"Henri Guisan et son temps"
Naissance d'un film documentaire
par Antoine Schülé.
En 1995, le public a découvert le film de Claude Champion intitulé “Le Général Guisan et son temps”, d’une durée de 75 minutes. Pour son aboutissement, il y a eu une organisation complexe et de nombreux travaux effectués. En tant que collaborateur scientifique du CHPM (Centre d’histoire et de prospective militaires), j’avais apporté une contribution à ce projet et je vous livre un témoignage.
Association de soutien du film Général Guisan
Cette Association est présidée par Mr le commandant de Corps Jean Abt. Il s'agit d'une association privée, non subsidiée par la Confédération. Le lecteur étranger à notre pays pourrait s'étonner que ni le Département Militaire Fédéral (correspondant au Ministère de la Défense, ailleurs), ni le Département Fédéral de l'Intérieur (correspondant à de nombreux Ministères de pays européens, notamment ceux de la culture et de l'éducation) ne financent ce projet ou soient impliqués dans cette aventure. Ceci est une particularité propre à notre pays.
Il faut toutefois remercier le service du Film de l'Armée qui a mis ses ressources à disposition et l’Armée qui a mis un hélicoptère ayant permis des prises de vue aériennes. Personnellement, j’ai réuni de nombreux documents aux Archives Fédérales pour constituer des dossiers sur divers thèmes pouvant intéresser le réalisateur retenu.
Ce film a été financé de façon autonome, par des dons des cantons, des communes comme des associations, des sociétés commerciales, des banques et des particuliers : il est à signaler que des gens de condition modeste ont tenu à apporter leur soutien (ceci a du sens); évidement la collecte de fonds a nécessité l’engagement de nombreuses personnes. Le pari financier, consistant à réunir un million cinq cent mille francs suisses, a été tenu, grâce à la rigueur de M. Guy Studer, le trésorier de l'Association. Le comité est constitué de nombreuses personnalités qui ont apporté bénévolement et leurs compétences et leurs contributions.
L'intention de l'Association était d'offrir à la jeune génération par la puissance de l'image un chapitre de notre histoire peu connue quoique récente. Cette fresque est une reconnaissance à une personnalité de ce pays. Le terme de reconnaissance est employé sans emphase et répond à sa définition qui est selon Larousse: sentiment qui incite à se considérer comme redevable à la personne de qui on a reçu un bienfait. Sans outrance patriotarde, il s'agit de porter un regard lucide sur le passé : sans donner des leçons et sans porter de condamnations, ce n'est ni le rôle de l'historien, ni le but d'un documentaire. Laisser parler les faits et les idées en les replaçant dans leur contexte, telle est l'exigence.
Il appartenait au réalisateur de mettre en forme ce projet ambitieux selon son goût et son tempérament, avec pour seule bride: la vérité historique, ce qui dispense l'emploi d'un mot trop souvent galvaudé, l'objectivité - qui n'est parfois qu'une forme pernicieuse de la subjectivité de celui qui la revendique...
Centre d'histoire et de prospective militaires (CHPM)
Le CHPM intervient dans ce film à plusieurs titres. Le Directeur scientifique du CHPM, Mr le col EMG Michel Chabloz, est le directeur exécutif du projet. Sa tâche fut variée et se pratique en plus de sa carrière d'instructeur, de sa vie de famille et de ses engagements au CHPM: coordonner les activités entre la commission d'experts du film (Mrs G.-A. Chevallaz, H. De Weck, R. Gafner, W. Gautschi et J. Zumstein), le Service du film de l'armée, les Archives Fédérales, la place d'arme de Bière, les collaborateurs du CHPM, la société de production Crittin-Thiébaud, les associations militaires pour la promotion du film, le réalisateur et enfin les premières projections en des sites majeurs.
Le CHPM a désigné un Collaborateur scientifique, Mr Antoine Schülé, tout spécialement pour l'écriture du texte, mais aussi pour l'établissement de la documentation de base, la recherche d'archives plus spécifiques, des suggestions pour l'exploitation des archives sonores et des écrits de Guisan. Les travaux de secrétariat, aussi divers que nombreux, sont assumés par la secrétaire du CHPM, Mme Yvette Zünd qui, avec sa diligence et sa compétence, ont facilité les multiples courriers inhérents à ce type de projet.
