise, Madeleine Boy de la Tour, dont le père est aussi négociant à Lyon. Par cette alliance, son beau-frère est un autre banquier vaudois: Guillaume Mallet. De nombreux liens d'affaire s'établissent entre les maisons Delessert, Boy et Mallet qui s'ouvrent mutuellement des comptes-courants et qui bien souvent opèrent ensemble.
Le commerce de la soie devenant difficile à Lyon, Etienne s'installe à Paris et prévoit la vogue des tissus légers. Il commandite de nombreux petits patrons pour produire des mousselines et gazes précédemment importées d'Orient. Louis XVI le charge en 1782 de lutter contre le chômage dans les industries de luxe, consécutif à la guerre d'Amérique. Pour ce faire, le roi lui avance plusieurs millions. Delessert ne distribue pas ces secours à fonds perdus. Il subventionne les patrons pour que ceux-ci rouvrent leurs ateliers et fabriquent à moindre coût. La prospérité revenue, les avances faites seront entièrement remboursées au Trésor ! Cette brillante action établit sa réputation de loyauté et prouve son sens des affaires.
Avec Clavière, il s'engage pour acquérir des rentes viagères. A la Caisse d'Escompte, il est l'un des sept administrateurs (qui comportent 5 banquiers dont 4 suisses). Cette Caisse a un rôle important, car elle fonctionne comme banque des banquiers, sous la houlette, initialement, de Panchaud. A nouveau, la guerre d'Amérique perturbe le bon fonctionnement de cette Caisse. Il faut savoir que le Haut-Clergé détient un grand nombre de billets. Il est représenté par l'Abbé du Périgord, plus connu sous le nom de Talleyrand. Celui-ci défend avec beaucoup de succès les intérêts matériels du clergé en étant élu le second commissaire, après Panchaud. Sans formation préalable pour assumer cette fonction, ses contacts avec le physiocrate Dupont de Nemours, commissaire général du commerce sous Calonne, et avec Panchaud sont par contre excellents.
En 1725, la société Delessert et Cie s'installe dans l'ancien hôtel Chamillart (ministre de Louis XIV) à la rue du Coq-Héron. Novembre 1786, Delessert a une part importante dans la "Compagnie Royale d‘assurance incendie” avec Clavière et sous le patronage officiel du baron de Breteuil. Avec Clavière encore, il lance les assurances-vie. Toutes ces activités sont normales pour un homme d'affaire, mais tout bascule lors du renvoi de Necker.
Delessert est fort engagé en 1788 dans l'agiotage sur l'emprunt Calonne en cours. Le retour de Necker au Contrôle Général l'incite à prendre d'avantage d'emprunt. A l'annonce du renvoi de Necker, de la possibilité de la banqueroute de l'Etat, toute sa famille, ses commis et ses domestiques prennent les armes. L'historien Albert Mathiez a découvert un document où Delessert énumère au Comité de Sûreté générale ses actions en ce jour. Il est précisé entre autres:
"que le 14 juillet 1789, toute sa maison, enfants, commis et domestiques, s'armèrent pour la défense de la Révolution, et furent aux Invalides prendre les armes, jusqu'à un de ses fils, âgé alors de 16 ans qui, quoique boiteux et blessé à la jambe, y fut tête nue...
"que le jour de la prise de la Bastille, sa maison était un atelier d'armes où l'on fondait les balles, dans la vue de se joindre aux citoyens de sa section qui voulaient repousser les satellites du despotisme qui conspiraient au Champ de Mars;
"qu'il fournit au citoyen Courbet, traiteur, son voisin, pendant plusieurs jours, les provisions qu'il avait chez lui pour l'aider à nourrir le bataillon de Saint-Eustache qui casernait chez ledit Courbet;
"qu'il a avancé, lui et le citoyen Prévoteau (autre banquier), pendant plus d'un mois, le numéraire nécessaire pour payer la solde de ce bataillon, comme il peut le justifier par les quittances du Sergent-Major;
"que, au moins dix personnes de chez lui n'ont pas cessé de faire régulièrement le service dans la garde nationale;
"qu'il fut élu un des représentants de la Commune de 1789 à 1790..."
Pendant la tourmente révolutionnaire, il est difficile de reconstituer les activités de Delessert. Il est en effet de principe de détruire au fur et à mesure les preuves des opérations, même licites et honnêtes - donc encore plus les autres-, qui peuvent se traiter avec les dirigeants dont on peut toujours craindre qu'ils soient poursuivis ou guillotinés. D'autre part, les révolutionnaires sont conscients que l'on ne peut pas se passer des banquiers. Se procurer des devises, solder les achats des subsistances et des armes à l'étranger sont leurs activités.
Les moyens de payement sont du numéraire ou des avoirs clandestins. Les banquiers sont soumis à des contrôles incessants qui ne les empêcheront pas d'agir hors du couvert du gouvernement. Tous les suspects sont pris en charge par le Comité de Sûreté générale mais il apparaît que le Comité de Salut public protège les banquiers. Cette mission incombe spécialement à Robert Lindet qui est chargé d'approvisionner les armées que forme Carnot: ce n'est pas un hasard !
