lundi 29 décembre 2025

La pensée militaire du Général Henri Guisan (Armée suisse, Seconde Guerre mondiale)

 La pensée militaire de Henri Guisan.

Antoine Schülé, historien

Henri Guisan

Il s'agit d'une conférence que j'ai donnée lors d'un colloque international en 1995, tenu en Suisse, après de nombreuses recherches inédites. En 2025, il reste encore des pistes inexploitées et c'est la raison pour laquelle je la mets en ligne. Pour tout chercheur, capable de se libérer des œillères politiques pour des raisons carriéristes militaires ou universitaires (que j'ai observées si souvent), oui il existe heureusement et encore des esprits libres, il saura que le sujet n'est pas clos et je peux dire : loin s'en faut ! Cette conférence est abondamment sourcée et, sur ce blog, paraîtront, sous peu, d'autres travaux sur ce thème. 

Introduction

Malraux, dans "La condition humaine", défend l'idée que, je le cite :"Un homme est la somme de ses actes, de ce qu'il fait, de ce qu'il peut faire. Rien d'autre."(1). Ce colloque a permis de connaître Guisan à travers quelques uns de ses actes et mes propos constituent un essai pour une approche de la pensée de Guisan. 

Ni théoricien ou dogmaticien, ni universitaire ou savant, Henri Guisan qui est devenu le général suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, reste et restera, peut-être en raison de ces "ni", un type de pensée, de pensée militaire plus spécifiquement, intéressant et original, car il est avant tout un praticien. Henri Guisan n'est pas un contempteur des théoriciens. Ceux-ci sont, pour le chef, des conseillers. Il part d'un principe qui le caractérise que la connaissance théorique est un trésor dont la pratique est la clef.

En quelques pages, il ne me sera pas possible d'étudier autant que je le souhaiterais les questions essentielles de la naissance et du développement de la pensée militaire d'Henri Guisan jusqu'à la fin de sa vie. Je m'efforcerai de donner quelques points de repère et de suggérer quelques pistes. Afin de ne pas me disperser, je m'attacherai à la pensée d'Henri Guisan telle qu'elle s'est développée et affirmée jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale et telle qu'elle transparaît dans la rédaction de son "Rapport à l'Assemblée Fédérale sur le service actif 1939-1945". Les documents des Archives Fédérales que je propose en bibliographie permettent de mieux appréhender la complexité du lien de la pensée à l'acte chez Guisan pendant tout le conflit mondial.

Un terroir

Henri Guisan est avant tout un homme du terroir. Henri Guisan est né le 21 octobre 1874, année de naissance de l'Armée fédérale dont il sera le quatrième général (pour les Français, je précise que la Suisse nomme un général seulement en temps de guerre ou de menace de guerre). Son enfance s'est déroulée à Mézières, petit village bien du pays qui connaît sa vie militaire par tradition comme les autres cités suisses où tout homme naît soldat. La deuxième influence est celle qu'il a reçue de son père. Militairement, son père était capitaine médecin dans les troupes vaudoises et il ne faut pas oublier qu'il a fonctionné en tant que capitaine médecin avec une ambulance, dans la région de Sedan en 1870 (2). Il ne m'a pas été possible de mesurer l'impact de cette activité paternelle sur les motivations quant à la vocation militaire du jeune Henri Guisan, mais il serait une erreur d'ignorer le poids du témoignage paternel sur l'imagination de son fils. Il est permis de dire que, très tôt, il a eu une perception du phénomène guerre autre que celle de la majorité des jeunes de son temps.

L'enfance d'Henri Guisan s'est déroulée dans un milieu rural et, pour ses études, il fut envoyé au collège à Lausanne (capitale du canton de Vaud). Sa personnalité et surtout son caractère se sont cependant forgés dans le monde de la campagne.  C'est au contact de cette terre qu'il a trouvé un solide équilibre intérieur qui sera sa force constante de commandant militaire et cela même dans l'adversité.

Vivant avec les gens de la terre respectant les lois de la nature, Henri Guisan a développé un sens de l'observation et de l'analyse ainsi qu'un goût inné pour la pratique. A notre époque, il est difficile de se remettre dans ce contexte de la vie en campagne. Pour ma part, la lecture des œuvres de Ramuz (3) ou d'un livre comme celui d'Henri Pourrat intitulé "L'homme à la bêche, Histoire du paysan." (4) m'a permis de mieux comprendre cet aspect de la question. Observant ce monde de la terre, Henri Guisan apprend à calculer (moyen d’anticiper), à décider (après mûre réflexion) et à faire (la seule parole ne suffit pas). Au contact même de la nature, il perçoit la vraie nature des choses. Il est  obligé de se confronter avec ce qui est et non avec des "si" ou des "peut-être". Il comprend qu'il faut accepter les conditions de la terre et du temps. Pour vivre, le terrien sait qu'il doit faire entrer sa vie dans le train vivant des saisons. Il porte un regard sur le monde qui l'entoure, comme Henri Pourrat le dit si bien: "Un industriel peut faire des bêtises pendant 25 ans avec des subventions de l'Etat. Un politicien peut en faire tout son âge. Un paysan, s'il en fait pendant deux saisons, il est perdu." (5).

Pour Henri Guisan, le paysan est par excellence l'homme du pays, d'un coin de terre où il devra en tirer le vivre et le couvert. Il s'établit là et noue une alliance avec la nature qui, au prix de son labeur, lui donnera le nécessaire et le superflu. C'est ainsi qu'il s'enracine au sol. En tant que protestant, Henri Guisan est convaincu que la force d'un peuple naît pour une part du labeur de chacun sur son domaine et non pas de l'effort politique que peut donner en masse la cité. Il y a comme une tentative de retrouver le jardin d'Eden. L'honneur, c'est d'acheter ou de commercer le moins possible pour être tout à sa terre. Cet aspect de la personnalité ne peut pas être contourné. Les propos et les écrits de Guisan révèlent sa certitude que tout ce qui soutient la paysannerie renforce le pays et c'est, selon lui, une manière efficace et durable de le renforcer, car elle est naturelle.

L'histoire

Lors de son passage à l'université, le jeune Henri Guisan rencontre une  personnalité qui exercera une marque profonde sur sa pensée: il s'agit d'Edmond Rossier. Historien et professeur, qui devrait être mieux connu de nos jours pour ses recherches européennes et sur le rôle des femmes dans la civilisation, il a su inculquer à Henri Guisan cette passion de l'histoire qui apparaît régulièrement dans ses propos et ses écrits. La leçon inaugurale d'Edmond Rossier avait pour titre "Comment étudier l'histoire ?" (6). Pour Edmond Rossier, celle-ci est "la science par excellence de l'humanité. Tandis que la philosophie et la littérature étudient l'homme dans les produits de sa spéculation, de son esprit, l'histoire le montre dans son activité, dans sa vie." S'attachant ensuite à la notion d'évolution, de progrès, il met en évidence deux facteurs: "une loi de nécessité, d'action et de réaction, et l'influence des personnalités." Contredisant la doctrine déterministe de Taine et de sa méthode, Edmond Rossier entreprend avec vigueur ce qu'il nomme "la réhabilitation de la personnalité". A une époque, nous sommes à la fin des années 1800, et surtout dans un pays qui se plaît à atténuer, voire à passer sous silence l'action de la personnalité, cet historien vaudois ose dire: "En histoire, à côté ou en dessous de la loi, il faut tenir compte de la personnalité des différents acteurs qui sont influencés par le mouvement de leur temps, mais qui, à leur tour, sont actifs et impriment à leur époque quelque chose de leur caractère, de leur travail, de leur génie."

C'est au contact et à la lecture d'Edmond Rossier qui à écrit jusqu'à sa mort en 1945 de nombreux livres (7) et près de 2'500 articles dans la "Gazette de Lausanne", qu'Henri Guisan acquiert une perception européenne des évènements et développe son goût pour l'histoire qu'il nourrira par d'abondantes lectures.

Naissance d'une vocation

La vie militaire d'Henri Guisan commence, comme tout soldat de ce pays, par son Ecole de recrue (où se donne la formation initiale de soldat) à Bière, pour devenir officier de milice après une Ecole d'officier et une Ecole centrale en 1899, toutes deux à Thoune, pour être promu capitaine. 

En 1895 déjà, la carrière d'Henri Guisan connaît un premier tournant décisif. Il n'a cependant aucune volonté, à ce moment, de devenir instructeur. Il souhaite reprendre un domaine pour mettre en pratique ses études en agriculture en France (Ecully) et en Allemagne (Ohnheim), après différents stages pratiques en Suisse (études au Champ de l'Air et aux domaines de De Diesbach et De Watteville). Mais plusieurs de ses camarades de l'école d'officier sont dispensés et il y a un manque d'instructeurs de milice. Le Chef de l'instruction, le colonel Hebel, fait appel à différentes reprises à Henri Guisan comme instructeur temporaire. Cette fonction lui  permet d'enseigner et de se perfectionner dans l'artillerie de campagne et de montagne.

Lorsqu'en tant que Commandant de la Batterie 4, il est transféré en 1908 à la 20e Division, en qualité de deuxième officier d'Etat-Major Général, Guisan connaît le deuxième tournant de sa carrière militaire. En 1910 et 1911, il apprend à connaître une forte personnalité militaire qui le marquera durablement, je veux parler de De Loys. Le futur général dit de lui: "C'était un soldat né, un conducteur d'hommes, un chef dans toute l'acceptation du mot, je dirais même un chef de guerre plus encore qu'un chef de paix." (8)

1914-1918

En 1914, Henri Guisan mobilise avec son bataillon, pour se rendre dans le secteur de Lucelle-Pleigne-Movelier-Roggenburg (Nord de Délémont). Il entend "les premiers coups de feu dans la montagne d'en face, le Glaserberg, la région de Kiffis, coups de feu entre patrouilles de cavalerie allemande et française." (9) En tant que major, Henri Guisan est confronté à ce qu'il aime, les réalités pratiques de la mobilisation et du combat qu'il devrait mener en cas d'engagement armé. A ce moment, il ne s'agit plus d'études sans lendemain sur papier, plus de suppositions en salle de théorie ou de flèches fictives sur des cartes, il y a la guerre aux frontières. Il prend aussi conscience de la faiblesse des armes à feu qu'ont les soldats et la faiblesse de la tactique qui serait opposée à l'adversaire. Il effectuera deux relèves, une de 112 jours et une autre de 119 jours. En 1915, Henri Guisan passe à l'Etat-Major de l'Armée. Il travaille sous les ordres du chef de l'Etat-Major Général, le Colonel commandant de corps (en France, ce serait un général) Sprecher von Berneg et c'est à son bureau qu'il observe, analyse et recueille des "expériences précieuses" pour les activités qui l'attendront bien plus tard et dont il ne peut pas encore imaginer l'ampleur. 

Il faut se rappeler aussi, et nombreux sont les témoins de ce fait, que Guisan possède une mémoire étonnante. C'est, à ce moment de la Première Guerre mondiale, qu'il approche régulièrement le Général Wille, pour lui remettre les dossiers préparés par Sprecher. Le Général Wille apparaît à Guisan comme un homme "très aimable, très compréhensif, je dirai très exact en tout. Comme du reste le colonel De Sprecher, qui ne laissait aucun détail inachevé. Autrement dit, j'ai eu, là, affaire à deux chefs remarquables tous deux, mais chacun dans leur genre." (11)

Perceptions du champ de bataille français.

Lors du premier conflit mondial, Henri Guisan, après avoir été officier instructeur extraordinaire, commandant d'un bataillon en service actif, observateur privilégié des deux têtes pensantes de notre armée (le général et le chef d'état-major général), un seul élément fort manquait à sa formation militaire: une approche concrète de la réalité du champ de bataille, c'est-à-dire de la vraie guerre. 

Par deux fois, c'est la France qui lui donnera cette expérience capitale, en 1916 - et pas n'importe où - en Argonne, aux Eparges et à Verdun et, en 1917, pour une deuxième fois, en Lorraine, en Alsace et dans les Vosges. Il réunira de multiples informations, pratiques - bien entendu -, sur la tactique de ce moment, au point de vue du système défensif. Il emportera des croquis des profondes tranchées reliées par des boyaux. Il notera de nombreuses réflexions sur les fortifications de campagne. Il retirera des impressions profondes de ces combats de sape et de contre-sape qui ont atteint un degré inimaginable et dont seules des images illustreraient toute l'intensité. En 1917, il réunit de nombreux renseignements sur les fortifications en forêt et l'installation des troupes en sous-bois.

Evolution d'une carrière

En 1918, Henri Guisan est lieutenant-colonel, commandant du régiment infanterie 9. Après avoir enseigné la tactique d'artillerie dans les Ecoles centrales, il devient chef de classe dans les écoles et cours d'Etat-Major général en qualité, non de permanent, mais d'instructeur extraordinaire.

Jusqu'en 1927, Henri Guisan est un officier de milice, mais lorsqu'il est nommé colonel-divisionnaire (général de division en France), à la tête de la deuxième division, il devient, selon la formule consacrée, un soldat permanent, car commandant d'une unité d'armée. En 1932, il est à la tête du 2eme Corps d'armée, il s'agit d'un corps d'armée de langue allemande (alors que la 2eme Division était bilingue).

Finalement, lorsqu'il devient Commandant du 1er Corps d'armée (son secteur est la Suisse romande avec le canton de Berne) en 1933, Henri Guisan a eu les deux tiers de l'armée suisse sous ses ordres et ceci avant d'être Commandant de l'Armée en 1939.

Ainsi de 1918 à 1939, Henri Guisan a eu vingt-une années pour connaître et apporter, sur les choix en matière de défense, son influence toujours plus grande avec le temps et, surtout, quand le conseiller fédéral Minger (aussi un homme de la terre) est chargé de la responsabilité du Département militaire fédéral,  c'est-à-dire, précision pour nos amis étrangers, le Ministre de la défense. Ce cursus militaire est à garder en mémoire pour poursuivre notre sujet.