Le réalisateur José Giovanni
Domicilié en Valais depuis 1967, naturalisé suisse en 1986, corse d'origine, Mr José Giovanni a eu la mission de réaliser le film. Auteur de romans policiers, cinéaste à succès, il a fait tourner Delon, Ventura, Belmondo. Il voue une passion pour le Général Guisan et sait communiquer son enthousiasme. Décidé à réaliser une fiction, se basant sur son intuition comme sur des ouvrages récents sur les évènements, il offre un scénario très dynamique où le général Guisan ne se verrait que de dos, car trop, de gens ont connu le général et le choix de l'acteur aurait été impossible pour être crédible à leurs yeux.
Sa deuxième version du scénario était mise au point et les textes sont revus attentivement par Antoine Schülé pour porter des regards moins tranchés sur les personnages du passé qui avaient aussi droit à l'erreur. Mais, coup de théâtre, un journaliste suisse, Mr de Diesbach, a recherché dans la jeunesse du réalisateur des faits qui avaient été amnistiés en France sous le régime de Pompidou, mais qui risquaient de nuire au projet. Nous étions en octobre 1993. Le passé d'une personne n'était pas suffisant pour effacer le talent de celle-ci, mais il pouvait compromettre la recherche des fonds, casser l'élan merveilleux des bénévoles et jeter, même à tort, un discrédit sur la création en cours. A regrets et d'un commun accord, le président et le réalisateur ont mis fin à leur collaboration.
Cependant, le délai 1995 est toujours impératif. Il faut trouver un nouveau réalisateur. D'octobre à décembre 1993, plusieurs candidats (il y a même une candidate) se présentent. Le choix n'est pas facile. Chacune et chacun offre un profil intéressant et une approche originale, mais il faut bien se décider. En tant que conseiller historique, je n’ai pas voulu participer à la sélection du réalisateur: en cas de désaccord quant au choix final, la relation avec la personne retenue aurait pu être compromise.
Le réalisateur Claude Champion
Auteur suisse de fictions, de films expérimentaux et ethnographiques, réalisateur libre de la Télévision Suisse Romande, Mr Claude Champion propose un documentaire. Ce dossier historique lui est complètement nouveau et son travail est facilité par les documentations de sources diverses mises à disposition par le CHPM et les discussions très ouvertes et à la pointe des recherches en cours, avec des historiens comme avec des journalistes.
Le CHPM lui propose une liste de thèmes afin de traiter le plus grand nombre d'aspects originaux d'Henri Guisan et notamment ceux qui font l'objet d'une controverse normale à notre époque: la conjuration des officiers, les relations Pilet-Golaz et Guisan, l'affaire Däniker, la presse et les batailles idéologiques, le Réduit, l'Etat-Major personnel, l'affaire Schellenberger, les suisses engagés en Espagne dans les deux camps comme en Allemagne ou en Russie, les combats sociaux (peu connus) d'Henri Guisan... En histoire, il n'y a pas de sujet tabou et il n'y a pas que des sujets à la mode, il y a de l'histoire tout simplement... L'idée majeure, inspirée par Gonzague de Reynold, aurait été que la Confédération en 1291 avait eu à choisir entre "Etre ou ne pas être" et que la Suisse de 1940 avait eu à choisir entre "Etre et ne plus être". La caractéristique du Général a été d'épargner la guerre à son pays: ce qui, pour tous les classiques de la stratégie, est le plus grand art, celui d'employer la force de la dissuasion malgré les faiblesses. Des écritures en ce sens sont déjà prévues par le CHPM qui est très conscient des courts délais pour commencer et mener à terme cet ouvrage.
Mr Claude Champion a la liberté du choix et du traitement du sujet qu’il doit réaliser: un travail d’histoire ne s’improvise pas et ne peut pas reposer une connaissance superficielle, scolaire et médiatique. Après propositions diverses, débattues comme il se doit, il privilégie une approche qui consiste à inscrire la personnalité de Guisan dans le contexte international de son temps. Cet aspect lui paraît correspondre plus à une attente de la jeunesse. Le principe étant admis, chacun travaille dans ce nouvel axe, nous sommes en avril 1994.