Grand ami de Necker, Delessert est un partisan d'une réforme de la monarchie. La Révolution marche plus vite et il se trouve désorienté lorsque celle-ci verse dans la Terreur. Il est emprisonné à la fin de 1792. Il ne survit que par un transfert à l'Hôpital où il attend sa libération jusqu'en 1794.
Son fils Benjamin, enrôlé en 1790, était entré à l'école d'artillerie de Meulan. Il obtient par élection le grade de capitaine. Il prend part aux sièges d'Ypres, de Maubeuge et d'Avesnes. Commandant la place d'Anvers au moment où son père sort de prison, il revient à Paris. Son père aura de la peine à se remettre de son épreuve et ne pense qu'à préparer la relève pour ses enfants. Ils se consacrent essentiellement au financement des achats de matières premières et ouvrent des crédits nécessaires à l'approvisionnement et à l'équipement des commerçants.
Les assignats ont enrichi Etienne Delessert. En échange de ceux-ci, il a pu acquérir le château de Ver dans l'Oise avec 196 hectares, une ferme à Pomponne avec 155 hectares, une autre à Borest près de Senlis avec 178 hectares, ainsi que la ferme d'Eve dans l'Oise avec 157 hectares. Il occupe sa retraite à l'amélioration des cultures par les engrais, les assolements et les machines. Il réunit les fonds nécessaires pour l'achat de 5'000 mérinos espagnols afin de développer l'expansion de filatures de laine.
Politiquement, il participe au crédit de 12 millions, ouvert le 19 brumaire, pour permettre aux Consuls de faire démarrer le nouveau régime. Etienne Delessert se brouille avec Napoléon dont il blâme vigoureusement le côté despotique. Etienne voit encore son fils entrer à la Banque de France en tant que régent en 1802. Il meurt le 18 juin 1816.
Conclusion
A travers ces trois banquiers, l'occasion nous a été donnée de découvrir trois personnalités fort différentes et qui ont participé à des actions de guerres de type révolutionnaire, ce qui n'est pas la moindre de leur originalité en tant que financier.
Ma conclusion est que de nombreuses recherches sont encore à être réalisées sur le financement des guerres de l'Indépendance américaine et de la Révolution française. Bien des surprises nous seront données par des études à mener, non seulement, en France, mais encore, aux Etats-Unis, en Angleterre, en Hollande, en Belgique et en Suisse.
Antoine Schülé
La Tourette, mars 1991.
Contact : antoine.schule@free.fr
P.S.: Au vu d'un texte plus long que prévu initialement, je m'abstiens de fournir des notes à cet exposé. Par contre, je vous propose une petite bibliographie commentée en 1991 et à compléter en 2026. Elle constitue cependant déjà une bonne base de recherche.
Bibliographie.
Ouvrages généraux:
Michel Vovelle, Antoine de Baecque: Recherches sur la Révolution, co-édition La Découverte, Institut d'Histoire de la Révolution, Société des Etudes Robespierristes. 544 p.,1991. [p. 325-345] présentation générale des travaux sur l'économie et la révolution; bonne bibliographie quoiqu'incomplète aux p. 330-332.
René Sédillot: Le coût de la Révolution française. Perrin. 1986. 285 p. [p.149-267] ouvrage polémique qui offre une approche différente des versions officielles.
Michel Bruguière: Gestionnaires et profiteurs de la Révolution. Olivier Orban.1986. 339 p. Très bon ouvrage de base avec une excellente bibliographie. Peu d'informations sur les banquiers suisses.
Henri Coston: La Haute Finance et les révolutions. Lectures Françaises.1963. 121 p. Aperçu synthétique du rôle des financiers sur la Révolution françaises [ p. 50-67] ; ouvre de nombreuses voies de recherche.
A. Dauphin-Meunier: La Banque à travers les Âges. 2 vol. Paris. 1937. Ouvrage qui date, mais riche en informations.
Albert Mathiez: L'Ecole et la Vie, 2eme année,no 3, 5 oct. 1918.
Ouvrages spécifiques:
Jean Lhomer: Le banquier Perregaux et sa fille la duchesse de Raguse. Cornuan. Paris. 1926. 154 p. Auteur ayant eu accès aux archives de famille; bons éléments pour une recherche ultérieure.
J. Bénétruy: L'atelier de Mirabeau. Quatre proscrits genevois dans la tourmente révolutionnaire. Coll. Mémoires et documents publiés par la Société d'Histoire et d'Archéologie de Genève. T. XLI. Genève.1962. 493 p. Il est impossible de parler de Mirabeau sans passer par cet ouvrage. Clavière y a une bonne place. Les trois autres proscrits sont Dumont, Du Roveray et Reybaz.
Georges Petit-Dutaillis: Portraits de banquiers (4e siècle av. J.C.-19e siècle). Revue internationale d'histoire de la Banque. 264 p. Une autre façon d'aborder l'Histoire.
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Vous trouverez d’autres articles en consultant la bibliographie du site antoineschulehistoire.blogspot.com
Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.
Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.
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