mercredi 14 janvier 2026

Document 1935 : Le rôle de l'Ecole populaire dans l'Etat par Adrien Schülé (2eme partie : la Suisse)

Voic la deuxième partie de cette étude établie par Adrien Schülé, avec ses conclusions qui avaient reçu l'approbation de Henri Guisan, le Commandant de Corps d'Armée de campagne 1, selon photographie ci-jointe : 

Lettre Henri Guisan à Adrien Schülé à propos de cette étude.

 La Suisse

Deux tendances se font jour dans le monde, avons-nous dit : a) tendance athée marxiste, b) tendance chrétienne. Nos écoles resteront-elles de lumineux foyers de civilisation? Ou bien deviendront-elles les cellules d’une infecte barbarie? Entretiendront-elles la vie nationale et assureront-elles le progrès social? Ou bien sèmeront-elles la mort en favorisant une régression sans exemple dans nos annales? De toutes parts, après un siècle durant lequel les efforts des peuples ont surtout tendu vers le matérialisme et l’éducation des hommes pour le gain, nous voyons l’humanité revenir à ses moteurs éternels : les passions sentimentales et mystiques (mystiques du nationalisme, du racisme, du communisme, du monroïsme...). À la Suisse de dégager sa mystique propre, inspiratrice de foi et d’enthousiasme.

Examinons tout d’abord quelle est la position des instituteurs en Suisse vis-à-vis de l’Etat et quelle influence ils ont sur l’école.

Nous avons fait une enquête à ce sujet et nous pouvons d’emblée établir deux groupes a) l’instituteur chrétien, enraciné à son sol, b) l’instituteur acquis aux idées sociales marxistes internationales. Ces derniers sont souvent des idéalistes inconscients qui suivent les directives des puissances occultes de notre temps.

Avant la dernière guerre, dans un canton romand (Genève), au cours d’un congrès tenu où les instituteurs devaient se prononcer pour ou contre l’armée, 60 d’entre eux parmi 146, ont invité leurs collègues à demander par une résolution :

a) la suppression du budget militaire,

b) l’organisation d’un service civil qui serait une école de solidarité pour tous les citoyens.

Les collègues de Zürich ont répondu : «Vous l’aurez osé ! Votre décision nous a causé une joie profonde, que nous nous sentons pressés de manifester en vous remerciant de tout cœur. Votre résolution a été inspirée par votre amour de la patrie.» «Votre résolution est un acte pédagogique. Votre résolution est une pierre angulaire de l’œuvre de paix…»

Un instituteur vaudois déclare: «Je ne veux pas supposer que, derrière ce postulat, se cachent les ambitions de l’Eglise, tant protestante que catholique dont l’emprise, dans les pays au régime chrétien-social, m’est profondément antipathique.» et «La religion n’est pas morale. Trop de faits et trop d’exemples nous le montrant. Et l’éducation religieuse, qu’on nous demande de pratiquer, a donné de tels résultats, a abouti à de telles catastrophes, à de telles perversions qu’on s’inscrit en faux contre les affirmations de ses protagonistes.» A propos du travail du «Sans Dieu»: «Sous ce désir d’émancipation, il y a de nobles sentiments et de légitimes ambitions, tout aussi nobles, tout aussi légitimes que celles des éducateurs religieux.» et «L’école sera humaine, toute frémissante de vie, tout imprégnée de bonne volonté, d’élan et d’affection. Cette école-là, mes amis, elle est capable de soulever les montagnes. C’est elle que, péniblement, au milieu des luttes, essayent de réaliser les vrais éducateurs.»

Constat ajouté en en 1951. La Société Pédagogique romande organise des congrès tous les quatre ans. À cette occasion, on voit surgir des groupes toujours plus importants de collègues marxistes, plusieurs sont des députés communistes. Au congrès de 1951, à Lausanne, nous avons donc pu ouïr les grands défenseurs de l’école laïque en France et dans d'autres pays. Nous ne serions pas étonnés de voir dans quelques années ces collègues obtenir la majorité. Nous avons reçu de nombreuses lettres de menaces à la suite de certaines de nos interventions. Nous sommes très reconnaissants d’avoir toujours pu compter sur l'appui de nos collègues valaisans, fribourgeois et bernois pour la défense de l’école chrétienne.

Par contre, le personnel enseignant des cantons du Valais, de Fribourg et du Jura bernois est fortement attaché à l’école chrétienne. Le collègue B. du faisceau mutualiste fribourgeois nous écrit : «Notre conception politique et sociale de l’Etat est : Suisse fédéraliste, chrétienne et corporative.» et «Quant au rôle de l’école, nous le concevons comme ayant essentiellement pour but le service de la vie, la préparation à la vie. C’est pourquoi nous répudions toute culture trop artificielle, la science pour elle-même, les programmes inutilement chargés. Nous estimons qu’un enfant, même dépourvu de talents pour les branches purement scolaires, est cependant une valeur humaine, qu’il possède d’autres dons que l’école doit cultiver.

Nous devons nous efforcer de découvrir les dons naturels de chacun, les cultiver harmonieusement, sans vouloir briser le sujet dans un moule d’intellectualisme conventionnel identique pour tous, conserver la personnalité de chacun sans nous soucier trop des résultats purement scolaires.

Quant à la position doctrinale de l’école, nous la concevons ainsi. Ceux qui ont le droit à donner l’enseignement sont :

1) Les parents à qui revient la charge de l’éducation morale de leurs enfants ;

2) L’Etat a) comme “délégué” des parents, b) non seulement par droit de délégation, mais en propre parce que l’Etat devant gouverner le peuple est en droit d’exiger de lui une éducation civique qu’il donne dans ses écoles ;

3) L’Eglise qui tient de son Auteur le droit d’enseigner les peuples. »

Monsieur C. dit: «Le monde pédagogique est en émoi, il traverse une crise fort grave. Comme à toute époque de transition, une vive effervescence est venue prendre la place du calme indispensable à toute œuvre sérieuse. Ce qui frappe le plus, c’est le profond antagonisme des courants. Les théories se font violentes et vont aux extrêmes. Il est nécessaire de mettre des points de vue en présence, de discuter et d’arriver à des conclusions raisonnables pour le plus grand bien de notre patrie que nous aimons tous.»

Monsieur F. écrit: «La grandeur et la noblesse d’une tâche ne sauraient provoquer la vanité d’un maître conscient et, s’il accepte avec humilité sa vocation, c’est qu’il espère en Celui qui dispense la sagesse et, fort de l’appui de Dieu, il œuvre avec courage, il pétrit les âmes avec patience et amour, il affine, il burine dans l’enthousiasme fécond

La Suisse, au centre de l’Europe, a toujours subi l’influence de ses voisins. Le contester, ce serait avoir oublié toute notre histoire. Réforme, Révolution, Libéralisme et ses suites naturelles ainsi que les réactions qu’il a provoquées sont autant de faits historiques qu’on peut interpréter différemment, mais qu’on ne saurait nier.

Comme toutes les autres institutions, «l’éducation» est mise sur la sellette. Comment l’éducation nouvelle pourra-t-elle contribuer à la solution du problème qui consiste à forger les institutions capables de répondre aux besoins nouveaux d’une société humaine en évolution ? Notre pays va-t-il glisser vers le courant qui mène au communisme ? Nous ne le croyons pas, mais il fait agir vite et nous espérons que tous les éducateurs dignes de ce nom, conscients et de bonne volonté vont se consacrer à redonner une âme vraiment suisse à la nation suisse.

Avant d’aller plus loin dans cette étude, voyons quelle est la conception de notre Etat suisse. L’Etat moderne respecte la liberté de l'individu; il n’y apporte d’autres restrictions que celles qui sont absolument nécessaires pour rendre possible l’exercice du pouvoir. L’Etat abandonne à l’initiative privée les entreprises dans lesquelles les efforts de l’individu ou de l’association peuvent rendre sa propre action inutile. L’Etat moderne ne reconnaît pas à certaines classes de la société le droit de tenir les autres sous leur sujétion, comme étant, soit moins bien dotées sous le rapport de la fortune ou de l’instruction, soit moins capable de se diriger. Dans nos idées démocratiques, les droits de l’homme sont les mêmes pour tous. L’Etat moderne suisse est laïque (et cependant chrétien ; voir les constitutions, suisse ou valaisanne : Au nom de Dieu tout puissant…). Il n’a pas à s’occuper des opinions religieuses des membres de la communauté et à se faire le gendarme des esprits. Il doit de même rester neutre dans les débats politiques ou autres qui divisent les citoyens, tant que ceux-ci ne portent pas atteinte à la sécurité de l’Etat. L’Etat moderne ne s’attribue sur la personne de l’enfant une autorité absolue : il reconnaît à la famille le droit de donner à ses jeunes membres la direction religieuse et morale qui lui paraît la meilleure.

Dans l’antiquité, l’école était libre, tout à fait indépendante de l’Etat (sauf à Sparte pendant une courte période où l’enfant noble - non-esclave - appartenait à l’Etat).