Initialement prévu pour une durée de 52 minutes, le film est prolongé à 75 minutes. Evidemment, il ne pourra jamais satisfaire les attentes de chacun. Les jugements à l'emporte-pièce, en principe, sont éliminés. Les mea-culpa, très à la mode, sont écartés, car il s'agit de laisser parler les faits, les personnes qui ont agi: pour le reste, il appartient au spectateur de se faire une opinion, il y a assez de matières offertes à sa réflexion. Des historiens et des témoins de notre temps situent le débat actuel selon des priorités car nous ne pouvons pas faire trois films de 75 minutes ainsi que les sujets l'imposeraient.
L'idée retenue est que Guisan a compris et senti son époque. C'est pourquoi, il a su parler aux peuples (oui, au pluriel, la Suisse n'est pas un seul peuple) en les touchant au cœur (là, le singulier est possible) et, de ce fait, son rayonnement était assuré. Le mythe, création de la population, pouvait naître, mais le mythe n'explique pas tout, car il y a avant tout et d'abord la personne. Le mythe, dans ce cas, n'est pas source, mais fruit.
Musique d'Antoine Auberson
Des images, un texte, des propos, des faits, une forte personnalité ne suffisent pas à faire un film. Il faut encore un écrin musical. C'est un jeune compositeur suisse qui accepte le défi et l'emporte avec succès. Mr Antoine Auberson réussit une musique originale s'adaptant au rythme rapide et varié du documentaire. Cette musique parle au cœur autant qu'à l'esprit, elle devient à son tour narratrice, source de méditation sur la guerre, la souffrance et la paix. Un disque est en préparation : c'est ainsi que le film est le point de départ d'une nouvelle symphonie pour fanfare militaire, cordes et harpe, sous forme de seize tableaux. La fanfare du Régiment d'infanterie 2 (donc du pays de Vaud) en offrit une interprétation qui reçoit aussi un vif succès.
Premières d'un film
Malgré les délais très courts, la septième version du texte du film fut mise au point entre décembre 94 et février 95 ! Rédiger un commentaire qui ne soit pas partisan est un ouvrage délicat et toujours sujet à vifs débats : la sensibilité des uns et des autres face aux évènements n'étant pas la même. Ainsi un commentaire en voix off était au final tendancieux selon mes connaissances et c’est pourquoi j’ai demandé à ce que mon nom ne figure pas le générique.
Grâce à l'équipe de professionnels des Productions Crittin-Thiébaud, le film s’est concrétisé dans des conditions parfois difficiles: les impératifs techniques nécessitent du temps et il n' y avait plus guère de temps de réserve pour mettre fin au projet ! Mr François Baumberger a su avec dextérité et efficacité agir dans l'intérêt bien compris de l'Association et du réalisateur. A la date voulue, tout est prêt: le film est né.
Une avant-première pour les journalistes reçoit bon accueil, le 11 mai 1995, à Pully, lieu de résidence du Général. Le 14 juin 1995, le théâtre du Jorat à Mézières (son lieu de naissance) réunit les invités pour la Première.
Les participants y furent nombreux et ce fut l'occasion de faire une fête patriotique comme seuls les Vaudois ont l'art de l’entreprendre avec chorale, fanfare, chants patriotiques et discours de circonstance. L'ambiance fut chaude, spontanée, sans fioritures: comme Guisan l'aurait certainement apprécié. La joie du public est là, le film plaît à l’assistance et les critiques se mettent à faire leurs critiques comme cela est normal et facile... La Société vaudoise des officiers participe de façon active à la promotion du film. Les arènes d'Avenches offrent un décor superbe à cette projection en août 95. Les versions allemande et italienne du film permettent une diffusion dans tout le pays et des Suisses de l'étranger demandent une version anglaise...
En plein air comme en salle, chacun a pu apprécier librement comment Henri Guisan a su incarner la force d'une Confédération de peuples qui se retrouvent dans sa cohésion morale et cela malgré ses diversités.
Mr le Président de l'Association et Commandant de corps Jean Abt (CA camp 1) peut dire avec raison: "Nous ne voulons faire la leçon à personne, nous voulions offrir à notre jeunesse un chapitre de notre histoire, très proche mais très peu connu."
Rôle d’un conseiller historique
Cette expérience, vécue avec deux réalisateurs très différents, m’a permis de prendre conscience tout le travail que nécessite la réalisation d’un documentaire. Le premier devoir est de bien connaître son sujet. Le deuxième est d’oser contrer ce qui est faux, ce qui est rumeur, ce qui est parti pris politique et ce qui sert des options politiques au moment de la création du film. L’historien est confronté aux convictions profondes du réalisateur : il n’est pas facile que celui-ci admette que certaines de celles-ci soient fausse, historiquement tout simplement.