Verte-Rive

Henri Guisan mène une vie familiale et une vie intellectuelle très active à Verte-Rive sur la commune de Pully. Il observe de façon attentive les conditions offertes par les  politiques à la défense nationale. Les témoignages nombreux de l'époque démontrent les relations privilégiées qu'il cultive avec les organisations sportives, politiques, patriotiques et militaires du pays. Il est présent aux rencontres d'escrime, de ski, de cheval et d'athlétisme. Il préface de nombreux ouvrages (scientifiques, pédagogiques, historiques, littéraires, sportifs...) qui présentent des idées originales et même avant-gardistes. 

Une étude devrait se faire sur les auteurs, fort nombreux et qui ne méritent pas l'oubli ou pire l'ignorance de la classe dite “intellectuelle” de notre temps et auteurs que Guisan a soutenus et avec qui il a entretenu des correspondances qu'il faudrait réunir. Il assiste aux fêtes populaires et à des concours fort divers. Sans spécialiste de la communication, sans conseiller attaché à ses pas et sans recourir à des concepts théoriques, Guisan pratique la vie en symbiose avec le peuple. Il se rend aux premières du théâtre de Mézières, qui réunissent les gens de la terre du Jorat comme les magistrats cantonaux et fédéraux, comme les gens de lettres et les musiciens. 

D'autre part, Verte-Rive est le lieu idéal pour recevoir, connaître et échanger des points de vue avec les représentants de la presse, des milieux politiques et économiques. 

Une bibliothèque vivante

Verte-Rive est un lieu aussi favorable à la réflexion. La bibliothèque d'Henri Guisan en témoigne. Il est étonnant d'ailleurs que cette bibliothèque n'ait pas suscité plus d'intérêt de la part des chercheurs. Elle recèle des éléments de première importance pour comprendre la construction et l'élaboration de sa pensée militaire. En effet, nombreux sont les livres annotés de sa main: il est donc possible, avec une certaine prudence, de savoir ce qu'il a retenu ou laissé de côté chez des auteurs, non seulement fondamentaux, mais aussi méconnus à tort de nos jours. Les arguments qui l'ont suffisamment impressionné pour déterminer une option militaire essentielle apparaissent avec une soudaine évidente clarté.

D'autre part, Guisan a reçu de nombreuses études originales à la pointe de la recherche de son temps: il en prenait connaissance et par des réponses personnalisées (et non des formules toute faites), il donnait son opinion. En vingt ans de ce type d'activité, il en a appris plus qu'en cinq ans d'étude universitaire. 

Il correspondait avec de nombreux écrivains. Un exemple particulièrement intéressant est celui de Willy Prestre (13). Il est bien sûr tout d'abord l'auteur d'un roman terrien "La lente agonie", mais encore d'un roman ayant trait à la France intitulé "Les suicidés", ainsi que d'un roman à caractère prophétique en 1934 de l'invasion allemande "Tocsins dans la nuit" et celui qui traduit le mieux la perception sociale de Guisan, il s'agit de "La pieuvre".

Il était aussi un lecteur assidu de la Revue Militaire Suisse (14) où écrivaient les Feyler, les Secrétan. Ces deux noms sont importants, car c'est là que Guisan se greffe sur cette filiation de pensée de Jomini. Parmi les livres qu'on remarque comme souvent consultés, il y a des auteurs comme Gustave Le Bon, Mermeix et son ouvrage de 1920 sur "Le commandement unique", le général Bonnal et son étude de 1916 sur "Les conditions de la guerre moderne", de nombreux livres sur les soldats suisses au Service étranger. Un ouvrage de 1851 attire notre attention: celui du lieutenant-colonel Edouard Kuchenbäcker: "Cours d'art et de sciences militaires". Vous trouverez aussi les trois volumes du lt-col Montaigne "Vaincre: esquisse d'une doctrine de la guerre", ainsi que l'excellent "Problème de la guerre" de Feyler. Se trouve aussi un "Précis de la guerre en Suisse" de Louis Marès, écrit en 1799 et qui mérite autre chose que l'oubli qu'il connaît présentement. Et il faut bien s'arrêter, car il y a bien entendu bien des classiques de son temps. Il est à remarquer que, chez Guisan, les livres ne sont pas des mètres linéaires pour la décoration. Les livres lui sont des instruments de travail. Ses annotations marquent un rejet général - c'est le cas de le dire - de la théorie qui se discute à l’infini  et il ne retient que les exemples concrets qui parlent d'eux-mêmes. 

S'il fallait donner un seul nom ou un seul titre d'ouvrage qui a influencé Henri Guisan à plus d'un titre, un livre écrit par un anonyme, lors de sa première édition, serait à citer, celui du général X.Y, intitulé "Réflexions sur l'Art de la Guerre" (15). De sa main Guisan a inscrit que l'auteur en était “De Sérigny” (en fait, le Général Bernard Serrigny, 1870-1954). Cet ouvrage apporte de bonnes perspectives, en quelques pages, sur les principes qu'adopte Guisan et l'application pratique d'une pensée militaire qu'il conçoit en l'adaptant aux évènements, donc à la réalité et non à une théorie.

Général Serrigny, 2eme édition, ici avec mention de l'auteur

Etudes militaires

D'un point de vue purement militaire, les rapports de Guisan sur les manœuvres françaises ont été signalés. Cependant, l'étude du Col Guisan, établie en novembre-décembre 1921, remise en février 1922, traite d'un sujet passionnant qui a pour titre: "Etudes opératives sur le cas de guerre avec la France (sans alliances)" (16). L'intérêt en est double: sa date, 1921-22, et la francophilie évidente de son auteur. Cependant, il analyse très concrètement comment la France pourrait rechercher la possession du plateau suisse et de ses centres vitaux pour favoriser des lignes d'opération utiles. Ce document, entre de nombreux autres, réfute les propos de quelques-uns qui récusent à Guisan des dons tactiques ou stratégiques. A ma connaissance, il n'est pas possible d'attribuer la valeur de ce travail à un tiers, ainsi qu'une mauvaise habitude d’historiens universitaires semble se dessiner lorsqu'ils traitent des écrits de Guisan.

Un document mérite aussi notre attention: le règlement de 1927, "Le service en campagne" (17). M. le capitaine Jermann a relevé complètement les remarques et les annotations de Guisan alors que celui-ci était le Commandant de la Deuxième division. A nouveau, il accompagne sa lecture minutieuse d'exemples concrets pour l'instruction. Il y a le règlement et la traduction immédiate de ce que lui, Guisan, attend du soldat pour répondre pratiquement aux exigences de ce règlement. Ce type de document issu de la main même d'un officier supérieur est assez rare pour être signalé. A la lecture de ce règlement de 1927, nous sommes étonnés par la valeur en informations utiles qui seront confirmées par les faits mêmes de la guerre lors du Deuxième conflit mondial. Tout officier qui a étudié "Le service en campagne" pouvait être prêt intellectuellement à agir, car si la Seconde Guerre a été une surprise quant à l'importance des moyens engagés, il n'est pas possible de dire qu'il y ait eu des principes nouveaux en stratégie et en tactique, pour les combats terrestres ou aériens que la Suisse aurait pu affronter (il ne se dirait pas la même chose sur de grands fronts ou sur de grandes profondeurs : confusion fréquente dans les études récentes que j’ai pu lire). Ceci autorise le colonel Frey, Commandant du régiment bâlois, à déclarer, au début de ce conflit, ce constat fait aussi par notre armée: "Ce n'est pas la machine de guerre allemande qui a vaincu, comme l'écrivent la plupart des correspondants de guerre. Des machines ont vaincu, mais servies par des soldats et seulement parce que c'étaient des soldats, qui possédaient des qualités autres que de simples compétences techniques." (18)

L'instruction

Parmi les publications de l'Association Patriotique Vaudoise (19) dont Guisan était le vice-président, il y a deux discours essentiels pour mieux connaître sa pensée. Cette association dont il n'est plus fait mention de nos jours, a eu un rôle non négligeable à l'encontre des activités communistes ou à finalité communiste sur le territoire suisse (car il y en a eu et il ne sert à rien de l'ignorer ou pire de les minimiser, ainsi qu'il est de bon ton de le faire dans certains milieux qui parlent d'un “anticommunisme primaire”: procédé facile et futile, rendu ridicule par la confirmation qui est donnée, et prouvée maintenant, sur les massacres communistes - d'avant, pendant et après 39-45 - qui sont banalisés ou ont été occultés, aux noms de la politique d’après-guerre et de la victoire sur le nazisme et le  fascisme).

Traitant de "La loi réorganisant l'instruction de l'armée" (20), il s'exprime en 1935 en tant que Commandant du 1er Corps d'Armée. Il n'hésite pas, déjà à ce moment-là, à révéler sans ambiguïté les lacunes qu'il constate au sein de notre armée (cette caractéristique se retrouvera dans son Rapport sur le Service Actif). Il propose un armement qui soit adapté aux nouvelles formes de combat, une réorganisation qui privilégie une instruction assurant un emploi efficace du nouvel armement. 

Pour ce faire, il défend l'idée d'un prolongement des Ecoles de Recrue et une adaptation des Ecoles de cadre (pour sous-officiers, officiers et officiers supérieurs). Il préconise une instruction individuelle plus intensive et il veut faire du soldat un vrai combattant, connaissant son engagement dans une action de l'ampleur d'une compagnie, d'un bataillon ou d'un groupe. L'argument qui prime en faveur de la réorganisation de l'armée: "Une Suisse décadente et insuffisamment protégée au beau milieu de l'Europe en armes verrait au  contraire, les concentrations de troupe se rapprocher de ses frontières. Du jour où nos Voisins acquerraient la persuasion que la Suisse appartiendra au premier qui y pénètrera, ce ne sera plus qu'une question de vitesse. Le sort de notre pays sera réglé. Il deviendra l'objectif immédiat de l'un ou de l'autre, peut-être des deux belligérants." (21)

Moyens militaires adaptés

Le deuxième discours (22) date de 1936 et il s'inscrit dans le contexte de la campagne d'emprunt de Défense nationale qui rencontrera un succès extraordinaire, même les socialistes y donneront leur adhésion. Guisan commence ce discours, en caractérisant la guerre de 14-18 succinctement: "L'arrière devient aussi dangereux que le front proprement dit. La stratégie de la guerre mondiale de 1914-18 fut celle de l'épuisement. Elle se caractérise par l'absence de succès pendant quatre ans. La cause en est le déséquilibre existant entre les possibilités défensives et les possibilités offensives, entre l'armement défensif et l'armement offensif. Ce déséquilibre a dominé toute la guerre: l'enfoncement du front adverse n'est plus possible. La mitrailleuse, l'arme automatique révèlent une puissance insoupçonnée. Arme de la défensive, peu coûteuse, multipliable à l'infini, difficile à détruire, elle tend au ras du sol un rideau de feu infranchissable. Son sinistre tac-tac n'était pas certes inconnu avant 1914, mais son emploi généralisé en fit, aux mains du défenseur, l'arme la plus redoutée." (23)

Guisan poursuit son analyse en affirmant: "On cherche à rétablir l'équilibre par le canon, puis par le char d'assaut. Dans tous les temps, l'assaillant a toujours senti le besoin d'une protection, bouclier ou cuirasse. Abandonnée, avec la force de pénétration des armes à feu, cette protection disparaît avec le dernier cuirassier pour faire une réapparition triomphante avec le char d'assaut, grâce au moteur et à la chenille. Du coup, l'attaque et le choc ont repris tous leurs droits, avec un élément capital en plus: la vitesse." (24)

Face à l'apparition des grandes unités de chars, Guisan conçoit, en 1936, une parade où la défense anti-chars, les engins anti-chars ont la priorité. Les nouveaux moyens qu'il veut sont: les canons anti-chars, les mitrailleuses lourdes de gros calibre, les fossés, les pièges, les rails, les mines, etc., sans  que l'on oublie de tirer parti, lorsque cela est réaliste et si souvent possible, du terrain du pays avec ses lignes d'eau, ses canaux et ses forêts. La géographie est en Suisse favorable à la défense : aspect peu pris en compte par les historiens d'après-guerre.

Politique et défense

A la veille du Deuxième conflit mondial, Guisan doit lutter contre un certain engourdissement des esprits: "Et pendant que nos voisins reconstituaient, développaient et modernisaient leur armement, que faisions-nous ? Nous planions dans la stratosphère de l'utopisme ! Nous étions sous l'influence du soporifique, administré par la SDN et vivions dans une psychose de paix avec deux idées fixes: désarmement et paix universelle ! C'était la réponse invariable à toutes nos demandes d'armement." (25)

Guisan se distancie à sa façon des milieux politiques, dans la mesure où il y a un désaccord profond entre les politiques et les responsables de la défense. Les faits sont explicites: "Pendant 18 ans, de par la volonté de notre parlement, nous avons vécu sur nos réserves ! Depuis 1913, le budget annuel du Département militaire fédéral a simplement doublé, tandis que celui des autres départements a sextuplé, si ce n'est pas plus encore." (26)

Le paroxysme du mécontentement de Guisan éclate sans ambiguïté: "Pour le renouvellement et l'augmentation si nécessaires de notre armement, on n'avait pas d'argent. L'Armée, la Grande Muette, était traitée en parent pauvre. C'est un inconvénient d'être muet ! Il n'y a que ceux qui crient qui peuvent se faire  entendre! Je ne sais qui a dit: "Pour qu'un pays vive, il faut que les honnêtes gens aient autant d'énergie que les coquins ! Sinon le pays est...fichu !" Serait-ce aussi vrai en matière de  défense nationale ?" (27)

Vision de la Seconde Guerre mondiale

Par rapport aux propos qui précèdent, vous percevez avec quelle acuité le futur général de notre armée perçoit les menaces à venir et les mesures que nécessitent celles-ci.

D'écouter la voix de Guisan est source de réflexions et pour ma part, je préfère un Guisan au parler clair, au message précis plutôt que d'étudier un statisticien, bardé de chiffres qui viendrait jouer sur des nuances qui ne changeraient rien à la triste réalité des faits. Il est guère utile pour la postérité de savoir s'il faut considérer Guisan comme un stratège ou pas, comme un intellectuel ou pas, comme un penseur militaire ou pas, ou bien encore lui trouver je ne sais trop quelle étiquette qui pourrait lui convenir.