Au Moyen-Age, l’école fut entre les mains de l’Eglise. Dès la Révolution française, et déjà auparavant dans les pays réformés (pour lire la Bible), l’Etat s’intéressa tout d’abord à la formation des maîtres, puis et peu à peu, s’attribua toute l’organisation scolaire. L’étude générale ci-dessus vous a démontré en effet que presque tous les pays analysés sont des Etats maîtres d’école (à part les Etats-Unis où l’école est plus ou moins obligatoire et cela surtout dans 19 Etats sur 48: les méthodes conventionnelles ont été remplacées par des méthodes progressives, tels que les plans de Dalton et de Winnetka; il y a beaucoup d’écoles expérimentales; la moyenne des élèves par classe est de 19). Ecole obligatoire: 1649, Wurtemberg; 1769, Prusse; 1723, Suède; 1814, Danemark; 1859, Italie; 1870, Angleterre; 1874, Suisse; 1882, France.

L’article 27 de la Constitution fédérale dit ceci en ce qui concerne l’Ecole : “Les cantons pourvoient à l’instruction primaire qui doit être suffisante et placée exclusivement sous la direction de l’autorité civile. Elle est obligatoire et, dans les écoles publiques, gratuite.

Les écoles publiques doivent pouvoir être fréquentées par les adhérents de toutes les confessions, sans qu’ils aient à souffrir d’aucune façon dans leur liberté de conscience ou de croyance.”

Principe de l’obligation.

L’Etat veut que l’instruction se répande le plus possible de manière que chaque citoyen ait un bagage de connaissances élémentaires fixé par les programmes.

Principe de neutralité.

L’école primaire officielle, pour répondre à son but et rester dans son rôle, se gardera donc avec soin d’offrir un enseignement n’ayant à aucun degré un caractère de tendance. La neutralité lui est imposée dans toutes les questions de croyances ou d’opinion qui divisent les hommes. Elle sera donc laïque. Cela ne veut pas dire qu’on laissera de côté l’instruction morale, ni même l’instruction religieuse, donnée dans les écoles protestantes aussi bien que les écoles catholiques, mais les élèves d’autres confessions ne seront pas tenus d’assister à la leçon de religion. Même J. Ferry, dans son arrêté du 27 juillet 1882, disait : «Il y aura chaque jour, dans les deux premiers cours, au moins une leçon qui, sous forme d’entretien familier ou au moyen d’une lecture appropriée, sera consacrée à l’instruction morale

Par enseignement de la morale, nous pensons par exemple à ceci: le maître veillera à ce que les élèves agissent, dans leurs relations avec lui et dans leurs rapports entre eux, conformément à ce code de la vertu qui est le terrain commun où se rencontrent les gens de bien. Il leur inspirera l’amour de la vertu et la haine du vice. Il condamnera et poursuivra le mensonge sous toutes ses formes et à tous ses degrés. Il se montrera impitoyable pour tous les actes qui constituent une infraction au respect de la propriété. Il formera ses jeunes auditeurs aux bonnes manières. Il leur montrera qu’en fait de convenance et de politesse, on ne saurait trop veiller sur soi. Si l’enfance est sans pitié, il cherchera au moins à éveiller dans les cœurs les sentiments généreux; il y fera naître la sympathie pour l’infortune, pour la souffrance, il prendra la défense des faibles, des petits; qu’il voie un de ses élèves abuser de sa force envers un enfant plus jeune ou qu’il le surprenne tourmentant un animal, il fera son devoir de moraliste austère et affectueux. Est-il témoin d’un acte de vengeance, de jalousie, de basse délation, il le condamnera avec la sévérité méritée; il laissera paraître la joie qu’il éprouve à la vue d’un trait de courage ou de désintéressement.

Principe de la gratuité.

Décréter que l’instruction est obligatoire, c’est décider par là même que la fréquentation de l’école sera gratuite. L’Etat a besoin de l’Ecole ; l’instruction populaire se recommande à la sollicitude de l’Etat en raison de l’intérêt national qu’elle présente. Ce serait une erreur de penser que les écoles officielles profitent seulement à ceux qui s’en servent; elles sont utiles au pays tout entier dont les différentes classes se trouvent les unes vis-à-vis des autres dans une étroite solidarité, et, à ce titre, elles doivent pouvoir compter sur l’appui matériel de tous les contribuables (impôts). Remarquons en passant que l’Etat n’a pas le monopole de l’enseignement primaire en Suisse. Des institutions diverses: congrégations catholiques, écoles réformées donnent un enseignement libre, sous le contrôle de l’Etat.

M. Lucien Romier dit de l’Ecole populaire : «On ne saurait trop exalter l’école. On ne l’ennoblira, l’enrichira, la perfectionnera jamais autant qu’il le faudrait. Sa tâche en soi est souveraine parce qu’elle forme le caractère d’une nation. Une nation qui a de mauvaises écoles porte les mêmes tares que l’individu qui n’eut pas de mère ou n’eut qu’une marâtre ; les instincts désordonnés de l’animal dominent en cette nation, comme en cet individu, les caractères de l’humanité.

L’école exerce une double empreinte, d’abord sur l’élève par l’enseignement personnel, puis sur la nation tout entière par les idées communes qu’elle donne à l'ensemble des élèves. Seule la deuxième empreinte est décisive: l’individu pourra se rebeller, mais il n’échappera pas aux tendances permanentes du milieu qu’aura façonné l’école. Les préjugés de ce milieu constitueront les cadres les plus solides de l’opinion populaire. La logique des principes proclamés par l’école se traduira inéluctablement dans les tendances, les réflexes et les actes de la nation.

Aucune réforme sociale ne prévaut contre l’école. Rien de grand ne réussit sans l’école. Le patriotisme est vain qui ne se soucie en premier lieu de l’école. L’Etat moderne exige d’être plus ou moins consenti. Il ne survivrait pas à la rupture trop complète de l’unité d’inspiration scolaire. On eût autant affaibli l’Allemagne en brisant sa pédagogie qu’en morcelant son territoire.»

Critiques envers l’Ecole

Nous avons examiné la question école dans de nombreux cantons et nous avons remarqué que partout les maîtres ont imprimé non seulement une empreinte décisive sur l’école, mais aussi sur la forme politique de l’Etat. 

Nous avons correspondu avec des instituteurs socialistes de Genève et de M. Brunisholz de Fribourg, secrétaire de la Corporation romande d’enseignement. A Genève, on tend de plus en plus au marxisme et à Fribourg de plus en plus vers un nationalisme chrétien avec Etat à base corporative. 

Un peu partout les critiques que l’on formule au sujet de l’école sont les mêmes. M. Chevallaz [note de la rédaction: il s’agit ici du père de l’ancien Conseiller fédéral et Président de la Confédération] dit ceci: «Notre temps avec les bouleversements qui le marquent - crise économique, crise politique, crise morale - pose d’une façon aiguë le problème de l’école. Non qu’il y ait à chercher dans l’école les causes d’un désarroi des idées et des cœurs, mais parce que, aujourd’hui comme toutes les fois que quelque chose va mal dans la vie du monde, les médecins de l’humanité se tournent vers l’école et lui dictent leurs ordonnances, sûrs que leurs remèdes prépareront, par une jeunesse mieux adaptée, une génération qui triomphera de tous les obstacles au bonheur et à la paix.»

Crise économique : l’école ne prépare plus que des fonctionnaires et des employés ; elle détourne de l’artisanat et de l’agriculture et contribue au manque d’ouvriers qualifiés et au maintien - pour ne pas dire plus - de la séparation et de la haine des classes.

Crise politique : l’école a manqué à sa mission de préparer des citoyens clairvoyants et indépendants ; au contraire, par un enseignement trop intellectuel, elle fait des jeunes gens prétentieux et blasés, pleins d’idées toutes faites, vite aigris par la vie.

Crise morale : l’école ne donne ni le goût du travail bien fait, intellectuel et manuel, ni l’amour de la patrie et la volonté de la servir par toute son activité, ni le sens des responsabilités et l’amour de la vertu; elle a appauvri le peuple en l’amenant à rompre avec son passé (disparition progressive des patois, de l’amour du sol, relâchement des liens familiaux, etc.).

Les républiques sont exigeantes et ingrates, elles demandent aux instituteurs de les pourvoir de citoyens éclairés, de défenseurs courageux, de répartir judicieusement les jeunes gens dans les divers corps de métier, de donner un enseignement sur les règles de la circulation, sur les méfaits des boissons alcooliques, si possible de traiter la question sexuelle, d’inculquer le goût du tir, de former d’excellents chanteurs et d’éblouissants gymnastes. On demandera aux ouvriers de l’école populaire de cultiver dans les bambins de leur classes les aptitudes latentes,  insoupçonnées - et peut-être insoupçonnables - dont la nature a bien pu les doter. Il serait facile de continuer la liste de ces exigences. Ne suffit-il pas d’envisager une œuvre à promouvoir, une cause digne d’intérêt, pour qu’aussitôt on songe à l’école primaire ? Or, l’école ne peut pas tout faire. En qualité d’artisans de l’école populaire, quand nous considérons, dans toute son amplitude, la grandeur et la gravité de l’œuvre de l’éducation, nous nous sentons irrésistiblement saisis d’une profonde émotion. Est-ce à dire que cette œuvre nous incombe pleinement et entièrement, sous toutes se formes ? L’affirmer serait commettre une lourde erreur.