José Giovanni est parti sur un scénario, seulement selon ses convictions, mais avec un film qui aurait eu beaucoup de force : le bémol est que le budget prévu aurait été très certainement dépassé. Par contre, le réalisme des scènes reconstituées aurait été respecté. Il est évident que des familles visées par son scénario, dont elles ont eu connaissance par une voie que j’ignore, ont œuvré pour le disqualifier : les raison ne m’ont pas échappé, mais ce n’est pas ici le temps d’ouvrir ce débat, même en 2026 ! Il est certain que son film aurait eu une résonnance européenne que le film de Claude Champion n’a pas eu.
A la première discussion avec Claude Champion, je me suis aperçu de la nécessité de lui offrir une vingtaine de documents pour qu’il possède une vue d’ensemble la plus précise sur les différents thèmes possibles, en signalant, sur chacun d’eux, les aspects méritant d’être observés.
De plus, pour bases, j’ai réalisé deux études : une sélection d’extraits du “Rapport du Général Guisan à la fin du Service actif 1939-1945”, en deux fascicules, en tout de 75 pages; un index complet des entretiens du Général Guisan accordés à Raymond Gafner, car il existait la version livre et j’ai fait rechercher la version audio à Genève que je lui ai mise à disposition. Son travail fut ainsi grandement facilité : en 23 pages, il pouvait sélectionner tout extrait à sa convenance.
Aux Archives fédérales, Claude Champion a consulté les images disponibles pour effectuer sa sélection et il n’a pas eu d’autres travaux de recherche à y faire.
Voulant reconstituer une scène à la frontière franco-suisse, je lui ai conseillé le livre du Premier-lieutenant Max Roth, intitulé “Journal de guerre la Compagnie frontière du Capitaine Nerfin, 1939-1943”. La scène de la Cure, depuis la page 67, reprend des dialogues de ce temps. Pour ma part, je regrette que cette scène filmée par Claude Champion ne comporte pas les barbelés ou les barricades qui barraient nos frontières, en permettant de filtrer les passages. Le temps de tourner la séquence, ceci ne me paraissait pas impossible.
L’Association lui a laissé le libre choix des intervenants dans son film. Il aurait été assez simple de réfuter quelques propos : ceux-ci n’engagent que ceux qui les ont tenus ! Pour ma part, j’accepte de les entendre et ne signifie pas que j’y donne mon accord : ils ont bien le droit de penser ce qu’ils pensent et mon droit est d’avoir une opinion autre, forgée sur les sources que j’ai consultées avec attention et en tenant compte de cinquante-cinq ans d’historiographie. Oui, le débat avait commencé en 1940 déjà !
Par contre pour les commentaires accompagnant le documentaire, je n’acceptais pas qu’une orientation soit imposée au spectateur, surtout quand elle était tendancieuse, voire fausse même s’il n’y en avait qu’une. Raison pour laquelle, j’ai refusé que mon nom apparaisse sur le générique. Evidemment, Claude Champion ne m’a jamais remercié pour les travaux bénévoles que j’ai fournis à son intention: mieux que cela, il a diffusé le message auprès de ses proches que j’étais un censeur digne de l’URSS ! Peut-être que son cœur de gauche a été ainsi satisfait. L’honnêteté intellectuelle n’est pas toujours appréciée, mais ce n’est pas une raison pour y renoncer. Pour ma part, en 2026, je reste convaincu qu’il avait accepté ce mandat pour des raisons alimentaires et nullement par intérêt véritable sur Guisan.
Que penser de ce film ? Il est bon sur de nombreux aspects : le lien de Guisan avec la population; des témoignages divers; des propos de Guisan en des moments précis; des images inédites. Il aurait mérité plus de soin dans un commentaire; la scène de la Cure aurait dû être plus réaliste. Pour le spectateur qui ne connaît rien à cette période de l’histoire suisse, il lui est loisible d’apprendre beaucoup et de l’inviter ainsi à lire les historiens militaires !
Pour ma part, de 1989 à 1997, je ne regrette pas d’avoir étudié les années 1930 à 1955 avec un regard autre que celui imposé par quelques-uns : l’indépendance dans la recherche ne paye pas, mais elle donne satisfaction. Que vouloir de plus ?
Antoine Schülé
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