Par contre, je constate que Guisan avait une vision précise du conflit à venir, en 1936, lorsqu'il annonçait: "Il importe avant tout de créer une couverture rapide de la frontière, pour ne pas dire instantanée, et une défense aérienne pour :

- assurer la mobilisation et la concentration de l'armée;

- couvrir les points stratégiques importants;

- empêcher ou atténuer les attaques aériennes contre les centres et établissements importants, au point de vue militaire, politique ou économique.

En un mot: à une attaque qui fondra sur nous comme un coup de tonnerre, il importe de répondre par une couverture-éclair, terrestre et aérienne." (28)

Sans fatras verbaux, il donne ainsi le tableau, en 1936 je le rappelle, de ce que sera et a été la menace militaire de 39-45. Mais Guisan ne s'arrête pas à cette analyse, adressée au grand public. Il propose ensuite les actions concrètes et possibles de notre défense. Dans son esprit, sa perception des réalités le conduit à préciser qu'une préparation économique est aussi nécessaire à la défense : ainsi, il mentionne tout particulièrement les besoins en blé, en chevaux et en carburant notamment. Comme d'habitude, Guisan termine ses propos sur la préparation morale nécessaire à la défense du pays:

"Dans le domaine de la défense nationale, il n'y a ni parti, ni classe. Il n'y a qu'une défense nationale et qu'une armée, celle du pays. Elle n'est ni capitaliste, ni prolétarienne, elle est suisse, simplement ! celle du peuple suisse. Elle ne fait pas de politique. Son corps d'officier n'est ni fasciste, ni naziste, il est suisse tout court, et bon suisse !" (29)

Peuple et armée

Henri Guisan n'a pas écrit de nombreux volumes pour exprimer ses opinions, mais il y a beaucoup à entendre dans la concision de son expression. Sa conférence "Notre peuple et son armée" (30) en est un exemple typique où il démontre, si besoin en était, qu'il appartient au peuple d'abord et à l'armée ensuite.

Il s'adresse au grand public et s'attache à des thèmes qui lui tiennent à cœur:  

- l'essence et le caractère de l'armée; 

- le rôle de l'armée dès l'origine et dans la formation ainsi que la vie du pays, dans les souvenirs du peuple, dans les coutumes encore vivantes en son temps; 

- les attaches parfois complexes qui unissent l'armée et le peuple.

Son parler est franc, direct ainsi qu’une citation, au début de sa conférence, le caractérise: "Je ne viens ni en diplomate, ni en politicien, mais en soldat tout court, qui dit franchement ce qu'il pense et ce qu'il sent." (31) et lorsqu'il dit cela, il est Colonel Commandant de corps (en France, ce serait un général à plusieurs étoiles pour commander un corps d’armée). Les rappels du passé ne sont pas dans la bouche de Guisan des prétextes pour démontrer son savoir. Non, il s'agit pour lui d'appliquer les leçons du passé pour l'avenir, ce qu'il formule d’ailleurs ainsi: "Il faut savoir jeter un regard en arrière, pour ensuite mieux regarder en avant." (32)

Valeur du chant

Ce sujet laisse apparaître différents traits caractérisant le futur général et qui méritent notre attention : 

"Le soldat aime le chant et le chef aime le soldat qui chante, parce que chanter c'est aimer le pays. Un soldat triste est un triste soldat, dit-on avec raison.

Rire, chanter, ronchonner, fumer est aussi nécessaire au soldat que respirer! C'est un besoin naturel de détente.

Ce sont ni les Universités, ni les Heimatschutz, ni les Commissions officielles qui ont remis en vogue certaines de nos vieilles chansons et en ont fait surgir d'autres: c'est le soldat et lui seul. " (33) 

Le soldat

Pour Guisan, la vie militaire suisse marque le soldat de cette façon: "L'uniforme gris-vert se confond avec la vie du citoyen, pénètre ses sentiments et enracine des souvenirs ineffaçables dans les cœurs. Sous l'uniforme, les différences sociales s'égalisent, les jugements préconçus disparaissent. Sous l'uniforme: ni riche, ni pauvre, ni ouvrier, ni patron, ni citadin, ni campagnard, il n'y a qu'un soldat, un homme qui sert son pays ! devoirs individuels, devoirs collectifs, pour le bien de tous. Les efforts communs, la camaraderie, le simple accomplissement du devoir, la formation de la volonté, les randonnées, les privations laissent des impressions profondes, que la vie civile n'effacera plus." (34)

A propos de l'Ecole de recrues (instruction de base pour le soldat), Guisan estime qu': "Il y a des moments durs, fatigants, décourageants parfois, avec l'entraînement intensif qu'on y subit. Mais, en revanche, quelle satisfaction quand on constate qu'on a vaincu les difficultés, qu'on a aguerri son corps, qu'on est devenu un bel outil souple et résistant, qu'on domine les choses de toute sa volonté." (35)

Pour une Suisse fédérale 

Face à la diversité des cultures que représente la Suisse, l'âme de l'armée se ressent ainsi: 

"Bien vite on comprend qu'il y a ni Suisse allemande, ni Suisse française, ni Suisse italienne et qu'il n'y a qu'une Suisse, celle de nos pères, unie, forte et vigilante. - Au dessus des petites querelles de cantons et de partis, il y a le pays: "Suisse … d'abord" doit être le premier commandement des conducteurs spirituels de la nation. - Et en disant unie, je ne dis pas unifiée; ce n'est point la même chose. - Si le fédéralisme est la sauvegarde du pays, l'unification serait sa perte ! 

Laissons aux cantons leurs particularismes, comme à nos régiments leurs particularités.- Nous ne voulons pas nous fondre dans le même moule ! Il serait aussi vain de vouloir unifier les Suisses que de tenter de niveler leurs montagnes ! Si les différences sont ineffaçables, elles ne nuisent pas à la cohésion nationale." (36)

Ces propos ont un caractère permanent qui n'échappera à personne et c'est cela le propre de la pensée. Face aux dangers qui peuvent menacer le pays, Guisan préconise un remède simple: "Se bien connaître et se comprendre entre cantons est une condition de notre existence nationale." (37)

Armée au service de la nation

Le rôle permanent de notre armée est dans ce texte dont toute la formulation mérite notre attention:

"Les hommes vieillissent et passent, les gouvernements changent mais les traditions subsistent et l'armée doit rester éternellement jeune et vivante, au-dessus des passions politiques et des petitesses de la vie journalière. Elle ne sera jamais l'instrument d'un parti politique, elle ne sera jamais qu'au service de la nation suisse.” (38)

Ses considérations révèlent son regard avisé sur ce qu’est la Confédération suisse: elles sont de 1938 et parlent encore à tout Helvète qui connaît encore ses racines. L'armée détient, selon lui, des valeurs qui joueront:

" un rôle de plus en plus grand:

- face au désarroi actuel des esprits;

- face à l'incertitude du temps présent;

- face à l'internationalisme et aux utopies;

- face aux influences étrangères, si contraires à notre esprit national;

- face enfin aux diverses mystiques racistes." (39)

Quelle neutralité ?

Au sujet de la neutralité suisse, Guisan s'exprime dans la droite ligne d'un Secretan ou d'un Feyler: "Dans le domaine des relations internationales le "fait" est primordial. On s'occupe du "droit" quand le "fait" est réglé ! Si le droit des gens connaît la notion de neutralité et lui attribue un sens précis, seule cependant la volonté des puissances qui y ont un intérêt direct, donne la vraie valeur de cette notion." (40)

On ne saurait mieux dire ! Il y a là bien des démarches de Guisan qui trouvent leurs explications. Il poursuit: "On peut donc affirmer que Neutralité absolue et Armée forte sont deux termes inséparables. Lorsque notre armée fut au-dessous de sa tâche, la neutralité fut violée. Notre neutralité comporte une mission stratégique, car la Suisse, qu'elle le veuille ou non, est située sur un point stratégique important dont la garde lui incombe. Il doit être fortement tenu, parce qu'il peut exciter des  convoitises. S'il est bien gardé, la  Suisse subsistera, s'il est mal défendu, elle disparaîtra." (41)

C'est déjà en 1938 que Guisan dit ce qu'il redira souvent aux médias qui peineront à le comprendre: "Le retour à la neutralité intégrale interdit à nos voisins de se mêler de nos affaires, mais la réciproque est vraie. Ne donnons aucun prétexte à l'étranger d'intervenir dans notre maison." (42)

Une cohésion morale

La préoccupation essentielle de Guisan, ce sont les soldats, car le rendement du matériel dépend de celui qui le manie, de ses capacités, de ses réflexes, de sa résistance physique et morale. Au dessus d'une bonne instruction et d'une discipline parfaite, la valeur principale est, j'emploie les termes de Guisan, "la cohésion morale" et pour créer celle-ci: 

"Il faut surtout:

au soldat: des réflexes exercés, la confiance dans son arme, dans ses chefs, dans sa vigueur, dans ses camarades;

au cadre subalterne: des notions simples, mais solides, et surtout le courage de s'affirmer, c'est-à-dire du cran et de la volonté;

aux chefs supérieurs: les connaissances voulues, des nerfs disciplinés, de la psychologie et du cœur;

à tous: de l'enthousiasme, car celui qui n'a ni foi ni enthousiasme, est comme une feuille morte." (43)

Comme vous le constatez, Guisan n'a pas attendu M. le major Barbey, que par ailleurs j'estime beaucoup, pour exprimer une pensée propre, ferme, directe, précise et sans mot inutile.

Les universitaires

Guisan n'ignore pas non plus la place que l'universitaire occupe dans l'armée? C'est pourquoi, il lui adresse ce message : "L'armée est comme une usine de la nation en armes. Elle comprend un corps d'ingénieurs (les officiers), de contre-maîtres (les sous-officiers) et d'ouvriers (les soldats). Tout naturellement l'universitaire, rompu méthodiquement aux techniques de la pensée et de l'action, doit être intégré dans les cadres. Il le doit d'autant plus que la communauté consent de lourds sacrifices pour qu'il puisse étudier; elle peut donc, en retour, exiger ce geste de solidarité de ceux qui profitent des institutions nationales." (44)

Contre la dictature

Face aux dictatures qui gesticulent et qu'elles soient de gauche ou de droite (car il ne faut pas oublier qu'il y en eut de deux souches), Guisan déclare: "Ce qui fait la force des pays dictatoriaux, c'est leur mystique dynamique pour atteindre un but, alors que nous avons à nous défendre pour conserver notre patrimoine national." (45)

Le Rapport

Ce colloque vous a permis de mieux connaître le Général au travers de ses activités de commandant en chef de l'Armée suisse. Permettez-moi en conclusion de mettre en relief certains traits de la pensée de Guisan qui apparaissent dans son "Rapport à l'Assemblée Fédérale sur le service actif. 1939-1945." et qui restent, par ailleurs, dans la continuité de ce qu'il affirmait avant la guerre.

Vie intellectuelle

Face à la menace militaire, il y a une première exigence: la préparation intellectuelle. Une grande habitude de la vie intellectuelle est nécessaire pour passer avec assurance de la pensée à l'action. Le fondement d'une intelligence rapide et originale est une culture générale étendue, approfondie et sans cesse entretenue, pour devenir une source inépuisable d'idées, d'analyses et de suggestions. Le piège à éviter est l'excès de sens critique qui ne peut tendre qu'à faire vaciller la volonté. Il est impossible de peser éternellement le pour et le contre si l'on doit agir.

L'intelligence ne suffit pas, il faut encore le caractère pour passer sans transition et avec résolution de la conception théorique initiale à la réalisation finale toute pratique.

Planification et improvisation

Pour Guisan, il y a la réalité du combat qui distingue ce qui est phase de préparation, celle-ci est planifiée, de la phase d'improvisation, celle-ci nécessite des décideurs à la juste place. Il s'attache au principe qui n'est pas uniquement valable pour les questions militaires: le besoin de prévoir sans disposer à l'avance, ce qui exige des études préalables de chacun des intervenants à l'action.

L'absence de plans d'opération qu'a relevé le général est une polémique qui n'a pas encore trouver son dernier mot. De citer intégralement, afin de mieux situer le débat, la position exacte de Guisan à ce sujet est vraiment nécessaire. Il s'agit de la correction de la version en français de ses propos du 26 février 1947, à Interlaken (46), devant la commission du Conseil national qui devait se déterminer sur le "Rapport" du général et sur le "Rapport" du Conseil fédéral y relatif. 

Tout d'abord, en termes militaires, il distingue fort judicieusement et ce qui n'a pas toujours été compris par des universitaires dits "experts" ou "spécialistes": la mobilisation, le stationnement de neutralité, le plan de concentration des troupes face à différents cas possibles. 

Il mentionne ainsi les plans d'opération ayant été constitués avant 1939: 

"En 1914, des plans d'opération existaient et il en fut préparé d'autres plus tard. 

Le Général ignore à quelle époque on y a renoncé, probablement au moment de la nouvelle organisation des troupes. Sous les Chefs d'Etat-Major von Sprecher, Sonderegger et  Roost, ces plans existaient. Il y a lui-même collaboré jadis comme Officier d’Etat-major-général aux travaux de subdivision. Il eut été plus juste de dire dans le rapport du Conseil fédéral que l'on avait renoncé à l'établissement de ces plans parce que le Service de l'EMG était surchargé de travail et qu'il était allé au plus pressé. - C'est probablement là qu'il faut en chercher la vraie raison.” (47)

La question est explicitée clairement de la façon suivante dans la perspective de Guisan: 

"La Mobilisation de septembre 1939 était bien préparée et a bien fonctionné. Il en est de même pour le stationnement de neutralité qu'il a accepté sans autre à l'exception de quelques modifications dans le dispositif des réserves. Mais ce qui s'est fait défavorablement sentir, c'est le manque de plans de concentration. Un pays qui se défend a autant besoin qu'un pays qui attaque de plans d'opération ou de défense, si l'on veut jouer sur les mots ! Pas seulement la Belgique, mais aussi la Suède possédaient toutes deux des plans de défense préparés.