Ce serait méconnaître le rôle primordial de la famille à qui les enfants appartiennent avant d’être à l’Etat. La famille et l’Eglise sont les éducateurs naturels de l’enfance: s’ils échouent dans leurs missions, nous ne sautions en être rendus responsables. Nous ne sommes et ne pouvons être que leurs auxiliaires. Travailler à la formation intellectuelle des jeunes générations, tel est bien le but essentiel de l’école primaire, mais «comme science sans conscience n’est que ruine de l’âme», il s’agit aussi de former des personnalités et de mettre l’école au service de la vie. Nous estimons cependant que quand la famille manque à ses devoirs, à sa mission élémentaire d’éducation morale, il est de toute importance que l’école s’en charge jusqu’au moment où la famille aura de nouveau compris son rôle.

M. G. Chevallaz, l’éminent directeur de l’Ecole Normale de Lausanne, a posé au public la question suivante : «Notre école primaire rend-elle les services qu’on en attend, sur la forme d’enfants bien préparés à la vie, animés d’un patriotisme vivant, doués d’une conscience éclairée et scrupuleuse ?»

Les réponses furent très variées. Un papa voit avec chagrin dans l’école «un souci de démolition systématique», un autre écrit que notre école primaire «incontestablement mérite des reproches ». Mais, ajoute-t-il “N’exagérons pas; regardons ailleurs et ne lui faisons pas jouer le rôle du baudet de la fable.» Un troisième dit : «Notre école vaudoise a de grands mérites, de par son organisation, son esprit, la plupart des maîtres qui y enseignent, et - ne l’oublions pas - les sacrifices pas trop élevés, que consentent pour elle l’Etat et les communes.» L’on signale aussi que les circonstances dans lesquelles travaille l’école ont bien changé : les enfants sont nerveux, incapables de persévérance. Leurs écritures, constate un maître depuis quatre lustres dans l’enseignement, sont plus mauvaises qu’autrefois. Ils sont instables, «ils se découragent vite» et ne peuvent «fournir un effort soutenu».

À qui la faute? A notre époque certainement, à la vie trépidante et incertaine d’aujourd’hui, aux multiples causes de la dispersion de l’esprit, par les affiches, la radio, le cinéma, les sociétés, la diffusion des journaux, la surabondance des communiqués, nouvelles, faits divers, scandales et événements déconcertants et troublants, qui, peu à peu, ébranlent l’équilibre nerveux ou l’empêchent de se constituer. Notre époque est celle du bruit. La faute en est peut-être aussi aux programmes surchargés de l’école. On n’a plus le temps de laisser les élèves et les connaissances germer et mûrir dans le calme. La faute revient aussi pour une grande part aux parents. «Trop de parents négligent leurs devoirs envers leurs enfants, les sacrifient à leurs plaisirs et à leur égoïsme, délaissant l’éducation des enfants et de leur foyer ou y apportant toute la fièvre de la vie extérieure sans souci de contaminer les jeunes.»

Une maman se plaint avec une dignité qui recouvre beaucoup d’amertume, de maîtres qui, par la moquerie, semblent prendre à cœur de lutter contre les enseignements religieux donnés à la maison; ces maîtres-là heureusement sont peu nombreux; par contre, l’on signale aussi la diffusion par les parents de théories, en désaccord complet avec l’enseignement moral et patriotique de l’école. «Or, plutôt que de chercher à s’arracher l’enfant l’une à l’autre, le devoir et la dignité de l’école et de la famille sont dans la collaboration et l’entente.» Pour l’instruction que donne l’école primaire, les éloges sont unanimes, sauf quelques réserves, mais pour son insuffisance dans la formation du cœur et du caractère, l’on n'est pas moins unanime. Or, c’est là précisément que la collaboration est la plus nécessaire. L’école et la famille doivent chercher à s’entendre dans un esprit de charité et un réel effort de compréhension. «Il faut réveiller l’indifférence de beaucoup de parents, combattre l’hostilité d’un grand nombre, stimuler le zèle : tâche ingrate et difficile en bien des endroits, mais indispensable

Certes nous vivons dans une période de désarroi. Beaucoup d’hommes ne savent plus aujourd’hui à quels principes se raccrocher. «Est juste ce qui est utile au peuple allemand» disaient les nazis. «Est juste ce qui fait avancer la révolution prolétarienne» enseigne aujourd’hui à des millions d’hommes une autre idéologie. «Est juste ce qui sert notre classe, notre parti, notre pays» affirment certains groupes. «Est juste ce qui sert mon porte-monnaie, ma famille», tel est le critère qui guide souvent les gens, même s’ils ne veulent pas le reconnaître.

De tels principes peuvent permettre de se tirer d’affaire à une famille, une entreprise, un parti, une classe ou même un pays. Mais ils ont un même défaut: ils divisent parce qu’ils n’envisagent que le bien de quelques individus; ils portent ainsi en eux les germes de la guerre et de la destruction. Cela est d’autant plus dangereux que la technique a rétréci le monde et que la menace de la bombe atomique pèse sur nos têtes.

Il nous faut aujourd’hui des principes universels visant le bien de tous. Nous les trouvons dans les enseignements du Christ. Retenons cette citation donnée par Juvénal : «Tu mérites de la reconnaissance pour avoir donné un citoyen à la patrie, au peuple, oui, pourvu que tu le rendes capable de servir la patrie, d'être un bomme utile aux champs, utile dans les travaux de la guerre comme ceux de la paix. Ce qui importera le plus, en effet, c’est de savoir quels principes et quelle formation morale tu lui donnes.» 

Education physique

D’une enquête faite par le «Revue internationale de la Croix Rouge», nous tirons ceci : "Dans la plupart des pays, on remarque : 

A) Que la force de résistance des enfants est diminuée, que leur développement physique est retardé, qu’ils tombent malades plus facilement.

B) Que leur état mental et par conséquent leur conduite sont influencés de manière fâcheuse: par l’atmosphère de tension, d’irritation, d’énervement (les causes en sont très diverses), et même de dépression ou de désespoir régnant au foyer familial;  par l’absence d’autorité parentale et de contrôle; par un sentiment d’infériorité (chez les chômeurs par exemple) causé par la dépendance complète de la charité publique ou privée pour la satisfaction de tous les besoins vitaux."

M. Chevallaz écrit ce qui suit, au sujet de l’éducation physique : «On a blâmé les enfants d’entrer dans des sociétés sportives de gymnastique ou d’éclaireurs; c’est l’école qu’il faut blâmer de laisser à d’autres ce qui est dans sa fonction, de ne pas savoir reconnaître les nécessités de l’époque et de réserver à la culture du corps une place de second plan. Pour tous les enfants, surtout pour ceux qui font des études, des muscles souples et résistants, un système nerveux bien équilibré et bien conditionné, une volonté bien entraînée, ont une valeur que rien ne remplacera jamais.»

«Educateurs, ayons le souci de la santé de nos enfants ! N’oublions pas que, pour eux, commencer trop tôt les études, suivre un programme redoutablement chargé au moment de la puberté, c’est courir des dangers pour leur santé physique et morale, dangers qu’un grand nombre n’évitent pas; si ce n’est par du surmenage, c’est du malmenage, plus dangereux encore parce que les conséquences, qui n’en sont pas violentes comme celles du surmenage, n’en sont que plus durables

L’éducation physique, gymnastique et sports, assure la santé et favorise la croissance morale de nos enfants; bien comprise, la valeur personnelle des maîtres, comme des chefs, des entraîneurs, y joue le rôle capital, elle développe le courage, la confiance en soi, la franchise, le respect des autres, l’esprit de camaraderie et d’équipe et les efforts pour la répandre méritent d’être encouragés.

Nous ajouterons que tout cela prépare les jeunes à devenir des défenseurs de leur pays, cette éducation peut être donnée par l’école officiellement et en dehors de l’école par des spécialistes. Nous disons que l’école a une grande tâche dans l’éducation physique en ce moment où le 40% des jeunes conscrits sont inaptes au service à l’armée. Les jeunes gens pourront ainsi continuer à se développer dans la direction indiquée plus haut. Je répète: courage, confiance en soi, franchise, respect des autres, esprit de camaraderie et d’équipe. L’armée, surtout notre troupe de milices, est la meilleure école sociale, n’en déplaise aux utopistes qui croient à “l’embrassade générale” et oublieux qu’ils sont que l’homme est un loup pour l’homme, aux paresseux qui ont peur de lutter.

Education intellectuelle

On peut dire qu’actuellement, l’école primaire représente le meilleur moyen d’éducation et d’instruction de notre jeunesse. «L’école primaire a pour but essentiel la préparation des enfants à la vie. Elle voue tous ses soins à leur culture morale, intellectuelle et physique.» La deuxième phrase complète et restreint la première: elle signifie que la préparation à la vie n’est plus faite seulement de techniques et de notions  immédiatement utilisables, mais qu’elle comporte un certain développement intellectuel et moral. Mal interprétée, cette seconde phrase est dangereuse. 

Si la culture s’acquiert par l’étude de certaines notions d’histoire, de sciences, de mathématiques, de géographie économique, de textes littéraires, présentées de manière à rendre l’intelligence éveillée, attentive, apte à juger, elle n’est pas tout entière dans cette activité; il faut parvenir, au-delà de ce premier résultat, à unifier les idées dans l’esprit, à les classer, à les subordonner les unes aux autres selon des principes ; il faut aussi faire connaître les hommes et non seulement les faits et les choses aux élèves. Il faut, autrement dit, que des idées supérieures organisent l’intelligence et dirigent la vie de l’individu. 

Or, que constatons-nous ? La grande majorité des enfants qui sortent de l’école ne connaissent rien de ce qui les attend. Leur patriotisme est vite abattu; ils ne savent ni raisonner sainement, ni être forts devant ce qui les guette: la presse subversive, le snobisme (sport, mode), la prédominance de l’influence de l’argent dans trop de domaines. Ces enfants manquent à la fois de sens pratique et de principes directeurs. L’école reste trop loin de la vie. Dans le domaine de l’éducation, pour atteindre ce but, quel qu’il soit, ce n’est pas la lettre qui importe, c’est l’esprit dans lequel on l’applique. Chez nous, bien des maîtres savent apporter dans leurs classes l’esprit qui vivifie. De nombreux pédagogues affirment actuellement que l’école est trop intellectualiste et qu’elle n’est pas conforme aux formules du pédagogue allemand Herbart (1776-1841) en faveur de “l’éducation par l’instruction” ou de l’écrivain Montaigne qui voulait «une tête bien faite plutôt que bien pleine».

Il n’est que trop certain qu’en laïcisant l’école, on a singulièrement affaibli son rôle éducatif : où il fallait des principes de vie, elle ne donne plus que des mots. En outre, en rendant facultatif l’enseignement biblique, en l’inscrivant à part dans le bulletin de notes (dans les cantons protestants), on en a diminué l’importance aux yeux de l’enfant qui croit volontiers que ce qui est facultatif est secondaire. Sur ce point, M. l’abbé Dévaud (Fribourg) dit: «Nous voulons, nous, que notre école réalise au mieux en chacun des enfants qui lui sont confiés, l’idée de la personne humaine, une dans sa riche diversité, active dans la poursuite de sa fin. Une vie n’est humaine que lorsqu’une pensée y préside, pour laquelle, au besoin, on se sacrifie (christianisme, patrie)

L’éducation intellectuelle telle qu’elle est comprise chez nous aujourd’hui est certainement bonne. Nombreuses sont les forces à l’œuvre et qui pénètrent l’école d’un esprit de vie et la rendent apte à mieux comprendre, à mieux aimer l’enfant, à mieux l’éduquer. Elle cherche de plus en plus à développer dans l’enfant, des qualités aussi nécessaires à sa vie intellectuelle qu’à sa vie morale: un jugement aiguisé et sincère, un clair bon sens, une indépendance qui est la marque d’une personnalité. Dans l’éducation intellectuelle, le rôle de la famille n’est pas moins important que celui de l’école. Diderot a écrit: «Je prise infiniment moins les connaissances acquises que les vertus; et infiniment plus l’étendue de l’esprit que les connaissances acquises. Celles-ci s’effacent; l’étendue de l'esprit reste. Il y a entre l’esprit étendu et l’esprit cultivé, la différence de l'homme et de son coffre-fort.» 

Former des personnalités au caractère bien trempé.

Avec ce chapitre, nous en arrivons maintenant au rôle de l’école le plus négligé.

Education morale et religieuse.

L’école dit: «L’éducation morale et religieuse n’est pas mon affaire !» et la famille répond: «Ce n’est plus la mienne !». En effet, le jardin d’enfants, l’école, la classe gardienne deviennent de plus en plus le centre de l’existence de l’enfant. Le très grave danger de cette situation, c’est de voir la famille s’y accoutumer et renoncer peu à peu complètement à son rôle éducatif. Il devient absolument nécessaire de veiller à obtenir la collaboration des parents par un système de coopération pratique entre la famille et l’école. Nous croyons que l’école rend les services qu’on attend d’elle au point de vue de l’instruction, mais nous pensons qu’il y aurait beaucoup à faire en cherchant à développer chez l’enfant la conscience, le cœur et le respect sacré de la famille.

Cette opinion résume celle de beaucoup de correspondants de M. Chevallaz, c’est sur ce point surtout qu’ont porté les critiques. C’est en effet le point névralgique de toute éducation scolaire de nos temps modernes chez nous comme ailleurs.

Parlant du fascisme à une Française qui visitait les écoles italiennes, un professeur lui déclarait: «Un régime se fonde, appuyé sur un système de valeurs morales; au sortir d’un demi-siècle de matérialisme, il renie le matérialisme.» C’est aussi ce que font l’Allemagne et la Russie. Les gouvernements neufs de ces pays ont compris ceci: l’éducation intellectualiste - qui s’est donné pour tâche de développer le jugement et l’esprit critique et qui a mis à la porte de l’école ou sous-estimé l’éducation du sentiment religieux - dessèche les cœurs et aboutit au matérialisme ou au scepticisme. Que, dans leur œuvre éducatrice, ils se voient associés à la religion, comme l’Allemagne et l’Italie, ou qu’ils substituent une foi nouvelle, comme la Russie, l’essentiel est qu’ils donnent satisfaction aux besoins du cœur. Or nous participons profondément au matérialisme et au scepticisme régnants; l’élite intellectuelle et le peuple, la campagne et la ville, nos offrent une jeunesse en majorité attachée à des ambitions plutôt qu’à un idéal.

André Maurois exprime cela sous une forme frappante: «Tout esprit de science du 19e siècle s’était efforcé de réduire le spirituel. Il a échoué. Le spirituel l’emporte. La jeunesse se détourne du matérialisme bourgeois. Et bolchevisme comme fascisme ne sont l’un et l’autre que de formidables élans de spirituel.»

Nicolas Berdiaeff, qui fut dans sa jeunesse dominé par Karl Marx, a abandonné les idées de son maître pour devenir son adversaire idéologique. Se plaçant sur le terrain spiritualiste, il dénonce la matérialisme du marxisme et, au nom même du spiritualisme, il met sérieusement en garde les chrétiens contre toutes leurs inconséquences qui déconsidèrent le christianisme. 

Th. Aubert (Genève) dit ceci du dépérissement spirituel: «C’est la loi spirituelle, cette capacité divine de discerner le bien du mal, qui a fait de l’humanité quelque chose de mieux qu’une catégorie du règne animal. La science et l’intelligence conduisent à la dégradation de l’homme: si la personnalité morale n’est plus formée et développée dès l’enfance, la société court à sa ruine.»

Ne sommes-nous sur cette voie, notre époque ne nous rappelle-t-elle pas la décadence romaine où le peuple réclamait à l’Etat à grands cris du pain et des jeux («panem et circenses») ? La taxe sur les spectacles prélevée par la vile de Lausanne, à raison de 10% du coût du billet, produit de 300 000.- à 400 000.- francs par an. Il y a 35 ans cette taxe rapportait 80 000.- francs, jugez de la progression ! Cela représente une dépense de 2 à 3 millions pour le seul plaisir des spectacles. Les capitaliste et les instituteurs ne forment pas la majorité des spectateurs ! Dans beaucoup de familles, on estime qu’il faut d’abord bien manger et bien boire, ne se priver d’aucun spectacle, d’aucun plaisir et payer ses dettes à l’occasion… Les fêtes se multiplient à l’infini. Dans la presse, le relâchement des mœurs augmente. Notre période d’existentialisme, de «zazouisme», donne à réfléchir. La société ne peut subsister que tant que le respect d’autrui demeure la loi suprême de ses membres. Autrement, plus leurs besoins croissent, plus leur égoïsme devient féroce. L’accomplissement des devoirs est plus essentiel à la société que l’exercice des droits, glorifiés plus que de raison. De plus en plus maître des forces de la nature, l'homme l’est de moins en moins de lui-même. Sa libération progressive de toute discipline l’a rendu chaque jour davantage esclave de ses instincts. La société, dès lors, n’est plus qu’un heurt d’égoïsmes et les libertés politiques dégénèrent en licence.

L’instruction publique universelle a permis à tous les hommes de goûter aux fruits de l’arbre de la science. De leur sort, ils n’en sont cependant pas plus satisfaits. Ils ont augmenté leurs connaissances et leurs libertés, mais ils se sont détachés progressivement de ce qu’on appelait autrefois la vertu, c’est-à-dire cette disposition constante de l’âme qui porte à faire le bien et à éviter le mal. La Révolution marxiste, pour laquelle la distinction entre le bien et le mal n’existe pas, en tire grand avantage.

Depuis la guerre, ce dépérissement spirituel a pris tous les symptômes d’une maladie mortelle. On a vu s’affaiblir le caractère, s’affaisser la probité commerciale et les habiles professer ouvertement leur mépris à l’égard de la naïveté des honnêtes gens. La soif de gagner rapidement de l’argent, l’habitude de se pousser dans le monde en jouant des coudes, une convoitise incessante dans tous les milieux, partout aussi une incapacité à vivre une existence simplement laborieuse et ornée de plaisirs modérés, voilà ce qu’on rencontre le plus souvent de nos jours. On sait lire, on ne sait plus être heureux.

«Les fondateurs de l’instruction publique universelle ont trop méconnu que la science ne suffit pas pour assurer le bonheur du genre humain ; ils n’ont pas su voir que le corollaire indispensable de l’instruction généralisée et des libertés politiques se trouvait dans un effort tout au moins égal pour généraliser et approfondir l’éducation de l’individu. »

L’encyclique de S.S. Pie XI sur l’Education chrétienne de la jeunesse déclare: «Que les parents et, avec eux, tous les éducateurs, s’appliquent à user, en toute rectitude, de l’autorité qui leur a été confiée par Dieu, dont ils sont, en un sens très réel, les vicaires: qu’ils en usent, non pour leur propre commodité, mais pour une consciencieuse formation de leurs enfants dans cette sainte et filiale crainte de Dieu, «fondement de la sagesse» et seule base solide du respect de l’autorité, sans laquelle ne peuvent en aucune manière subsister l’ordre, la tranquillité et le bien-être de la famille et de la société.»