Pour les cas d'une attaque par surprise, il est nécessaire de pouvoir passer rapidement d'un stationnement après mobilisation, voire de la mobilisation à un dispositif de concentration, ce qui exige un plan préparé d'avance. C'est capital.

Toute étude opérative appelle automatiquement des plans et des tabelles de marches et de transports. Ceux-ci étaient malheureusement inexistants pour la concentration de l'armée en septembre 1939 !

Il précise bien qu'en 1939 le plan de stationnement après-mobilisation existait, ainsi que celui de la phase suivante: le plan de dispositif de neutralité. Mais ceux de la 3eme phase: plans de concentration (ou de mise en ligne de l'armée) sur l'un ou l'autre de nos fronts, faisaient totalement défaut." (48)

Dans "P.C. du Général", le major Barbey - l'homme de confiance de Guisan - écrit le 9 juillet 1944:

"Retour au PC. Etude des plans d'opération. Problème de l'aile gauche de notre dispositif en cas de concentration à l'Ouest. Huber joint à son avis ceux de ses subordonnés: Züblin écarte le Jura, la Menthue et se rabat sur la Sarine; Gonard écarte le Jura et donne à la Menthue -même non fortifiée- la préférence sur la Sarine; Huber lui-même préconise le Jura, dans certains cas, écarte la Menthue et propose la Sarine...

Quand on voit le temps qu'il a toujours fallu - soit en 39, soit en 42, à l'époque du "cas Ouest", soit maintenant - pour dresser des plans d'opérations à l'E.M.A., il est difficile de comprendre ce qui a détourné le service de l'Etat-Major général de préparer au moins, pour la date du 1er septembre 39, quelques plans-types qui auraient constitué des dossiers. Peut-être n'auraient-ils pas été directement utilisables tels quels. Mais ils auraient permis en tout cas de mesurer les difficultés et les divergences de vues. Ils auraient amenés, plus souvent, nos grands chefs et l'Etat-major à "penser stratégique". Sans doute, les problèmes stratégiques se posaient-ils dans nos exercices dits "opératifs" et dans nos exercices des états-majors. Mais, parfois, avec un dilettantisme qui provenait de l'absence d'un chef suprême et d'une certaine confusion des genres qui s'établissait, en fin de l'exercice, entre la "critique" du directeur de l'exercice et la "visite" d'un ministre de la guerre en veston." (49)

Barbey poursuit par deux remarques dont l'actualité ne vous échappera pas:

1) "Mais on voit bien, à l'expérience, que l'élaboration d'un plan, d'un dispositif de défense, exige, encore et toujours, beaucoup de temps. Par définition. Parce qu'il implique toutes sortes d'opérations intellectuelles et techniques."

2) "Le Général m'a dit, à plusieurs reprises, qu'il était décidé à exposer cela quand nous serons hors de danger. Et, sans doute, il aura le courage de le faire. Mais il provoquera une levée de boucliers. Et les avocats du système "pas de plans" auront beau jeu d'élever le débat en démontrant qu'ils s'ingéniaient, précisément, à sauvegarder ainsi la liberté de décision du futur général - du général élu au jour J et à l'heure H..." (50)

Instruction

Guisan défend une instruction pratique pour chaque échelon de la hiérarchie et mettant en œuvre une tactique adaptée à ses visions stratégiques. Sa première priorité est accordée à l'instruction de la troupe aux nouveaux procédés de combat. Pour les concepteurs de la décision, il préconise une claire répartition des fonctions: "C'est le tacticien qui doit jouer le rôle du chef, et le technicien, celui de conseiller et d'exécutant." (5l)

Le savoir du chef n'a nulle besoin d'être la somme du savoir  de ses subordonnés; il lui suffit d'avoir des connaissances générales pour diriger et l'esprit libre pour imaginer.

Conscient des moyens supérieurs d'un adversaire de la Suisse, il veut que l'armée rencontre l'ennemi dans des conditions: "où notre connaissance du terrain, la rapidité de nos actions, la sûreté dans l'emploi de nos armes et notre endurance (physique et morale) pourront se déployer." (52)

Quant au choix des armements, il place le critère suivant en priorité: "L'outil doit être choisi moins en fonction de ses qualités techniques absolues que des services qu'on attend de lui." (53)

Choix des cadres

La guerre est l'occasion pour Guisan de démontrer sa faculté exceptionnelle à  employer les capacités de ses collaborateurs. Il les cherche, les reconnaît et les utilise. En aucun cas, il prétend tout savoir, mais il sait choisir les hommes capables de faire des propositions, des suggestions, d'avoir un esprit critique, mais constructif et surtout ayant la qualité que Guisan prédomine, un esprit de synthèse. 

C'est ainsi qu'il n'a jamais été un esclave de ses collaborateurs, mais qu'il a su adopter sur un éventail de solutions proposées, une ligne directrice en ayant soigneusement soupesé le pour et le contre de ce qui sera "sa" décision. Il travaille avec un collège d'officiers qui fonctionnent sous ses directives, ses impulsions et ses choix. Il laissait volontiers chacun de ses commandants de corps exprimer des  propositions ou des avis parfois très différents entre eux et parfois divergents de ceux de lui, le général. 

Ensuite il étudiait et choisissait pour décider et imposer sa détermination, sans être lié par qui que ce soit. Il serait tout aussi faux de dénier à Guisan toute compétence stratégique, ainsi que certains le font légèrement, que d'attribuer tous les mérites à des tiers que d'autres recherchent laborieusement, je me demande bien dans quel but. 

Il y a eu un travail d'Etat-major où chacun a contribué à la réalisation concrète de la décision du commandant en chef: c'est le plus bel hommage qu'un commandant peut adresser à ses collaborateurs. La réussite militaire nécessite deux éléments: “l'originalité de la pensée et l'imagination créatrice” (54). Ces deux qualités de l'esprit en dose convenable sont les garanties de surprendre l'adversaire, ce qui est un des plus vieux préceptes militaires.

Quant au choix des officiers, il demande que le caractère soit privilégié, sans aucun préjugé de classe. Il avait annoté dans un recueil de pensées attribuées à Napoléon: "le caractère sans intelligence vaut mieux que l'intelligence sans caractère. Le caractère est en effet plus rare que l'intelligence." Le caractère est de ne pas se laisser griser par les succès ou abattre par l'adversité. Il dit encore à ce sujet et à propos de jeunes officiers: "Le manque de caractère qui leur est parfois reproché apparaît comme un défaut de plus en plus répandu dans la classe sociale où la plupart d'entre eux sont recrutés, la bourgeoisie." (55)

Il fait ce constat qui lui appartient et il le complète logiquement: "Mais aujourd'hui, d'autres forces morales disputent à la bourgeoisie la prééminence. Du monde campagnard et ouvrier sortent des chefs qui influencent, autant que l'ancienne classe dirigeante, le destin du pays." (56)

C'est pourquoi il recommande l'élargissement de la base de recrutement des officiers. Nous sommes, là, sur un élément essentiel de sa pensée. Refusant tout formalisme de classe, Guisan est persuadé qu'il appartient à notre armée d'apporter les ressources matérielles et intellectuelles aux candidats ayant du caractère.

Conclusion

Son rapport a suscité des réactions multiples et n'a pas été sans influence quant aux réformes de l'armée par la suite, mais ceci devrait faire l'objet d'un autre exposé. Des critiques aux actions et propos de Guisan n'ont pas manqué. Certains ont dit qu'il n'apportait pas de solutions, mais ces mêmes personnes n'ont pas reconnu que son principal mérite était de signaler les problèmes et qu'il avait eu la modestie de laisser à ses successeurs le soin de choisir les modalités aux lignes directrices qu'il a largement esquissées et dont les axes ont été suivis.

Pour terminer, je laisse la parole à Guisan lorsqu'il s'adresse à ses officiers supérieurs, jusqu'aux commandants de régiment, à Jegenstorf,en 1945:

"Il s'agissait, en somme, de vouloir une chose, une seule chose; de la vouloir sans relâche: être, à chaque instant, de mieux en mieux, prêts à nous défendre. Et, pour l'obtenir, cette chose, il fallait d'abord la concevoir avec une parfaite netteté; puis la traduire en un acte de volonté constante. Vous aurez été à cet école. Vous aurez eu cette froide résolution ou ce feu sacré, selon votre tempérament. Pour vous, d'abord, et ensuite, pour ceux dont vous étiez les chefs.

La récompense est là: notre pays est demeuré libre; et notre Armée intacte, plus forte, sans doute, qu'elle ne l'a jamais été.

La tâche qui vous attend maintenant ne sera pas aisée. Je vous dirai, entre autres, pourquoi:

D'abord, la gratitude n'est pas un sentiment durable. Et si, aujourd'hui, l'opinion publique reconnaît encore ce que vous avez fait pour que le pays demeure libre, cette reconnaissance risque de s'effacer bientôt.

Ensuite l'imagination est un don assez rare. Notre peuple, dans sa grande majorité, ne sera pas enclin à se demander, dans les années à venir pas plus qu'en 1920, en 1930, ou même après, si le pays pourrait se trouver menacé à nouveau, ni comment. Ce que nous avons fait, à partir de 1933 surtout, pour l'alerter, pour en appeler à sa conscience et à sa vigilance, ce que nous avons fait sera toujours à refaire.” (57)

Antoine Schülé

Contact : antoine.schule@free.fr

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Vous trouverez d’autres articles en consultant la bibliographie du site antoineschulehistoire.blogspot.com


Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.

Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.

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Notes:

1.  André Malraux. "La condition humaine". 1933. Folio.

2. H. Guisan- R. Gafner: "Entretiens". Payot. Lausanne. 1953. 207 p.

(ci-après abrégé GG E). Il s'agit de douze entretiens diffusés par Radio-Lausanne durant l'hiver 1952-3.

3.  Charles-Ferdinand Ramuz: parmi les nombreuses œuvres, il convient de lire tout particulièrement "Les signes parmi nous" (1919), car ce roman préfigure dans une certaine mesure ce qui se retrouve chez W. Prestre dont il sera fait mention ultérieurement ("La Pieuvre", notamment). "Taille de l'homme" (1933) est peut-être une des sources de l'esprit critique de Guisan à l'égard d'une partie de la société bourgeoise. "Besoin de grandeur" (1938) exprime le mieux ce lien homme-nature-Dieu ainsi qu'une fidélité au terroir Romand.

4.  Henri Pourrat: "L'homme à la bêche. Histoire du paysan." E. Flammarion. 1941. Paris. 282 p.

5. Id. p. 9; consulter surtout les p. 7-44 et p. 165-281.

6. G. Rigassi, F. Fornerod, J.-C. Biaudet, M.-C. Jéquier: "Edmond Rossier". Etudes de Lettres. avril-juin 1968. série III, t.1, n° 2.

Ce cahier constitue une bonne introduction à œuvre d'E. Rossier. Consulter tout particulièrement la liste, établie par Mme Marie-Claude Jéquier, des 2'437 articles d'Edmond Rossier pour la Gazette de Lausanne (p.140-179).

7.  Edmond Rossier: à titre indicatif, je vous signale quelques unes de ses études : "Histoire  politique de l'Europe. 1815-1919". Payot. Paris. 1931. 362 p. ; "Du traité de Westphalie à l'Europe de Versailles". Plon et Roth. Paris et Lausanne. 1938. 279 p.; "Sur les degrés du trône. Grandes dames et souveraines". Payot. Lausanne.1939. 211 p.; "Profils de Reines". Payot. Lausanne. 1940. 206 p.

8. GG E: p. 34

9. GG E: p. 30

10. Henri Guisan: "Les leçons de deux mobilisations". Lausanne. F. Rouge. SA librairie de l'Université. 1954. 31 p.

11 GG F: p. 33.

12. Archives Fédérales (AF). AF:27/12611 et AF: 27/12618

13. Willi Prestre: auteur de nombreux romans, il faut retenir son roman terrien: "La lente agonie", "Les suicidés", "Tocsins dans la nuit" et surtout "La pieuvre". Il est à signaler que sous le patronage d'Henri Guisan et de Monseigneur Charrière, W.-A. Prestre a fondé "La chaîne de Reconstruction Européenne", la CRE. Le principe en était simple: 1. faire les avances matérielles nécessaires à la reconstruction de l'Europe ou à la remise en valeur de ses industries et de son agriculture; 2. récupérer ces avances sur le surplus de la production obtenu; 3. demander ensuite aux bénéficiaires un prêt de solidarité pour aider d'autres nécessiteux. Par son automatisme même, la CRE recréait le goût de l'effort, puis le sens de la responsabilité individuelle, enfin l'esprit de solidarité. C'était la régénération de l'économie assurée par le développement des vraies valeurs humaines. Ce projet ambitieux ne reçut pas la caution financière qu'il méritait: le projet était trop bon et visait une autre forme de rentabilité, encore méconnue des capitalistes purs et durs et ceci encore de nos jours.

14. Revue militaire suisse: cette revue est essentielle pour connaître les penseurs militaires suisses de langue française. Sans cette revue, nombreux sont ceux qui resteraient complètement dans l'oubli, bien à tort car la pensée militaire suisse est spécifique à notre politique de défense et représente bien souvent la synthèse européenne d'une conception idéale de la défense.

15. Général X.Y.: "Réflexions sur l'Art de la guerre". Ed. Charles Lavauzelle. 1921. 201 p.. Les pages 5 à 88 sont celles qui ont eu le plus d'écho chez H. Guisan.

16. Henri Guisan. AF:E 27/12790

17. Règlement: "Le service en campagne" 1927. Textes soulignés et annotations manuscrites d'H. Guisan, relevés par M. le cap Jermann (EM rgt chars 7, Sur Cré, 2802 Develier; adresse figurant sur l'exemplaire de la Bibliothèque militaire fédérale, 3003 Berne).

18. Oskar Frey est un colonel schaffhousois qui a su, avec le caporal August R. Lindt, donner une impulsion décisive à "Armée et Foyer" et au "Service des conférences". Il est l'auteur de nombreux bulletins, à distribution réduite, qui permettent une approche réaliste des perceptions militaires du conflit mondial en cours, avec les conséquences déduites pour notre pays.