Pour pouvoir enseigner la morale avec fruit, le maître doit être animé d’un idéal. L’idéal se modifie au cours de l’existence. À mesure que l’homme progresse, son idéal s’améliore. Il y a harmonie et sérénité quand l’idéal est une ascension vers les sommets qui nous permettra de voir le paysage. Pour parvenir à un idéal, l’homme doit dominer les événements et avoir conscience d’une vie meilleure en Christ.

Les moyens éducatifs, les techniques de l’instruction deviennent de plus en plus ingénieux, variés, attrayants. Devant cet essor, l’éducateur doit être conscient que lui aussi est, en lui-même, un moyen éducatif. Il ne doit pas donner seulement ce qu’il sait, il doit aussi être une personnalité riche et vibrante. Il peut le devenir en aiguisant sa capacité de sympathie, sa sensibilité vis à vis de l’enfant. Les plus avertis savent qu’il n’est pas facile de comprendre le cerveau enfantin, ni l’âme enfantine.

D’autre part, l’éducateur doit enrichir non seulement ses connaissances, mais toute sa personnalité, en se cultivant dans tous les domaines, et en pénétrant, par la sympathie, précisément, et aussi par la culture dans les domaines et les états d’âme les plus différents du sien.

Un pédagogue a dit: «L’école, si elle n’est pas un temple, devient une tanière.» En effet, «l’éducation chrétienne embrasse la vie sous toutes ses formes : sensible et spirituelle, intellectuelle et morale, individuelle, domestique et sociale, non certes pour la diminuer en quoi que ce soit, mais pour l’élever la régler, la perfectionner d’après les exemples et la doctrine du Christ

Le maître doit être une personnalité (personare : Dieu sonne à travers) pour  pouvoir développer tout ce qu’il y a dans l’élève, mais cela doit être dirigé (par Dieu). «On peut être délivré de soi-même par un but qui nous dépasse.» Le maître libéré de lui-même de tous les obstacles sera plus près de l’élève, le comprendra, lui fera trouver de l’enthousiasme.

Formation du caractère

L’enfant sent le besoin de devenir un homme, il cherche à se rendre utile par besoin de solidarité: le maître a la responsabilité de l’en rendre conscient. Il a aussi besoin d’amour, d’affection, de dévouement, il faut lui faire prendre ses responsabilités: le maître doit l’orienter en ce sens. La classe est une image de la vie. L’élève doit pouvoir créer, il faut susciter en lui des idées qui lui sont nouvelles et ne pas trop parler, mais le laisser parler, non inconsidérément, mais après avoir pensé.

Il doit pouvoir aussi façonner de ses mains pour voir le résultat de son travail. Il doit sentir qu’il devient une personnalité morale sur qui on peut compter. Il doit accepter ses responsabilités vis-à-vis de ses camarades. Par besoin de collaboration, il faut donner à deux ou trois enfants une tâche en commun et exiger qu’ils apportent le résultat de leurs recherches (apprendre le travail en équipe).

Le maître doit écarter les obstacles qui empêchent l’élève de s’épanouir : 1) la peur du maître; 2) la peur des notes qui produit des élèves travaillant sous la crainte (le maître peut indiquer aux parents ce qui semble ne pas «jouer» chez l’élève; 3) la peur des camarades (les moqueries peuvent causer des handicaps durables).

L’éducation morale et religieuse ne dépend pas tant de leçons au programme ou de manuels que de l’esprit qui anime le maître. Quand tous les maîtres seront animés d’un esprit chrétien vivant, ils n’auront pas besoin de prêcher, ni d’enseigner, ils feront rayonner autour d’eux sur leurs élèves leur riche personnalité.

Pour que l’éducation religieuse soit plus forte, il faut qu’elle devienne confessionnelle, mais alors cela est surtout du ressort de la famille et de l’Eglise. Les prêtres et les pasteurs doivent collaborer dans un esprit de compréhension réciproque. Nous pensons qu'il est dangereux de donner à l’un de ces collaborateurs dans l’œuvre éducative le contrôle de l’autre. Ils doivent travailler librement côte à côte.

Nous avons certes le privilège d’enseigner notre peuple valaisan qui, avec son amour du pays, son bon sens malicieux, sa calme et un peu lente volonté, est aujourd’hui un des plus solides appuis de notre vie suisse. La vie matérielle a cependant changé. La vie morale est en décadence et chacun de nous doit se dire: Dieu me demande d’édifier, c’est-à-dire d’être un bâtisseur qui répète mile fois le même geste, qui recommence aujourd’hui l’effort d’hier, une œuvre qui dure. C’est pierre après pierre, coup de marteau après coup de marteau que je dois édifier. Le métier de constructeur exige des peines, de sueurs, des blessures, des coups qui meurtrissent. Ne sommes-nous pas ceux qui édifient et sont appelés à bâtir avec Dieu?

Nous devons inculquer à nos élèves le goût du travail bien fait et être pour l’enfant un conseiller dans le choix de sa vocation, de sa profession. Poussons nos élèves de la campagne à rester à la campagne. Comme M. Barraud, recteur de l’Université, nous estimons qu’il faut coûte que coûte “revoir et alléger le programme de nos écoles à tous les degrés”, afin de former des élèves avides d’apprendre et non dégoûtés de l’étude, des élèves intelligents, sains, vigoureux et d’éducation soignée en entrant à l’Université.

Nous devons résister à la tendance athée et internationale par un renouveau d’éducation nationale. M. Gautherot définit ainsi dans son livre “Le communisme à l’école” cette tendance: “Les bolchevistes et leurs nombreux alliés ont lancé sur le monde le réseau d’une formidable propagande internationale. Les instituteurs communistes (cela existe même dans le bon pays de Vaud) sont incités à devenir leurs agents : grâce à eux, ils s’emparent de l’âme enfantine. Ils bolchévisent les enseignements à tous les degrés.” en “Profitant de leur communauté de doctrine (sinon de tactique) avec les socialistes marxistes, de la complaisance des politiciens «avancés» et du snobisme intellectuel." Pour les sceptiques, voir l’étude André Muret dans Revue de Belles-Lettres, no 8 de 1933 ; voir dans Présence, revue de littérature, de Philosophie et d'art, le numéro européen consacré aux diverses et contradictoires opinions de philosophes et littérateurs très connus. Lire aussi «La Lutte», «Le Drapeau Rouge», «Le Droit du Peuple», etc.

Si nous voulons conserver des principes dits démocratiques, il nous faut arriver à inculquer aux enfants l’idée de liberté disciplinée. M. Guy-Grand dans le Journal des Instituteurs de France dit ceci: «C’est devenu un lieu commun de comparer la faiblesse des Etats libéraux et la puissance des Etats dictatoriaux quant à la formation d’un esprit public. Alors qu’en Italie, en Allemagne, en Russie soviétique, toutes les institutions du berceau à la tombe, convergent pour façonner le citoyen aux dogmes d’une religion d’Etat, les pays libres le laissent démuni de toute doctrine efficace, capable de nourrir un esprit national. M. le Maréchal Pétain l’avait encore rappelé, au cours d’un dîner annuel de la Revue des Deux Mondes, dans un discours qui a fait quelque bruit "Il n’est pas exact de dire que, dans les Etats libres, on n’enseigne pas de doctrines. On enseigne des doctrines et non une doctrine : toute la différence du pluriel au singulier !" Le principe de la neutralité s’oppose à ce qu’il y ait des dogmes officiels, métaphysiques, politiques ou sociaux; il ne s’oppose pas à l’émulation des doctrines. L’application de la neutralité n’est d’ailleurs pas possible littéralement, car un enseignement neutre serait un enseignement inexistant. L'accent mis sur la laïcité, sur les règles morales, sur la démocratie, implique un choix et il n’en peut être autrement. Mais dans les limites de ces exigences nationales, la liberté trouve à jouer.»

D'un côté, on pratique un enseignement délibérément dogmatique, l’étouffement de toutes les libertés, l’imposition par la contrainte, le dressage, la mobilisation perpétuelle d’une religion d’Etat. De l’autre, un enseignement officiel manque de flamme; on assiste au déchaînement de toutes les critiques (genre parlementaire, palabre qui se retrouve partout), au conflit de toutes les mystiques, à un champ de bataille au lieu d’une communion. La partie n’est plus égale.

Que faire en présence de cette situation ? Ici s’affrontent les solutions.

La première, celle qui vient pour ainsi dire mécaniquement à l’esprit, consiste à faire chez nous ce que nous voyons faire chez nos voisins. On dogmatise ailleurs ? dogmatisons. On supprime les libertés ? faisons de même. On dresse, on enrégimente, on militarise hommes et femmes de tout âge et de toute condition ? instituons chez nous de semblables méthodes. Puisque les mêmes causes produisent les mêmes effets, nous obtiendrons rapidement des résultats équivalents. Ce serait la seule façon de donner au monde le sentiment de notre force et de nous faire respecter.

Une telle solution présentée crûment, avec franchise, il faut reconnaître qu’on ne la trouve pas fréquemment. On sent qu’elle heurterait chez nous trop d’idées réfléchies ou de sentiments inconscients.