19. Cette association a publié de nombreuses conférences ayant des lignes politiques marquées tout en restant très helvétiques.

20. H. Guisan: La loi réorganisant l'instruction de l'armée. Publications de l'association patriotique vaudoise. Fascicule 6. Imprimerie Centrale. Lausanne. 1935. p.12-24.

21. Id. p. 24.

22. H. Guisan: Notre défense nationale. Publications de l'Association patriotique vaudoise. Fascicule 7. p.23-35. Ce discours de Guisan fait suite aux propos du col.-div. Guillaume Favre (ancien chef d'arme de la cavalerie).

23. Id. p. 24.

24. Id. pp 24-5

25. Id. p. 25

26. Id. p. 25

27. Id. p. 26

28. Id. p. 28

29. Id. p. 34.

30. H. Guisan: Die Seele unserer Armee und die soziale Rolle des Offiziers. 1934. Sonderdruck der Neuen Schweizer Rundschau. 29 p.

Version allemande d'une conférence qu'H. Guisan donnera souvent et qui verra son édition française: Notre peuple et son armée. 9:12., 1938. Ed. Polygraphiques SA. Zürich. 39 p. (ci-après abrégé NPEA).

31, NPEA: p. 7.

32, NPEA: p. 8

33, NPEA: p.21

34. NPEA: p. 22.

35. Id.

36. NPEA: p. 25

37. NPEA: p. 26

38. NPEA: p. 29.

39. NPEA: p. 30.

40. NPEA: p. 33.

41. NPEA: p. 33

41. id

42. id

43. id

44. NPEA: p. 37.

45. NPEA: p.39.

46. Général Guisan au lt-col Bracher. Lettre du 25 avril 1947. Intitulé de son message: Texte français de mes dépositions à la séance de la Commission du Conseil national le 26 février à Interlaken concernant mon rapport sur le Service actif 1939-1945 et le rapport du Conseil fédéral y relatif. 7p.  AF: 27/15070.

47. Id. p. 1

48. Id. P. 3

49. Major Barbey: "P.C. du Général". Journal du chef de l'Etat-Major particulier du général Guisan. 1940-1945, La Baconnière. Neuchâtel.1948. 280 p.(ci-après abrégé PC G). Du même auteur, "Aller et retour". Mon journal pendant et après la "drôle de guerre" 1939-1940. La Baconnière. Neuchâtel. 1967.179 p.

50. PC G: p. 221-222.

51. Rapport du Général Guisan à l'Assemblée Fédérale sur le service actif 1939-1945. 262 p.(ci-après abrégé: RAFSA). Il est suivi de deux annexes: 

I. Rapport du Chef de l'Etat-Major Général de l'Armée. 

II: Rapport du Commandant de l'Aviation et de la D.C.A.; Rapport de l'Adjudant Général de l'Armée; Rapport du Chef de l'Instruction de l'Armée; Rapport du Chef du Personnel de l'Armée. 

Ceci forme un tout de 1'210 pages où des avis contraires à ceux du Général sont exprimés: une originalité à remarquer.

51. RAFSA: p.84

52. Id.

53. RAFSA: p. 97.

54. La meilleure traduction de la pensée militaire d'Henri Guisan en concepts théoriques a été faite par le col cdt de C (1er CA), le neuchâtelois Samuel Gonard: "Réflexions sur la nature et l'exercice du commandement militaire". Décembre 1959. Cette conférence a été publiée dans la RMS. Auteur dont les œuvres se lisaient avec le plus grand profit (la correction du temps verbal s'impose en 2025).

55. RAFSA: p. 181

56. Id

57. RAFSA: pp. 226-7


mardi 18 novembre 2025

Documents 1860 et 1877: Opérations militaires suisse et française, planifiées en Savoie, au XIXe siècle.

 Savoie : analyse comparative militaire  suisse et française

Pour donner suite à mon article sur la Neutralisation de la Savoie” (à lire sur mon blog), voici  mes synthèses de deux études militaires, l’une suisse de Hans Wieland (1860) et l’autre française de Séré de Rivière (1876). Cette étude comparative vous sera fructueuse en s’accompagnant d’une carte.  

Ici sont réunis tous les éléments pour imaginer les formes possibles d’un conflit ouvert en Savoie. C'est mieux qu'un jeu de guerre !

Zone géographique étudiée.

Hans Wieland (1822-1894), à ne pas confondre avec son frère Heinrich W. : Originaire de Bâle. Spécialiste de l’infanterie. Homme politique. Rédacteur de Allgemeine Schweizerische Militär-Zeitung. Développement de l’instruction (formation des instructeurs et officiers). Etudes sur la défense nationale.

Références de son rapport, présenté ici sous forme de synthèse: 

AF E27 11 779 (version française) ou AF E27 11 773 (version allemande).

(AF pour Archives fédérales (à Berne); fonds E27; volume 11; liasse 779).

Idées sur une occupation des provinces du Nord de la Savoie par

les troupes fédérales suisses. 

Hans Wieland, 19.03.1860.


1. Situation actuelle inquiétante entre France (F) et Suisse (CH)

- nécessité d'envisager occupation des provinces du Nord de la Savoie (S) par troupes fédérales.

Deux objectifs militaires :

1° occuper immédiatement la zone neutralisée de la S;

2° occuper les frontières occidentales pour permettre le renfort des troupes engagées.

- les circonstances politiques décident du début des opérations et la décision n'appartient pas au militaire, auteur du rapport.

2. Constats

- les douaniers et gendarmes en S ne peuvent pas s'opposer à une troupe entrant en force

- attitude favorable à la CH des provinces du CHABLAIS, du FAUCIGNY, du GENEVOIS et du Nord du SALEVE.

3. Plan d'opération

Opération s'appuie sur des forces réparties à GENEVE et à AUBONNE  (environ 10'000 ho).

3.1 Attaque sur EVIAN et sur ligne EVIAN-ST. GINGOLPH; ST. MAURICE est une base ultérieure.

3.1.1 réquisition de tous les bateaux du LEMAN, dès occupation commencée, assurer services réguliers OUCHY-EVIAN et VEVEY-EVIAN.

3.2.2. a) s'emparer de la vallée de l'ARVE, de BONNEVILLE;

3.2.2. b) en parallèle de la conquête de l'ARVE, la division stationnée à GENEVE occupe le GENEVOIS et s'empare du MONT-VUACHE.

3.3 La div stationnée à AUBONNE se tient prête à marcher sur GENEVE.

3.4 BONNEVILLE PRIS :

-occuper positions militaires favorables entre BONNEVILLE et ANNEMASSE; - surveiller l'ARVE; - observer les passages pour ANNECY.

3.5 occupation des provinces par de petits détachements :

- un gros détachement à SALLENCHES; - observation des passages qui mènent à la vallée de l'ISERE.

3.6 actions possibles de la F (nous sommes en mars) sur la ligne d'ANNECY au FORT DE L'ECLUSE car mouvements difficiles (neige) par vallée de l'Isère pour le Sud de la vallée de l'Arve.

3.7 Le contrôle de la ligne BONNEVILLE-GENEVE permet de se porter rapidement contre toute possibilité ennemie.

4. Personnel à engager

Il faut prévoir une occupation en force de la S avec 7'722 hommes et 11 pièces d'artillerie. 

A cet effet, 9 bataillons d'infanterie (bat inf) (chacun de 700 ho), 9 compagnies de carabiniers (cp car) (chacune de 100 ho), 1 batterie (bttr) de pièces de 6 (175 ho), 1 bttr pièces de montagne (mont) (115 ho), 1 bttr roquette (100 ho), 1 cp de sapeurs (100 ho), 1 cp de guides (32 ho).

4.1 Garder 6'000 ho (détachement ad hoc) et l'essentiel de l'artillerie entre BONNEVILLE et ANNEMASSE.

Répartition  du solde :

400 ho EVIAN

400 ho SALLENCHES

400 ho passages col BONHOMME-SALEVE

Perte prévue : 500 ho blessés ou morts. 

4.2 Prévoir les relèves par des réserves de CH (landsturm pour EVIAN).

5. Organigramme des troupes à engager

Avant-garde (Lausanne-Ouchy)

2 bat inf (1'400), 3 cp car (300), 1 cp sapeurs(100) et 1 bttr fusées (100),

soit pour l’avant-garde : 1'900 ho.

Gros

1ere brigade (Vevey)

3 bat inf (2'100 ho)  et 1 cp car (100), soit 2'200 ho.

2eme brigade (Villeneuve-Bex)

3 bat inf 1 cp car, soit 2'200 ho,

soit au total pour le gros : 4'400 ho.

Réserve (Châtel-St. Denis)

1 bat inf (700), 4 cp car (400), 1 bttr pi de 6 (175) et 1 bttr pi mont (115)

soit pour la réserve : 1'390 ho.

Les différents EM se partagent les guides.

6. Recommandations particulières

6.1 Le tiers des troupes doit être constitué de suisse-allemands. Ce que Berne a de meilleur serait le mieux.

6.2 attention à l'ardeur des troupes … romandes (les "pétulants"), la Suisse allemande est bien disciplinée [ouf!]

6.3 Ne pas prendre le col fédéral Kurz: "manque de résolution".

7. Mesures de précaution

7.1 Ne pas perdre GENEVE et BALE en s'emparant de THONON et d' EVIAN  et donc nécessité de garder les frontières du JURA.

7.2 Le printemps est la meilleure saison pour attaquer la S.

7.3 Les troupes F viendront de LYON (par ANNECY et FORT L'ECLUSE) pour s'emparer de GENEVE. F cherchera à contrôler l'ARVE.

Pour la défense de GENEVE: CH doit prévoir environ 6'700 ho en première urgence. La réserve d'AUBONNE est de 5'000 ho. Les brigades d'AUBONNE sont des troupes d'élite et de volontaires. 

Missions principales:  observer et surveiller vallée de JOUX, les passages du MARCHAIRUZ, de ST. CERGUES, du FORT DES ROUSSES.

8. Attaque d'EVIAN

EVIAN EST LA CLEF STRATEGIQUE DU NORD DE LA SAVOIE.

LA LIGNE EVIAN,ST. GINGOLPH, SAINT- MAURICE DOIT SERVIR DE BASE

AUX OPERATIONS ULTERIEURES.

Evian est le nœud central où aboutissent les routes principales et les communications du Nord de la Savoie...; par rapport à Thonon, Evian est -en plus- une forte position tactique.

Brigade 1 et 2 se concentrent entre VILLENEUVE et ST. GINGOLPH.

8.1 Engagement (voir pt 5)

1/2 bat + 1 cp car du VAL D'ILLIERS sur COL DE GOLEZE vers SIXT (dans la vallée du Giffre)

1/2 bat + 1 cp car de MARTIGNY par TETE-NOIRE sur CHAMONIX et SALLENCHES dans vallée de l'ARVE.

Avant- garde dans 4 ou 5 des plus grands bateaux du lac : 1 bttr de fusées sans chevaux, sans caissons, avec les dressoirs et 25 à 50 fusées

le meilleur bateau n°1: commandement, 2 cp de chasseurs, l cp car, 2 dressoirs de fusée, 1 détachement de sapeurs; destination: les bains d'AMPHION pour débarquement sur EVIAN.

deux bateaux n° 2 et n°3 suivent: 5 cp des 2 bat d'avant-garde; destination: 1 bateau reste à AMPHION, l'autre devant EVIAN avec le bateau n°4.

1 bateau n°4, avec 2 cp restantes, bttre de fusée et le solde de la cp des sapeurs; destination: avec le 3° devant EVIAN à deux portées de canon du rivage.

La distance entre les bateaux 1 et 4 est de 3'000 pas.

A) EVIAN PRIS:

Envoi de signaux.  Bateau n°2 se rend sur la DRANSE, s'empare du PONT.

B) EVIAN PAS PRIS:

- rembarquer et gagner le large

L'attaque doit se jouer sur : 1. la rapidité de la manœuvre 2. l'effet de surprise.

Lorsque S prise, 3 à 4 bateaux assurent le service régulier.

8.2 EVIAN PRIS:

- occuper rapidement vallée de l'ARVE, BONNEVILLE;

- rapidité, efficacité, pas d'entrée triomphale, pas de discours, pas de toasts...

- marche immédiate sur vallée de l'ARVE;

8.2.1 Avant-garde : par EPINE VAILLY et ST. JOIRE sur BONNEVILLE

10 heures de marche.

8.2.2 1er détachement rejoint avant-garde à ST. JOIRE (au débouché de la vallée du GIFFRE);

8.2.3 2me détachement occupe ST.GERVAIS, atteint SALLENCHES.

Lorsque l'avant-garde est à  BONNEVILLE, le premier détachement opère jonction avec le deuxième détachement aux environs de CLUSES.

Remarque: les détachements sont conduits par des officiers déterminés.

8.3 BONNEVILLE PRIS:

La div à GENEVE s'empare du MONT-VUACHE et prend position en arrière de FRANGY.

8.4 SITUATION VOULUE AU SOIR DE J +3 :

3'000 ho en arrière de FRANGY,

6'000 ho entre ANNEMASSE et BONNEVILLE,

1'500 ho en détachements sur passages,

3'500 ho à GENEVE,

5'000 ho à AUBONNE,

SOIT 18'000 HOMMES SUR LIGNE AUBONNE-GENEVE-BONNEVILLE.

9. Ripostes possibles de la F

- actions à prévoir des différentes places d'arme de la F: Strasbourg, Belfort, Besançon et Lyon.

Les positions les plus proches de notre frontière sont: NEUBRISSACH, FORT DE JOUGNE, FORT DES ROUSSES et FORT DE L'ECLUSE.

En conséquence, la CH se doit d'occuper les points de la frontière les plus exposés.

9.1 BALE : 10'000 ho

9.2 routes des VERRIERES (1 br), de STE-CROIX, de JOUGNE (1 br).

Cela nécessite une div de 7'000 ho, avec 1 br à YVERDON: prévoir une réserve de 3 à 4 bat.

La frontière du JURA jusqu'à GENEVE nécessite une armée de 38'000 ho. Avec cela , nous avons encore une réserve de 65'000 ho non-engagés.