La démocratie est-elle à peine commencée, est-elle à sa fin, sera-t-elle étouffée avant d’atteindre à la maturité ? Le temps nous le dira. Elle nous a amené la liberté qui a permis de réaliser un progrès politique et moral, nous ne la conserverons qu’au prix d’une forte discipline, car l’erreur la plus grave est de confondre la liberté avec le laisser faire et la facilité. Elle doit être constamment équilibrée par le besoin et le sentiment de l’ordre, ordre volontaire si l’on ne désire pas qu’il soit imposé. La grande devise «Ordre et Progrès» à condition d’être bien comprise, reste la règle la plus sage.

Il n’y a qu’un seul moyen de sauver à la fois l’ordre et la liberté: se discipliner soi-même, pratiquer l’équilibre des droits et des devoirs. Nous ne voulons pas aborder dans cette étude la question de l’Etat rénové sous la forme de démocratie disciplinée. Avant de passer à l’éducation patriotique, nous croyons utile de donner connaissance d’un article que nous avons écrit en 1933, intitulé «Education familiale». 

Qu’étaient nos ancêtres d'il y a 642 ans, ces hommes qui courageusement secouaient le joug étranger ? des chrétiens qui pliaient le genou devant Dieu et qui, chaque jour, invoquait la protection du Tout Puissant sur leurs foyers ! Nous basant sur l’idée que toute institution se rajeunit et se renouvelle en revenant aux sources spirituelles qui l’ont créée, nous désirons affirmer le droit des pères et des mères de famille sur tout ce qui touche l’éducation de leurs enfants. Nous demandons que l’enseignement, à tous les degrés, corresponde aux vieilles traditions chrétiennes de notre peuple et ne nous prépare pas une jeunesse révolutionnaire et athée, comme c’est le cas dans certains pays. Nous voulons éliminer les conceptions fausses et les erreurs provenant des philosophies qui ont rendu possible la Révolution française et qui, propagées par elle, ont été importées dans notre pensée et notre vie suisses.

Pour réaliser ce programme, nous insistons pour que nos éducateurs se consacrent à redonner une âme vraiment suisse à la nation suisse, en formant des citoyens et des citoyennes dans l’acceptation la plus élevée du terme. La formation de la personnalité des jeunes sera toute basée sur la science de l’éducation, en attribuant la première place à l’éducation morale, patriotique, puis à l’éducation physique et à l’hygiène et enfin à l’éducation intellectuelle par laquelle il s’agit moins de meubler la mémoire que d’ouvrir l’esprit. L’enseignement professionnel (à base corporative) exaltera la valeur du travail , de tous les travaux, du travail manuel autant que celui intellectuel.

D’autre part, nous demandons aux parents de régénérer le terrain familial en élevant les enfants dans plus de piété et de respect. Qu’ils se pénètrent de l’idée que la caractère et non l’instruction est le facteur important de l’éducation des enfants et que, pour la formation du caractère, les influences de l’école doivent s’ajouter aux influences de la maison, se compléter. Si nous procurons à nos enfants l’atmosphère familiale voulue, les plus étranges expériences scolaires ne leur feront aucun mal (nous pensons aux professeurs de tous les degrés acquis aux idées communistes qui cherchent à bolcheviser l’enseignement), tandis que si les racines plongent dans un mauvais terrain familiale, aucune taille savante, aucun soin ne les feront devenir ce qu’ils devraient être. Parents, vouez donc un grand soin à l’éducation de vos enfants: l’avenir du pays en dépend.

Nous résumons notre idée de la liberté disciplinée par cette définition : La liberté disciplinée, à la base de la démocratie disciplinée, exige la discipline dans la liberté individuelle pour le développement d’une personnalité forte, riche, virile, mais cette discipline ne doit en aucun cas devenir un joug écrasant la personnalité et détruisant par lente asphyxie la conscience individuelle et le sentiment de la responsabilité.

L’homme, ne l’oublions pas, n’appartient pas à l’Etat, à la classe, à César ou à Mammon, mais il appartient à Dieu.

Nous lisons dans des journaux étrangers : «Qu’est-ce donc que ce peuple qui parle sans cesse de Progrès, de Justice, de Liberté et qui meurtrit et défigure le visage de sa mère? C’est un peuple engourdi par le bien-être, un peuple trop heureux qui se complait dans une sorte d’inertie morale. Sans doute, il faut qu’une nation soit prospère, matériellement, pour être prête à l’action et pour pouvoir se défendre. Mais un peuple ne se nourrit pas de pain seulement, il lui faut un idéal pour faire naître les énergies et les fortifier et cet idéal est obscurci en Suisse. Le titre d’auberge du monde ne peut que condamner les Suisse à la médiocrité.»

Emile Souvestre disait: «La Suisse est donc surtout une grande fête publique, fête payante, s’entend. Mais, dans cette entreprise commerciale si favorisée qu’elle soit par le succès, verra-t-on toujours une nation ?»

Nous devons penser à l’héritage d’héroïsme laissé par nos ancêtres. Leur abnégation fut complète et les leçons qu’ils nous donnent de fidélité au devoir et à leurs serments doivent stimuler notre volonté de les perpétuer et notre désir de leur ressembler.

Education patriotique

L’éducation communique à l’enfant non pas la culture, mais une culture, celle de la nation, du milieu où il a été élevé. La tradition qu’il reçoit, c’est celle de son pays. L’instruction que son intelligence s’approprie, c’est celle de son pays. Les institutions politiques et sociales, les lois, les mœurs qui inspirent sa conduite privée et publique sont celles de son pays. Sa vie, il la vivra vraisemblablement au milieu de ses compatriotes. Il ne peut vivre en isolé; il ne peut vivre pour lui seul et, selon la façon dont il se conduit, le niveau matériel ou moral, intellectuel ou religieux de son pays s’élèvera ou s’abaissera.

Il ne peut donc demeurer indifférent au bien-être de son pays, il est responsable pour sa part de ce bien-être, il doit donc à sa patrie son concours personnel et c’est le devoir patriotique. Nous préférons l’ancien adjectif Patriotique à national. Il nous semble que l’éducation nationale implique trop la seule connaissance des institutions politiques, des droits, constitutionnels… et du citoyen; elle aboutit au civisme, qui est une manière d’agir extérieure conforme aux lois. L’éducation Patriotique s’adresse à l’âme, au cœur, à la conscience; elle provoque le sacrifice et l’impose; elle atteint les affections profondes et le consentement suprême qui étend au territoire historique l’amour du clocher et de la terre ancestrale. Le civisme s’appuie sur l’intérêt de l’Etat, sur le bien public; le patriotisme en appelle à l'obligation morale et au souci du salut personnel. Le civisme nous paraît une qualité purement naturelle; le patriotisme est une vertu morale et chrétienne.

Notre patrie est un consentement et un vouloir pour nous, Suisses; car aucune autre raison n’explique l’existence de notre pays comme nation. La Suisse, dit R. de Traz, est le triomphe de la persévérance réfléchie sur l’anarchie des instincts et sur les fatalités économiques. La Hollande est une conquête de l’homme sur la mer; la Suisse est une conquête de l’homme sur l’homme.

Or la tâche de l’école, de toute école, est la transmission de la culture de la génération présente à la génération à venir. Ce que l’esprit et le cœur humains ont su créer de durable et de définitif, de généreux et de délicat ne saurait s’éteindre avec les hommes d’aujourd’hui, mais doit être confié aux hommes de demain. Il faut mettre ceux-ci à même de comprendre cette civilisation qui est notre orgueil, d’en user et de la parfaire.

Le vieux poète Lucrèce a exprimé cette idée par l’image saisissante du flambeau que des coureurs espacés se transmettent l’un à l’autre. Chaque porteur de lumière, le lampadophore, court, sans regarder en arrière, soucieux uniquement de préserver la flamme qu’il remet à un autre. La course au flambeau, les générations l’accomplissent ici-bas, elles qui reçoivent la civilisation, se l’approprient pour s’en dessaisir bientôt, la passant à la génération plus jeune.

Mais, puisque la vraie culture est intérieure, c’est dans la culture de l’âme et des facultés humaines que consiste l’essentielle tâche de l’éducation et de l’école. On forme l’intelligence à la clarté, le cœur à la générosité, la volonté à l’action, par la communication des biens de culture. Mais l’intelligence, la volonté et le cœur réagissent à leur tour, prolongent et perfectionnent la civilisation. Ainsi les biens du passé s’accroissent chaque jour de l’acquis du présent.

«N’essayons jamais de démontrer à l’intelligence les raisons pour lesquelles il faut aimer sa patrie, pas plus qu’on ne démontre pourquoi il faut aimer sa mère

En ce qui concerne l’éducation patriotique, il s’agit non pas d’étendre des connaissances, d’introduire une nouvelle branche d’enseignement qui viendrait s’ajouter à celles qui chargent déjà les programmes scolaires, mais surtout de stimuler un amour, une foi, une mystique : l’amour de la Patrie, basé sur la pleine conscience des droits, des devoirs et des libertés du citoyen.

Dans son essai sur les passions, M. Th. Ribot s’est occupé des causes extérieures pouvant provoquer l’éclosion d’un sentiment ou qui contribuent à le faire grandir. Il en distingue trois : 1. L’influence du milieu et des circonstances; 2. L’imitation; 3. La suggestion.

En nous basant sur ces données, nous devons chercher à faire de l’école tout entière une influence patriotique. Il faut saturer d’esprit national chaque branche enseignée, il faut en saturer les récréations et les promenades; il faut que tous les devoirs, tous les exemples, tous les modèles contribuent à éveiller l’idée nationale; il faut que l’école elle-même, en tant que bâtiment, agisse et encadre le jeune homme, le baigne dans un air fortement chargé de patriotisme. La théorie de l’influence des milieux est devenue banale, tant elle est universellement reconnue juste; c’est l’éducation patriotique basée sur l’ambiance que nous devons donc rechercher.

L'amour de la Patrie est un sentiment sublime et délicat. Il ne faut pas traiter ce qui l’alimente comme une matière quelconque et c’est pourquoi nous devons éviter un danger: celui de tomber dans le pédantisme, celui de faire de l’amour de la Patrie un thème à manuels indigestes et lourds, à exercices et à dissertations. Depuis que l’on parle d’éducation nationale, et tout le monde en parle sans trop savoir ce que doivent signifier les grandes réformes pédagogiques dont il est question, nous voyons certaines gens dire: Il faut enseigner la démocratie à l’école, la fraternité, etc., etc. Pour ces incorrigibles parleurs, l’éducation patriotique se transforme en une sorte de cours pour orateurs de réunions publiques.

Oui, sans doute la conscience de l’enfant doit être éclairée sur les principes qui sont à la racine même de nos institutions, mais avec combien de tact, afin d’éviter de farcir sa jeune tête de ces formules électorales dont nous nous gargarisons.

La politique de parti, poussée à l’extrême, comme elle l’a été depuis cinquante ans et devenant comme la fin ou le but de toute action politique est, ne l’oublions pas, une des causes prédominantes du mal auquel on veut porter remède.

Ce n’est pas à son service que l’éducation nationale doit être introduite dans nos maisons d’éducation, c’est contre elle au contraire qu’il faudrait l’orienter.

Dans aucun pays autant qu’en Suisse, on ne fait de discours dont la patrie est le thème. De toutes ces manifestations oratoires que reste-t-il le plus souvent ? Du vent ! Charles Maurras ne dit-il pas: «Un enseignement patriotique sans substance sérieuse change les patriotes en sans patrie.»

À l’heure actuelle et devant un avenir aussi menaçant et aussi ténébreux, il ne peut plus suffire de se payer de mots. Il faut savoir, si l’on veut, dans notre pays, relever résolument la conscience nationale ou si on ne le veut pas. Une fois engagés par l’affirmative, il s’agira pour tous d’être logiques et conséquents et d’opérer dans notre vie morale et sociale plus de changements qu’on ne le croit. Car tout se tient et il est inutile de nationaliser davantage l’enseignement, si l’on veut continuer sur tant d’autres domaines une œuvre de  dénationalisation.

Certes, il est un peu humiliant pour nous, citoyens de la plus vieille république du monde (république et non démocratie, comme certains ignorants de notre histoire le prétendent), pays d’entière liberté politique, d’avoir à reconnaître, dans un moment aussi troublé, que l’esprit suisse a légèrement fléchi, qu’il a besoin d’être fortifié, qu’il s’est détaché de ses bases et laissé dominer par des influences dissolvantes, dangereuses pour l’unité nationale.

Le mal que nous devons combattre par une formation méthodique et raisonnée de la mentalité de notre jeunesse a pour cause exclusive le matérialisme et tous ses dérivés de dénomination diverses : utilitarisme, affairisme, «je m’en fichisme » et même socialisme qui ont fait passer à l’arrière-plan les préoccupations générales, les grands devoirs ct les grandes vertus.

Nos ancêtres n’avaient pas besoin d’étudier le problème de l’éducation nationale, ils la pratiquaient comme on fait beaucoup de choses sans le savoir. Ils ne songeaient qu'à deux choses : former des chrétiens et des citoyens et les deux mots patrie et religion revenaient toujours sur leurs lèvres: «immortels et profonds comme le ciel d’où ils viennent et la terre où ils tombent».

Il y a heureusement une très forte majorité de maîtres qui veulent être des éducateurs, qui s’efforcent de donner un enseignement moral efficace, qui y mettent leur application, leur dévouement, toute l’autorité d’une vie grave et respectée.

La cause du malaise que nous étudions est à rechercher aussi dans notre orgueil, nous avons voulu donner trop de connaissances aux élèves au détriment de l’essentiel, nous nous sommes efforcés d’attirer dans nos écoles secondaires et supérieures une «macédoine» de peuples qui ont introduit trop souvent une mentalité internationale, cosmopolite. Notre jeunesse, à ce contact parfois malsain, à tété atteinte par l’impersonnalité forcée de l’ensemble, sa mentalité originale a subi une compression, une neutralisation. Un étranger a dit: «Le luxe des Suisses, ce sont leurs écoles.» Or à quoi sert ce luxe s'il est surtout destiné au progrès intellectuel et au recul moral. Ce poison du cosmopolitisme a ensuite débordé jusque dans notre école primaire.

Le jeune homme qui a terminé le cycle des études est trop souvent «l’homme qui à perdu son moi», dont parle André Beaunier. Il a perdu son moi social, en abandonnant la profession de ses pères; son moi local, en s’expatriant; son moi moral, en devenant avide de jouissance et d’argent; son moi civique, en oubliant le sens de ses atavismes, de ses destins historiques; son moi patriotique et religieux, en devenant indifférent à toutes les grandes causes.

Dans la famille, nous avons célébré la simplicité et pratiqué le luxe; nous avons mis l'honnêteté au-dessus de tout et participé à la recherche de l’enrichissement à tout prix; nous avons voulu concilier le respect des traditions avec le mépris du passé; nous avons voulu rester religieux, tout en acceptant la suppression d’une foule d’habitudes religieuses; nous avons voulu rester patriotes, en devenant cosmopolites dans nos goûts et dans nos mœurs; nous avons voulu conserver intacte la classe paysanne, en favorisant l’érection d’hôtels dans tous nos centres ruraux; nous avons voulu demeurer de purs Suisse, en attirant chez nous l’étranger par tous les moyens de la réclame, par tout un système d’attraction; nous avons voulu rester indépendants et nous avons étroitement lié nos intérêts économiques à ceux des puissances voisines; nous avons célébré la liberté comme le principal de nos biens, et nous nous sommes asservis. Ne rendons donc pas l’école responsable de l’état actuel; ne nous étonnons donc pas d’assister au flottement des esprits, tout cela est le fruit naturel d’une situation générale qui s’est peu à peu produite avec l’accord tacite de tous, même ceux qui se proclamaient les défenseurs attitrés de l’idéal.

Souvenons-nous des véritables origines de notre esprit et de notre nationalité, des éléments de notre unité historique : ce qui à fait la Suisse, ce n’est pas une conception politique, c’est la montagne; elle fut le creuset où s’amalgamèrent les éléments constitutifs de notre nationalité, elle est le magnifique piédestal de notre édifice national, elle reste le grand aliment de nos virilités. C’est l’existence pastorale qui a fait la Suisse et les Suisses, et la Suisse demeurera la vraie Suisse dans la mesure où elle restera un pays de pâtres et de paysans. Le pâtre d’Appenzell et l’armailli de la Gruyère parlent, l’un l’allemand, l’autre le français (si ce n’est leur patois local très différent), et cependant l’Alpe en a fait des frères : les mêmes traditions, le même amour de la liberté et de l’égalité, le même sentiment de solidarité se retrouvent chez l’un et chez l’autre.

Vous le voyez, notre nationalité a des raisons géographiques, elle leur doit sa naissance, son développement, son maintien, et plus nous évoluerons à l’inverse des indications que le sol nous donne, plus nous perdons notre raison d’exister et de maintenir, au centre de l’Europe, notre petit Etat. Il nous faut donc rechercher quel rôle la région, la tradition, le culte de l’Art et de la Beauté peuvent jouer dans l’éducation patriotique. La base que nous donnerons à cet enseignement esthétique ne peut être que la tradition et nous ne trouverons la tradition que dans la région.

Il ne s’agit pour un pays, a dit M. André Bellessort, de rendre un son unique, mais une ample harmonie de sons ! Il donc stupide de vouloir séparer la notion patrie de la notion canton, alors qu’en Suisse, la seconde conditionne la première. Lieu natal, petite patrie, grande patrie, voilà les marches d’un seul escalier qui nous conduit vers le devoir, vers le dévouement, le sacrifice et l’amour.

Ces patries concentriques et naturelles ne se nuisent pas les unes aux autres, elles ont pour chaque citoyen trois termes : le clocher, le canton, la nation: «L’esprit de clocher, à très bien dit M. Henri Lavedan, est l’école primaire du patriotisme.»

Un proverbe persan dit: «L’amour entre dans le cœur par les yeux», il en est de même pour l’amour de la Patrie. C’est pourquoi il est urgent de reprendre contact avec l’art national. Nous devons nous tourner vers les enfants de nos écoles et leur dire:  “Gardez-vous d’abîmer l’héritage que vous ont légué vos parent. Un trésor est caché dedans. Nous n’en savons pas l’endroit ou plutôt nous ne le savons pas exactement, car il est répandu partout. Il se cache sous les vieilles pierres de nos remparts, sous les parois de mélèze noirci de nos chalets, il se cache le long des rivages de nos lacs, dans nos bois, dans nos plaines, au sommet de nos montagnes, au fond de nos vallées, derrière l’humble chapelle qu’ombragent de grands arbres, derrière l’ancienne maison de nos cités populeuses, dans nos hôtels de ville, dans nos églises. Il est partout où quelque chose de Suisse est encore debout. Ce trésor, c’est l’esprit Suisse aux vingt-deux reflets, celui auquel nous devons d’être ce que nous sommes, celui auquel nous devons nos mœurs et nos fortes vertus.