9.4 TROUPES ENCORE DISPONIBLES

1 div à MORAT; 3 DIV ENTRE AARBERG et SOLEURE et 1 div à OLTEN.

Il s'agit de constituer une base de défense ayant une masse centrale située à AARBERG.

La F cherchera à conquérir BERNE, soit par BALE, HAUENSTEIN, soit par JOUGNE, YVERDON, MORAT.

Fin de la synthèse établie par Antoine Schülé.

La traduction française manuscrite complète de ce rapport Wieland est consultable aux Archives fédérales, selon références données en introduction. 

****

Voici maintenant ma synthèse de l’analyse de Séré de Rivière, pour la France. A lire utilement avec une carte relief ! 

Ci-dessous, vous avez, en sigle orange, les forts dits Séré de Rivière, construits jusqu’en 1914.

Raymond Adolphe Séré de Rivière (1815-1895) : Polytechnicien. Officier de Génie. Après la défaite de la France en 1870 et 1871, il a établi un système de défense, adapté aux nouvelles évolutions de la conduite de la guerre et des armements. Il combine zones fortifiées et actions des armées en campagne (le rideau défensif). Il prend en compte le chemin de fer et les nouvelles voies de communication. 

Mon travail se base sur une copie du manuscrit de Séré de Rivière qui fondé sa note sur d’autres études qu’il mentionne au début de celle-ci. 

Etudes préalables

Note sur la défense de la Haute-Savoie

Séré de Rivière, 1877. 

1. Cas de figure :  France (F) contre Allemagne (D) et Italie (I).

Savoie (S) pour création de diversions utiles (sans actions décisives). Le champ de bataille réel : bassins de Saône et de Seine

2. Jonctions des forces D et I sur territoire suisse (CH).

Deux variantes: respect et non-respect de la neutralité du Nord de la Savoie (S), selon traité 1815 :

2.1 EN CAS DE RESPECT:

dispositif militaire doit se prévoir en arrière de la ligne du Rhône sur le massif du Jura derrière LES BAUGES

contre-attaques: vallées de l'ARC, HAUT-ISERE, défilé des BORNES, ARVE.

2.2 EN CAS DE NON-RESPECT:

Deux perspectives: - neutralisation de la Savoie (S) et son annexion à la F; 

- système de défense des Alpes.

3. Article 3 du traité du 20 novembre 1815:

"La neutralité de la Suisse sera étendue au territoire qui se trouve au Nord d'une ligne à tirer depuis UGINE y. c. cette ville au midi du lac d'ANNECY par FAVERGES jusqu'à LES CHEVAINES au-delà du lac de BOURGET jusqu'au RHôNE, de la même manière qu'elle a été étendue aux provinces du CHABLAIS et du FAUCIGNY, par l'article 92 de l'acte finale du Congrès de Vienne."

4. Cas d'hostilité F et I

Enjeu: la maîtrise des vallées ISERE et ARC.

Les avantages pour F: - destruction château MONTMELIAN; - en amont du FORT BARRAULT, vallées ISERE et ARC ouvertes en toute saison et "neiges bloquent tout secours de l'autre côté des Alpes."

S appartient maintenant à la F. Paradoxe pour la CH, si F désire une application rigoureuse du traité de Vienne, la F aurait acquis le droit de prendre si besoin en était la route du Valais.

5.1 Etudes de cas:

F contre CH, I contre CH, F contre I : la neutralité de la S est inutile.

Cependant, si F contre I+D: S situation capitale.

5.2 F contre I+D

pour I et D: bassins Saône et Seine sont les objectifs

I a les passages MONT-CENIS et PETIT-SAINT-BERNARD, cependant F possède des défenses inachevées, mais suffisantes, aux débouchées des vallées ISERE, MAURIENNE, TARENTAISE.

En conclusion, I préférerait : routes du SIMPLON, SAINT-GOTHARD, GRAND-SAINT-BERNARD, soit avec, soit sans le consentement de la CH (avec ses protestations réelles ou simulées).

LE PRINCIPAL POUR ITALIE EST DE TROUVER LA VALLEE INFERIEURE DU RHONE LIBRE DE TOUT OBSTACLE.

Une véritable course de vitesse qui implique pour F : avec rapidité, se porter en S jusqu'à la frontière et à portée de la ligne de faîte de la rive gauche du Rhône.

Objectif F : bloquer I entre St. Maurice et Monthey.

6. Séré de Rivière craint l'hostilité CH

" Les discussions de la presse, les publications des publicistes militaires, l'attitude hostile à la France de l'opinion publique, doivent nous convaincre qu'en pareille circonstance, non seulement la Suisse ne demeurerait pas neutre, mais qu'elle se joindrait à nos ennemis."

7. Principes admis:

- alliance I+D ; - rupture neutralité CH.

Passage I par CH: SAVOIE-VALAIS 

- par la route au Sud du LAC LEMAN, mais barrage facile à ST.GINGOLF

- par la vallée de l'ARVE,

ligne ANNEMASSE, BONNEVILLE, CLUSES, SALLANCHES, CHAMONIX, COL

DES MONTETS, BARBERINE, TRIENT;

- par la DRANSE,

lac de THONON, ABONDANCE, COL DE MORGINS, TROIS TORRENTS, val

d'ILLIERS, MONTHEY.

p.12 "en aval de la cluse de Saint-Maurice que défendent des coupures fortifiées sans grande valeur militaire."

8. Dispositif F :

8.1 Première phase : - respecter le territoire CH; - s'établir en première urgence aux cols de MORGINS et MONTETS; - barrer gorges des EAUX-NOIRES (au-dessus CHAMONIX) et - prendre position en arrière de la frontière au col de la BALME.

8.2 Deuxième phase :

En cas de violation de la CH par I

- occupation immédiate par F : - du val d'ILLIEZ, - du col de LA FORCLAZ - du col de MORGINS;

- descendre à MONTHEY POUR MAITRISER LA CLUSE DE SAINT-MAURICE.

Objectif F: empêcher tout mouvement ennemi dans le bas-Rhône pour "imposer à l'ennemi le passage du Gothard, difficilement praticable selon les saisons."

FRANCE ACCORDE UNE IMPORTANCE CAPITALE AU COL DE MORGINS. (p.13)

9. Analyse détaillée d'un point de vue géographique

A signaler:

(p. 16) " Il existe ... à CHÂTILLON, en avant de BONNEVILLE, entre le cours de l'ARVE et celui du GIFFRE, un contrefort dont l'occupation permettra de maîtriser d'une manière absolue tout mouvement pénétrant par le bassin de l'ARVE."

(p. 16) " En attendant que nous puissions assurer la défense de la Haute-Savoie, à l'aide d'ouvrages de fortification permanente,..." prêter attention aux constructions de voies de communication.

Séré de Rivière insiste sur leurs dangers [note du rédacteur : mais il ne parle pas des avantages!].

10. Deux cas de figure en défensive:

10.1 Cas vallée de l'ARVE

- troupes quittent MARTIGNY; - retraite par la FORCLAZ; - en couverture, emploi d'une partie de l'artillerie et de l'infanterie;

- gros de la troupe: VALLORCINE, COL DE LA BALME (défense renforcée);

- au col de LA FORCLAZ, détachement retient l'ennemi;

- tenir le col de la BALME et le défilé de la TETE NOIRE;

- rendre les passages impraticables à l'artillerie;

- organiser résistances aux chalets de LA BALME, à CHERAMILLON et au village du TOUR.

Décision réservée: si infanterie coupée, 

- prendre passage à la POYAZ SENTIERS DES COLS DE BERARD, SALENTON;

- résistance dans la vallée de l'ARVE partout où cela est possible;

- CHAMONIX: résistance favorable;

- si évacuation de CHAMONIX, occuper les cols de LA FORCLAZ, de VORAZ pour gagner LE FAYET, AVEC RUPTURES DES PONTS, FAIRE SAUTER PASSAGES ROUTIERS.

- établir liaison avec troupe au col de BONHOMME (troupe de l'Isère, de l'ARLY).

Rassemblement des forces:

(p. 20) " jusqu'à CLUSES où l'étranglement de la vallée se prête à l'organisation de défenses de campagne.

En arrière de CLUSES, on rencontre la route transversale de THONON à ALBERTVILLE à laquelle aboutissent tous les chemins franchissant la frontière entre l'Arve et le lac, et par laquelle nos troupes de l'Arve pourraient donner la main aux détachements opérant dans le Giffre et dans le bassin des Dranses et “principalement à celui qui sera chargé de la défense du col de Morgins."

10.2 Cas vallée de la Dranse

- abandon de la position de MORGINS et - retraite par ABONDANCE

Première résistance possible à organiser :

(p.20) "prendre position sur le contrefort qui sépare la DRANSE d'ABONDANCE de celle de BIOT, la gauche appuyée à BONNEVAUX, le centre au col du CORBIER et la droite au BIOT.";

- de BONNEVAUX, surveiller tous les passages du bas de la vallée du Rhône dans la Dranse d'Abondance;

-créer une ligne de défense s'appuyant sur la route de THONON à UGINE, par TAMMIGES, CHATILLON, CKUSES, SALLANCHES et MEGEVE;

- résistance à assurer au PONT DE BIOGE, lieu de conjonction des deux vallées d'ABONDANCE et du BIOT, lieu capital car possibilité de détourner la défense de CHATILLON. (p. 21) "Il y a donc lieu d'étudier le mode d'occupation de ce point par un ouvrage permanent."

11. En cas de retraite nécessaire:

dispositif à adopter

(p.21) "défendre de front l'entrée de la trouée d'Annecy, en se plaçant entre le SALEVE et les BORNES sur les hauteurs étagées qui s'étendent en arrière de la ROCHE."

- les corps de l'Arve et des Dranses s'unissent dans le camp retranché des SALEVES qui commande les abords de Genève.

- Objectif: la maîtrise du point stratégique que constitue GENEVE.

- ceci passe par la maîtrise:

du MONT VUACHE en face des escarpements du CREDO et dont l'extrémité Nord est soutenue par le FORT DE L'ECLUSE;

et du MONT SION: GENEVE-ANNECY, GENEVE-SEYSSEL.

p.22 " La disposition des crêtes du Mont-Sion et des extrémités des Salèves et du Mont-Vuache qui le débordent constitue une position défensive de premier ordre; les abords sont protégés vers le Sud-Ouest par la rivière des USSES qui vient se jeter dans le RHONE immédiatement en amont de SEYSSEL."

Importance des Monts Salève sur Genève.

Fin de la synthèse par Antoine Schülé 

de la Note établie par Séré de Rivière.

Contact: antoine.schule@free.fr 

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Vous trouverez d’autres articles en consultant la bibliographie du site antoineschulehistoire.blogspot.com

Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.

Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.

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mercredi 22 octobre 2025

Neutralisation de la Savoie (1815 à 1920)

 Neutralisation de la Savoie et neutralité de la Suisse.

par Antoine Schülé, historien.

En hommage à Honoré Coquet.


Les régions du Faucigny, du Chablais et du Genevois, 

que la géographie avait placées 

dans les frontières naturelles de la Suisse, 

sont cependant toujours restées 

en dehors du groupement politique de la Confédération.”

M. Cramer, rapport au Chef Département politique, 28.06.1918

Avec l’affaire du val des Dappes (consulter mon blog), je vous avais déjà proposé l’analyse de la création d’une partie jurassienne de la frontière franco-suisse et les questions juridiques qu’elle posait. Avec l’affaire de Savoie, nous aborderons plusieurs sujets : la neutralité, la neutralisation, la frontière dite naturelle, les échanges territoriaux, les relations diplomatiques, les prétentions militaires des uns et des autres... 

Un diplomate, un homme politique de nos jours et un conseiller militaire, tous ayant encore une capacité de réflexion, comprendront que l’histoire nous confronte à des situations complexes qui ont déjà trouvé des solutions dans le passé, malgré la multiplicité des intérêts mis en jeu. La décision finale dépend parfois du poids politique d’un pays qui ne semblait pas concerné à première vue.

En effet, de 1814 à 1919, le statut particulier de la Savoie suscite régulièrement des problèmes aux gouvernements, aux militaires, aux diplomates comme aux juristes des grandes puissances européennes. 

La rapide synthèse se propose de porter un éclairage sur l'évolution de la valeur de la Savoie dans la perspective d’une défense de la Confédération suisse au 19e et 20e siècle. Je vous invite à lire cette communication avec des cartes et après avoir observé, au préalable, les reliefs du Lac Léman (et non le lac de Genève) jusqu’à Nice.

Neutralité et neutralisation.

Par la déclaration du 20 novembre 1815, les Puissances (Angleterre, Prusse, Autriche, Russie) assimilent la neutralité de la Suisse à celle de la Savoie, alors que les participants et les témoignages écrits des discussions préalables font état d’une neutralisation. 

La première difficulté est de savoir ce que le mot «neutralité » signifie pour les diplomates et les juristes, auteurs du texte. Une lecture stricte démontre que sa concrétisation dans les faits est rendue difficile, car les termes adoptés sont suffisamment vagues, voir contradictoires pour alimenter un débat d’une durée de 104 ans. Le gouvernement suisse pense et agit dans l’idée qu’elle se fait de la “neutralisation” de la Savoie, alors que les Puissances signataires ne distinguent pas toujours la différence entre «neutralité » et «neutralisation ». Cette confusion des termes est aussi révélatrice des modes de pensée du moment. Sans aucun doute, l’attitude de la Suisse depuis 1789 et jusqu’à 1815, période de profonde mutation, à permis cette confusion : sa neutralité était devenue une neutralisation !

La «neutralité » est un statut délibérément choisi par un pays souverain pour se maintenir en dehors d’un jeu automatique d’alliance(s) en cas de conflits à l’extérieur de son territoire : ce qui ne lui interdit d’ailleurs pas de souscrire à une alliance jugée conforme à ses intérêts ou à ses besoins de défense. C’est ce qu’avait connu la Confédération helvétique, par choix assumé, au cours d’une longue tradition, depuis 1515 jusqu’à la Révolution française. 

Nous avons deux types de neutralité en Suisse : celui “libre” de l’Ancienne Confédération (selon la théorisation qu’en fera plus tard Grotius, mais avec des nuances particulières), fruit d’une lente naissance interne - depuis 1291 - dans la longue durée (lire annexe 1) et celui “imposé” de 1815, donc du traité de Vienne, répondant essentiellement à des motifs militaires des grandes puissances (lire annexe 2) : chacune d’entre elles y trouvant un avantage, qui diminuera de plus en plus, en raison du développement du réseau routier et ferroviaire d’une part et des fortifications sur les grands axes d’autre part. 

Les cantons souverains de l’Ancienne confédération helvétique contractaient des alliances selon leur volonté : des capitulations fixaient l’engagement de troupes cantonales,  avec ses diverses grandes puissances, voisines ou éloignées (Angleterre, Russie p.e.) ayant parfois des intérêts divergents. L’erreur grossière est de considérer ces troupes à l’étranger comme des “mercenaires”. Ceci est un mensonge constamment répété et cela n’en fait pourtant pas une vérité ! Ceci est ignorer qu’un canton souverain était en droit de conclure une alliance militaire avec la puissance de son choix. Le “mercenaire” est celui qui, individuellement et pour un salaire  conséquent, se met à disposition d’une armée étrangère. Il se distingue aussi du “volontaire” qui s’engage par conviction pour la cause d’un pays, mais à titre individuel et souvent pour la solde équivalente à celle donnée à ses compagnons d’arme. Notons aussi que Napoléon Ier a exigé des cantons la mise à disposition d’hommes pour livrer ses guerres : des mercenaires, non; quelques volontaires, c’est probable (soif d’aventure, besoin économique); beaucoup par obligation, pour remplir des quotas exigés par Napoléon, ce qui fut difficile à remplir dans plus d’un canton ! En France, traiter un soldat de la Légion étrangère de “mercenaire” serait en effet une injure  : c’est un volontaire, pour des motifs certes très divers. Des Suisses s’y sont engagés pour servir la France et non pour couvrir quelques crimes inavouables !

Sans vouloir soulever une polémique, car elle existe encore de nos jours, il y a eu chez les militaires suisses, comme Jomini, Dufour, von Sprecher et encore Guisan, une constante : pour eux, la neutralité suisse n’a jamais été une éthique ou un but, mais restait seulement un moyen pour assurer un maximum d’indépendance à un pays encerclé par de grandes puissances, ayant eu régulièrement des conflits d’intérêt dans le passé. Cette neutralité autorisait des alliances avec l’ennemi de tout agresseur de notre pays. Economiquement, la préservation des intérêts vitaux du pays est la règle : les échanges entre Etats se sont construit dans la longue durée et changer de partenaire commercial, de plus en période de conflits interétatiques, est plus facile à dire qu’à faire. 

Par contre, la neutralisation est un statut bien souvent imposé par des pays tiers, sans demander le consentement des populations du pays concerné. Parfois, elle répond à un gouvernement qui ne peut pas assurer la défense d’un de ses territoires (éloignement : Neuchâtel-Prusse; séparation géographique : les Alpes pour Sardaigne-Savoie).  Elle est donc plus d’ordre militaire que politique. Prenons un exemple, celui de Neuchâtel.

La Suisse du XIXe s. cultive une autre originalité que seul le canton de Neuchâtel possède : il est une principauté ayant un Hohenzollern (Prusse) comme souverain (depuis 1707) et la Diète helvétique la reconnaissant comme canton suisse (fruit d’une ancienne combourgeoisie de 1406).  Lorsque le Roi de Sardaigne et certains diplomates pensent à la question de Savoie que nous allons traiter, il est probable que le cas de Neuchâtel leur sert de modèle. 

D’un point de vue purement juridique, une étude comparative utile est à établir avec la neutralisation du Grand Duché du Luxembourg (1867) et de la Belgique (1831, Protocole de Londres). La neutralité suisse est la seule avoir survécu dans le temps, certes avec des limites : les pressions économiques des pays belligérants n’ont jamais manqué pendant le XXe siècle. La guerre économique précède toute guerre avec emploi de la force armée. Le développement classique : menace d'abord, ensuite démonstration ponctuelle de force et, au final selon exigence du moment, confrontation des forces - sur un front restreint ou sur un front large. Pour une prospective, seule l'échelle temporelle de cette gradation est difficile à déterminer. 

En 2025, je constate avec tristesse que la Suisse a perdu dans les faits sa neutralité : elle s’aligne, quand ce n’est pas un simple lien de vassalité, soit avec les Etats-Unis, soit avec le carcan de Bruxelles, qui ne représente en rien l’Europe de l’histoire et de la culture, qui tue les souverainetés des états de façon méthodique. Il n’y a plus des alliances, mais des actes de soumission ! Revenons à notre sujet. 

La Savoie convoitée par la France

Prenons un recul historique de trois siècles. Avant le XVIe siècle, les princes de Savoie ont voulu créer un Empire  où était inclue une partie de la Suisse romande actuelle. La perte de celle-ci et les conquêtes d’Henri IV ont réduit la Savoie à ce territoire qui nous intéresse aujourd’hui. 

La France n’a pas cessé d’agresser ce territoire pour établir ce qu’elle considérait comme sa frontière naturelle : de 1536 à 1559, la Savoie a été occupée par les troupes de François Ier; Henri IV a imposé sa guerre de 1600 à 1601; Louis XIII de 1630 à 1631; Louis XIV de 1690 à 1697 et de 1703 à 1713. 

D’ailleurs, Louis XIII avait accepté le principe d’une neutralisation de la Savoie le 10 juin 1611. Le but n’était pas de satisfaire les Suisses par une faveur, mais de soulager militairement aussi bien la Savoie que la France d’une défense éventuelle exigeante en hommes et en armes. Par contre, dans la perspective des Confédérés, le risque d’une implication militaire dans un conflit des grandes puissances était plus grand.

Le comte Goyon, ministre du Duc Victor-Amédée II , en 1690 (dans le cadre de la guerre de succession d’Espagne), alors que Louis XIV s’emparait de la Savoie, l’avait proposée une nouvelle fois à la Diète helvétique. L’intention de Victor-Amédée était de protéger sa frontière du Piémont et la Savoie contre l’invasion française. Lors des discussions diplomatiques, le Duc acceptait d’agréger la Savoie aux Cantons suisses et, en contre-partie de l’acceptation helvétique, renonçait à toute prétention sur le canton de Vaud et la République de Genève. Louis XIV donnait son accord à la Confédération pour que le Chablais, le Faucigny et la place de Montmélian, clef militaire à cette époque, soient garantis par les troupes suisses , ce qui assurait la sécurité de Genève et de la frontière sud du territoire confédéral.   Cette négociation échoua par un refus de la Diète qui percevait un danger dans son éventuelle extension territoriale.

En 1795, pendant la Révolution, le Savoyard Joseph de Maistre avait rédigé un projet d’union de la Savoie au Corps helvétique, non comme canton, mais comme allié, avec participation à la neutralité suisse, le Roi de Sardaigne restant le souverain. Le traité de Paix de 1798 entre le Piémont et la France a rendu ce projet caduc. 

Royaume de Sardaigne

Traité de Vienne (1815) et cession de la Savoie à la France (1860)

Lors de la cession de la Savoie à la France en 1860, une application rigoureuse des traités quant à cette neutralisation aurait pu conduire à des situations aberrantes. Si la Suisse estimait ne pas devoir intervenir ou tout simplement s’était trouvée dans l’impossibilité d’intervenir, la Savoie aurait pu courir le risque de se trouver sans troupes face à un agresseur. Autre cas de figure possible : la France aurait pu exiger le passage par le Valais qui avait été concédé au Roi de Sardaigne. Cette cession de 1860 n’avait pas été prévue par les auteurs de la déclaration de 1815 et elle aurait dû entraîner des amendements à sa suite. Autre exemple : la ligne de chemin de fer, le long du lac de Bourget, aurait dû être interdite aux troupes françaises, car elle se trouvait dans la zone neutralisée ! Les prévisions des hommes de cabinet ne rejoignent pas toujours la réalité des faits…

Du caractère facultatif ou obligatoire 

de l’occupation de la Savoie par la Confédération suisse.

Il convient de se souvenir dans quel contexte le statut particulier de la Savoie a été défini.

En plaçant une partie de la Basse Savoie et de la vallée de l’Arve avec la Haute Savoie dans le système de paix perpétuelle de la Suisse, les Puissances ont désiré confier à la Confédération la défense militaire de ce territoire contre les attaques de la France ou de l’Autriche (détentrice de la Lombardie). 

Ainsi, jusqu’en 1860, la Confédération se devait de considérer cette mission comme une obligation vis-à-vis de la Sardaigne (alors que Dufour, le militaire, pourtant penche pour le caractère facultatif). D’ailleurs, cela ne s’était pas réalisé à titre gratuit, il s’agissait du prix à payer à la Sardaigne pour l’extension qu’elle accordait au territoire cantonal genevois. 

Le mieux est de lire la carte qui suit.


Après 1860, la neutralisation connaît quelques variantes : le droit d’occupation de la Savoie cesse-t-il d’être une obligation comme pouvait le prétendre le Roi de Sardaigne ? Devient-il aussitôt facultatif comme l’estime le gouvernement fédéral suisse ? Demeure-t-il une contrainte comme le suppose la France ? Et à la fin du XIXe siècle, qu’en pensent l’Autriche et la Prusse ? Dans les faits, les réponses interviennent en 1859 et en 1915 alors que la position de la Suisse n’a jamais été ambiguë comme nous le verrons.

Aspect militaire.

Pratiquement, pour les Français, le Piémont est accessible par le Petit-Saint-Bernard, le Grand-Saint-Bernard ou le Simplon. De plus, il ne s’oublie pas que l’Autriche, avec le général Frimont, avait fait irruption, par le Valais, en Savoie, et, de là, en France dans la direction de Lyon.  Le Piémont est séparé de la Savoie par de hautes chaînes de montagne, très difficiles à franchir pour l’artillerie et au travers de rares passages que les conditions d’enneigement peuvent rendre indisponibles une partie de l’année. Le roi de Sardaigne demeurait conscient qu’un adversaire pouvait facilement lui couper sa ligne de retraite. Désireuses de détourner toute entreprise militaire en cette zone, les Puissances (Angleterre, Prusse, Russie, Autriche) en ont donc décidé la neutralisation en accord avec le Roi.

Trois lignes selon Traité de Vienne, selon Finsler et selon Dufour : 


Pour la Confédération suisse, l’amélioration de ses frontières au profit du canton de Genève est une préoccupation majeure quant à sa défense en 1815 : sommets du Jura dans le pays de Gex, jusqu’au Vuache, les rives des Usses et le Mont Salève sont des secteurs d’importance militaire. Les rives au Sud du lac Léman la préoccupaient moins, car Saint Gingolph est un passage militairement contrôlable, sans force armée considérable. En 1815, la neutralisation du Chablais et du Faucigny assure à la Suisse une protection plus facile des grandes routes du Simplon et du Valais. Finsler” a établi un rapport lors du traité de Vienne, proposant la frontière la plus propice à une défense occidentale de la frontière suisse. Les passages de Valsorine, de Trient et de Meillerie sont terrains clefs, car ils sont faciles à tenir avec des effectifs réduits.

Le 24 avril 1854, le général Dufour réétudie cette question et offre une nouvelle analyse au Chef du Département militaire fédéral. Il insiste sur trois points : 

1. sur le caractère facultatif de l’occupation de la Savoie ; 

2. sur le fait que la neutralisation de la Savoie comme elle est conçue améliore la liaison militaire de Genève avec le reste de la Suisse ; 

3. sur l’avantage pour les troupes suisses à pouvoir mieux organiser une résistance en profondeur sur ce front.

Cependant, il suggère un autre tracé que celui de Finsler et il garde à l’esprit que la défense de Genève dépendait essentiellement de la possession des hauteurs du Mont-Vuache comme du Salève. Ce raisonnement militaire bascule en 1860. La menace militaire contre la Suisse est perçue différemment. L’idée qui prévaut est que le sort de Genève dépend du champ de bataille des armées principales. Le secteur de Genève devient dès lors pour l’Etat-major de l’armée un champ de bataille secondaire. Tenir un territoire nécessite de grosses forces militaires. Il est considéré qu’elles seraient plus utiles ailleurs. Depuis 1860, Genève se trouve enclavé dans le territoire français. De plus, la France dispose de la rive méridionale du Léman pour pénétrer en Suisse par le Bouveret. La conclusion militaire suisse ne tarde pas : une position fortifiée est créée à l’embouchure du Rhône pour parer à toute irruption française à Saint Gingolph.

Les moyens de communication évoluent aussi et changent le regard militaire sur la frontière : 

1882, le tunnel du Saint Gothard est créé ;

1893, du côté valaisan, la route du Grand-Saint-Bernard est ouverte ; il faudra attendre 1905 pour qu’elle le soit sur le versant italien ;

de 1900 à 1905, nous avons la création de la route La Forclaz-Martigny, les chemins de fer Martigny-Chamonix et Martigny-Châtelard ;

1906, le tunnel du Simplon.

Ainsi, la Suisse arrive à la conclusion que la Savoie ne constitue pas un objectif militaire de première priorité, pour autant qu’elle dispose d’une armée crédible face à tous ses voisins. Cependant, elle n’oublie pas que l’évolution d’un conflit entre des puissances, ayant des frontières communes avec elle, risque de dégénérer. Les nécessités du combat peuvent rendre prioritaire la possession de passages sur le territoire helvétique, surtout en cas de coalition. La Suisse possède un grand axe sur son plateau et de nombreux axes alpins. Aussi longtemps que les Suisses ont la capacité militaire de contrôler ces axes contre tout adversaire potentiel, il est préférable pour chacun des voisins de s’épargner des troupes pour exercer un tel contrôle. Un attaquant de la Suisse pourrait toujours craindre que la Confédération fasse alliance avec son opposant principal.

Cas pratiques.