L’école n’a pas pu lutter contre la mentalité courante, mais, disons-le hautement, elle demeure encore l’endroit le moins contaminé par elle. Ceux qui demandent à l’enseignement public d’organiser la culture du patriotisme lui rendent du reste un hommage. Seule l’école peut efficacement accomplir cette œuvre sociale et politique.

L’école est au service du pays : à elle, de faire comprendre à l’enfant qu’il est à la fois un individu et un citoyen et que les droits de l’un sont limités par les devoirs de l’autre et par les droits de la patrie. Il est beaucoup plus difficile d’exalter un enthousiasme efficace dans une démocratie qui respecte la pensée individuelle que dans une dictature qui empêche toute opposition; toutefois il faut qu’il y ait une sorte de front unique des éducateurs, parents et maîtres, pour ramener l’amour du sol natal, de ses traditions, de ses institutions sur un plan assez élevé où tout ce qui divise les citoyens ne pourrait atteindre.

Monsieur le professeur Dévaud dans son livre intitulé : «À propos de la motion Wettstein» dit: «Que l’école insiste donc : 1. sur l’obligation morale et sociale du travail pour tout homme, lequel travail n’est pas nécessairement manuel, ni lucratif; 2. sur l’obligation d’acquérir d’abord une compétence dans sa profession, puis d’exercer cette profession avec conscience, et cela présuppose : 3. la nécessité patriotique d’acheminer les jeunes gens vers un apprentissage sérieux et complet.»

Avant de songer à l'action politique, il convient qu’on soit irréprochable dans sa vie personnelle et dans sa vie professionnelle. Alors seulement on peut prétendre imposer aux autres ses propres opinions sur le bien commun.

Nous arrivons aux conclusions suivantes :

Notre école, dans son ensemble, n’a pas démérité. Toutefois si elle veut remplir sa tâche essentielle qui est de former des hommes et des femmes pour la société de demain, il est nécessaire :

- qu’elle garde un contact étroit avec la vie et avec la famille;

- qu’elle rompe avec les tendances trop intellectuelles pour s’orienter nettement vers la vie politique;

- qu’elle renonce, aux divers degrés, à penser que la vraie culture dépend de l’accumulation de connaissances non digérées;

- qu’elle s’attache avec plus de vigueur que jamais, avec méthode et décision, à former des caractères, ce qui veut dire des individus doués d’une volonté exercée au service des principes de vie, à la fois fermes et généreux;

- qu’elle imprègne, sans se lasser, son activité tout entière d’un idéal élevé;

- qu’elle prépare des citoyens pourvus de ce sens civique solide et conscient qui leur permettra à l’occasion de sacrifier un intérêt personnel et immédiat pour sauvegarder l’intérêt général et lointain, l’intérêt de la nation;

- qu’elle forme toujours mieux par l’éducation patriotique des citoyens qui ne seront pas les hommes d’une classe, mais les hommes d’un pays.

L’Ecole, qu’elle soit publique ou privée, ne pourra vivre que, si elle tire d’elle-même et des forces spirituelles qu’elle-même élabore, le principe de son propre développement. Les lois et les règlements ne créent pas l’école; le maître ne confondra pas l’officialité avec la vérité et le droit en usage avec l’équité. Napoléon Ier a dit: «L’empire de la loi finit où commence celui de la conscience.». L’école doit avoir conscience de sa propre finalité. Les maîtres doivent être conscients de cette finalité et le problème de la formation des membres de l’enseignement à tous les degrés est d’une importance capitale. Ce n’est pas l’Etat qui peut donner la solution de ce problème, mais il doit la rendre possible comme aboutissement naturel du mouvement spontané de la culture nationale. Jamais, comme elle l’est en ce moment, cette culture n’a été aussi sensible aux besoins supérieurs de l’esprit, besoins non seulement esthétiques et abstraitement intellectuels, mais aussi, éthiques et religieux car il serait absurde de concevoir une école sans un contenu éthique et religieux. L’école n’est pas la forme et l’instrument de l’élévation de l’esprit, elle est cette élévation même. Elle est la formation d’hommes et de consciences et il ne peut exister de conscience ayant une forme indifférente à son propre contenu, à sa propre foi. La foi, quelle qu’elle soit, est toujours sacrée et il faut qu’il y ait une foi. Et l’école suisse que l’Etat, suprême conscience du peuple suisse, doit maintenir avec austérité dans ses desseins et avec une idée stricte de son devoir, doit être une école humaine par sa foi universelle mais elle doit être aussi et toujours une école suisse par sa foi nationale.

Educateurs, nous voulons être des patriotes à la hauteur de notre tâche et nous saurons donner au pays aimé des citoyens et des citoyennes dans l’acceptation la plus élevée terme.

Conclusions :

L’Ecole au service du pays et de la civilisation :

1. L’Ecole doit servir la civilisation, elle marquera la prédominance de l’ordre moral.

2. Le monde évolue sur le plan collectiviste, nous rejetons le collectivisme athée et matérialiste.

3. Il faut doter la jeunesse d’un idéal social, d’une foi ardente qui la conduisent au but à servir.

4. Vu l’importance de notre mission, nous devons intéresser le public par tous les moyens possibles à l’Ecole et amener une meilleure collaboration entre l’Ecole et la famille. Notre position n’en sera que fortifiée et notre prestige accru.

5. Notre école, dans son ensemble, n’a pas démérité ; toutefois si elle veut remplir sa tâche essentielle qui est de former des hommes et des femmes pour la société de demain, elle doit conserver un contact étroit avec la vie et la famille, former des caractères bien trempés, aptes à servir de nobles causes.

L’école doit insister sur :

a) l’obligation morale et sociale du travail pour tous (pas nécessairement manuel et lucratif);

b) l’orientation professionnelle bien comprise : apprentissage sérieux, compétence dans la profession, enraciner l’enfant à la terre, enrayer l’exode vers les villes;

c) l’importance de l’éducation physique (appui spécial de l’Etat, vu la dégénérescence de la race, maîtres spéciaux) ;

d) l’éducation intellectuelle «intelligente» (apprendre à l’enfant non ce qu’il peut savoir, mais ce qu’il doit savoir), avec pour résultat une «tête bien faite » plutôt qu’une «tête bien pleine»; jugement aiguisé et sincère, droiture, clair bon sens, indépendance marquée de personnalité;

e) l’éducation morale en appuyant sur le rôle de la famille, la collaboration entre école et famille (journal à créer ou à développer. Ex. : journal des parents qui servirait de trait d’union, l’attachement à un idéal plutôt qu’à des ambitions, l’abandon du matérialisme pour le spiritualisme, le développement des qualités du cœur : camaraderie, solidarité, discipline;

f) l’étude du folklore, élément de l’éducation patriotique qui s’adresse à l’âme, au cœur, à la conscience, qui provoque le sacrifice et l’impose, amour du clocher et de la terre ancestrale. Nous repoussons le cosmopolitisme et voulons stimuler un amour, une foi, une mystique : l’amour de la Patrie;

g) l’éducation religieuse renouvelée et sérieuse par la famille et l’école sous le contrôle de l’Eglise.

L’Ecole ainsi conçue sera au service du pays; c’est à elle de faire comprendre à l’enfant qu’il est à la fois une personne et un citoyen et que les droits de l’un sont limités par les devoirs de l’autre et par les droits de la Patrie. Les éducateurs : parents ct maîtres formeront un front unique pour ramener l’amour du sol natal, de ses traditions, de ses institutions sur un plan assez élevé, pour sauvegarder l’intérêt général et lointain : l’intérêt de la nation. On aura ainsi des citoyens qui ne seront pas les hommes d’une classe, mais les hommes d’un pays.

Adrien Schülé

Mai 1936 et compléments 1952.

Bibliographie

E. Dévaud : A propos de la Motion Wettstein (Réflexions sur l’Education patriotique). Fribourg. 1918.

J. Fiaux : Vers la connaissance. Vues nouvelles sur l’éducation de l’enfance. Lausanne. 1910.

G. De Montenach : L’Education nationale, dans ses rapports avec la tradition, la région et la beauté. Fribourg 1916.

M. Et Mme Goué : Comment faire observer nos élèves.

M. Robert Fach: La culture nationale à l’école.

Gustave Le Bon : L’évolution actuelle du monde. 1927.

Louis Wuarin; L’Etat et l’Ecole. Paris. 185

G. Gautherot : Le communisme à l’école.

Th. Aubert : Neuf ans de lutte contre le bolchévisme. Genève. 1933.

G. Chevallaz : L’Ecole et la vie. Message social. 1934-1935.

Publications du Burau Internatinal d’ Education

Genève. 1935

1 L’organisation de l’Instruction publique dans 53 pays.

2. La scolarité obligatoire et sa prolongation.

3. Le self-government à l’école.

4. La réforme scolaire polonaise. 


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