1814. Les Alliés ont pu passer par le territoire helvétique pour lutter contre la France. Militairement, les forces armées des cantons suisses étaient trop dispersées et souffraient de graves conflits de pouvoir entre les politiques et les militaires, rendant toute décision judicieuse impossible. La conséquence en fut une absence de réaction immédiate et efficace et un discrédit légitime sur notre capacité de défense;

1831. La Savoie fut menacée d’une invasion autrichienne, après la Révolution de Juillet. La guerre avait failli éclater entre l’Autriche et la France. En février 1831, un corps de volontaires piémontais avait fait invasion de France en Savoie. Notre gouvernement fédéral a aussitôt décidé une mise de piquet de l’armée. Il accorda un crédit de Frs 100.000. - (francs suisses) pour les fortifications de Saint-Maurice.

1859. Au mois d’avril, la France a fait passer ses hommes en armes sur la rive droite du lac Bourget. La Confédération s’abstint de toute intervention, car elle partait du principe qu’elle avait reçu des Puissances la garde de la route du Simplon et non celle du Mont-Cenis. La construction de la voie ferrée sur le territoire neutralisé posait un problème qui n’avait pas été envisagé par les Puissances.

1860. La Suisse a risqué d’entrer en guerre contre la France. À la demande du conseiller fédéral Stämpfli, un plan d’occupation de la Savoie est élaboré par le colonel instructeur Wieland. L’objectif aurait été de s’emparer de la vallée de l’Arve et de Bonneville en débarquant à Evian, tout en se flanc-gardant à l’Ouest. Le plébiscite de la Savoie en faveur de la France normalisa la situation. Cependant le Conseil Fédéral a ressenti cela comme une annexion et la menace militaire potentielle de la France a pris dès ce moment un autre visage. Une nouvelle pensée de défense helvétique prend forme et elle est basée sur l’idée d’un réduit national.

1870. Ce cas est le plus intéressant. Le 12 novembre 1870, le Conseil fédéral constata le rapprochement des opérations de guerre à proximité de la Savoie. Il est aussitôt prévu l’envoi d’un délégué auprès du gouvernement à Tours. La notification de la décision tant au gouvernement français qu’au préfet de la Haute Savoie est rédigée. Il s’agit d’une demande d’évacuation des troupes françaises éventuellement présentes dans le territoire neutralisé pour faire place aux troupes fédérales.

Le général Herzog a dressé l'ordre de marche du corps d’occupation. Le Conseil Fédéral renonça cependant à toute intervention. Il invita les Savoyards à s’adresser au gouvernement français qui n’avait pas donné suite à la demande fédérale. La Prusse avait déclaré quant à elle qu’elle ne ferait aucune objection à l’exécution du traité par la Suisse. Le 24 février 1871, 10 000 militaires français (lire mon blog) entrèrent en armes sur le territoire suisse pour être internés. La Suisse n’intervint pas en Savoie car la route du Simplon n’était point menacée.

1914-1918. La situation de 1859 se répète en 1917 lorsque l’armée franco-anglaise, après le désastre de Caporetto, utilise la ligne ferroviaire du Mont-Cenis. Il est à signaler que, pour ces deux absences d’intervention helvétique, l’Autriche n’avait formulé aucun reproche à la Suisse.

L’affaire du Mont-Vuache,

Elle est soulevée au mois de septembre 1883. Les responsables du Génie de l’armée française planifient et élaborent des travaux de fortifications sur le Mont-Vuache.

Le fort envisagé doublerait le fort de l’Ecluse. D’un point de vue stratégique, il constituerait un danger pour la Suisse. Le colonel Pfyffer est chargé de rédiger un rapport à ce sujet en octobre.

Le Roi de Sardaigne avait le droit de fortifier comme bon lui semblait en Savoie : l’article 90 de l’Acte final du Congrès de Vienne le prévoyait. Aucune restriction n’était formulée, la France veut succéder aux droits du roi de Sardaigne en 1860. La Sardaigne n’avait jamais élevé de forts dans la zone neutralisée. La citadelle de Montmélian (1559), sur la route du Mont-Cenis, avait été détruite par le roi de France en janvier 1706. Quelques bastions et la partie souterraine subsistent encore. Le pont de Morens est facilement défendable.

Le 17 novembre 1883, le Conseil fédéral précise à la France que, dans le cas où une fortification serait érigée au Mont-Vuache, la France aurait à l’évacuer le jour où elle devrait être utilisée pour la mettre à la disposition des forces fédérales !

Jules Ferry est le ministre des Affaires étrangères de France en charge de discuter ce dossier avec le représentant suisse, M. Lardy et il affirme à ce dernier que la France n’entend que renforcer la «neutralité» (sic) de la Savoie et que la Suisse n’aurait qu’à s’en féliciter. Ceci est pour la première réponse.

Le 2 décembre 1883, Jules Ferry déclare que la France renonce à cette fortification. Le Ministre la guerre confirme que la Savoie neutralisée resterait en dehors de toute mobilisation.

A l’occasion de l’affaire du Mont-Vuache, l’ambassadeur d’Autriche à Paris, le comte Hoyos, a déclaré à la Suisse que celle-ci aurait pu demander l’intervention des Puissances pour le règlement de ce dossier. L’Italie n’avait pas vu ce projet d’un très bon œil.

Zones fortifiées jusqu'à nos jours :


Saint Maurice.

Durant la deuxième moitié du XIXe siècle, la Suisse consent des efforts financiers importants en faveur de ses fortifications. Elle dispose d’un terrain favorable à leur implantation. Dans l’esprit de Dufour, il n’y a pas recours à une défense passive comme cela est, bien souvent mais à tort, associé à l’idée de fortification. En fait, il s’agit d’une défense attaquante que n’aurait pas récusée un Jomini.

Dans les Alpes, la Suisse dispose de plusieurs régions fortifiées qui forment une succession de gros points d’appui. Elles sont pourvues de compagnies d’infanterie et d’une puissante artillerie, avec un grand rayon d’efficacité pour son temps. Dans cette barrière des Alpes, Saint-Maurice et la trouée de Sargans sont les deux voies d’accès les plus basses et les plus faciles en toute saison. Il y a bien le Saint-Gothard comme voie la plus directe, mais elle est aussi la plus élevée en altitude et la moins aisée.

Avec une Savoie devenue française, Saint-Maurice a pris une nouvelle importance militaire. Car Saint-Maurice est le noyau d’un système fortifié qui ne se limite pas au seul goulet de Saint-Maurice. Ce noyau couvre tout le bas Rhône (il a 15 km de profondeur et 1,5 km de largeur). Le «défilé » du Rhône s’étend de Martigny à Saint-Maurice et sera pourvu de diverses fortifications par la suite.

D'un point de vue purement stratégique, le site de Martigny l’emportait sur celui de Saint-Maurice. Des raisons budgétaires et les facilités données par le terrain ont fait que Saint-Maurice a été privilégié à ce moment. L’avantage tactique a prévalu. Le Valais reprend une importance stratégique pour la Confédération.

Valeur militaire de la Savoie pour la Suisse.

Pour les états-majors de l’armée suisse, la Savoie ne présente plus un caractère prioritaire dans un conflit impliquant directement la Suisse lors du dernier quart du XIXe siècle. 

La Savoie :

n’est pas reliée à une zone militairement importante de la Suisse ;

n’offre pas un espace permettant de mouvoir aisément des troupes ;

ne se trouve sur aucun des quatre fronts militaires et prioritaires de la Suisse.

n’est utile que dans le cas de la défense d’un front secondaire : Genève.

Dans le cas où la France veut envahir la Suisse, les lignes d’opération françaises sont :

* le front Lausanne-Yverdon;

* le Jura Neuchâtelois;

* la ligne de la Sihl dans la région de Bâle.

Si la France veut s’emparer du Simplon, elle devrait, en première urgence, battre l’armée principale de la Suisse sur le Plateau. La raison en est évidente : elle ne pourrait pas se permettre de laisser une armée pouvant l’attaquer sur les flancs de la ligne d’opération du Simplon.

Pour une défense efficace, la Suisse a besoin de garder le gros de ses troupes au centre de son territoire, plutôt que d’en détacher une partie en Savoie. Le sort de la Confédération dépend de sa faculté à défendre l’axe du plateau et les axes alpins.

C’est ainsi que le général Boulanger peut déclarer à M. Lardy, le Neuchâtelois, ambassadeur suisse en France : « Vous pouvez défendre à Bâle la neutralité de Genève ; au Simplon ou au Gothard, celle de la Savoie. »

1900, trois cas de figure.

1° France-Allemagne (1870 et 1887)

La Suisse n’a pas à redouter un danger du côté de la Savoie et son occupation ne s’imposerait pas au départ. L’éventualité d’une occupation suivant l’évolution du conflit est considérée comme possible, mais les difficultés pratiques sont aussi retenues. Si en février 1871, une partie de l’armée française s’était réfugiée en Haute Savoie, la Suisse aurait dû la désarmer et, au besoin, défendre cette région contre l’armée allemande. Dans le cas où la France devenait victorieuse par le sort des armes, qu’aurait-elle fait si la Suisse l’avait désarmée dans la zone neutralisée ?

2° Cas classique d’une guerre de coalition

La Suisse serait confrontée à quatre fronts et elle ne pourrait pas diminuer le gros de ses forces pour la Savoie, sans mettre en danger toute sa défense. L’envoi d’un détachement en Savoie pourrait sembler au premier abord de bonne politique comme affirmation de la neutralité. Cependant, la Suisse prendrait le risque de devoir prendre parti, suivant l’évolution des champs de bataille. Toutes les puissances ne seraient pas consentantes à cette occupation en raison de sa signification politique. Ceci pourrait devenir un piège entraînant notre pays dans un conflit qu’elle ne pouvait pas se permettre.

3° France-Italie

Ce cas a vu son acuité diminuer lorsque l’Autriche a abandonné au Piémont ses provinces de Lombardie Elle a perdu tout accès sur le Valais et par conséquent sur la Savoie.

Si l’Italie utilise le Valais pour attaquer la Savoie, elle prendrait le risque de devoir affronter l’armée suisse qui a densifié son réseau de fortifications dans ce secteur. Elle mettrait certainement fin à la neutralité suisse et inspirerait des manœuvres franco-suisses à entreprendre sur les flancs de l’armée italienne dans une deuxième phase du combat.

Dans le cas où les Italiens passent par le Mont-Cenis, ils auraient à franchir la partie non neutralisée de la Savoie. 

Conclusions

En 1890, l’ambassadeur allemand von Bülow déclara que l’état-major allemand considérait comme sans importance le maintien de la neutralisation de la Savoie.

Le colonel Pfyffer et le colonel Keller, chefs de l’Etat-major, respectivement en 1887 et en 1895, estimaient que la Haute Savoie était d’une utilité certaine aux troupes fédérales, pour la défense du Bas Valais. Ils y voyaient une défense de la neutralité de la Suisse, un moyen de faciliter les manœuvres militaires, d’éloigner le champ de bataille du territoire suisse. L’occupation de la vallée de l’Arve serait ainsi à leurs yeux encore essentielle.

En 1915, le colonel Sprecher von Bernegg récusa cette approche. Il rejetait avec fermeté cette règle de la «stratégie géographique ». Pour lui, les succès d’une armée ne dépendent pas de la possession ou non d’un certain nombre de points ou de lignes déterminés. Dans sa perspective, un pays peut être considéré comme conquis, seulement si l’armée principale de l’adversaire est anéantie, car il perd ainsi sa faculté d’imposer sa volonté. La Savoie restait un champ d’opération secondaire, avec plus d’inconvénients que d’éléments décisifs en sa faveur en cas de conflit.

En 1918, l’argument qui prévalait chez les militaires aussi bien que chez les politiques, était qu’une intervention de l’armée suisse en Haute Savoie pourrait entraîner la Confédération dans un conflit armé sur une question qui lui serait étrangère. Le traité de Versailles (1919) pouvait intervenir en mettant fin à la neutralisation de la Savoie. Pour la France et la Suisse, il ne restait plus qu’à régler à l’amiable les échanges économiques entre la Savoie et la Suisse romande dans le cadre des zones franches.

Antoine Schülé
La Tourette. 1997-2025
   Contact : antoine.schule@free.fr  

Annexe 1

 Naissance et évolution de la neutralité Suisse

Une doctrine permet une vision commune, globale et à long terme, sur une défense possible d’un territoire et d’une population. Une doctrine ne doit pas être un épais volume, mais tenir en quelques lignes. En août 1291, le pacte unit des habitants de trois vallées, il est prévu à perpétuité (ce qui est une originalité pour son temps) :

« Que chacun sache donc, que considérant la malice des temps et pour être mieux à même de défendre et de maintenir dans leur intégrité leurs vies et leurs biens, les gens de la vallée d’Uri, la landsgemeinde de la vallée de Schwytz et celle de gens de la vallée inférieure d’Unterwald se sont engagés, sous serment pris en toute bonne foi, à se prêter les uns aux autres n’importe quel secours, appui et assistance, de tout leur pouvoir et de tous leurs efforts, sans ménager ni leurs vies ni leurs biens, dans leurs vallées et au dehors, contre celui et contre tous ceux qui, par n’importe quel acte hostile, attenteraient à leurs personnes ou à leurs biens (ou à un seul d’entre eux), les attaqueraient ou leur causeraient quelque dommage.

Quoiqu’il arrive, chacune des communautés promet à l’autre d’accourir à son secours en cas de nécessité, à ses propres frais, et de l’aider autant qu’il le faudra pour résister à toute agression et imposer réparation du tort commis.  

Ce pacte a été réalisé à un moment où l’Empire romain germanique n’accomplissait plus sa tâche de justice et de protection. Il y avait de la part du gouvernement de cette époque ce que nous appellerions maintenant une crise de l’autorité et c’est ainsi que les trois vallées se sont unies pour assurer leur défense.  Ils l’ont fait parce que la majorité des seigneurs de ce temps ne pouvait plus l’assurer. Au départ, il n’y a pas eu une volonté d’autonomie, mais une nécessité d’autonomie pour assurer la sécurité : c’est le premier droit qu’une population a véritablement le droit d’attendre. L’Europe centrale était secouée par des dissensions internes importantes. 

Le texte de cette alliance exprime une doctrine de base qui a commandé toute notre défense jusqu’à maintenant. Les moyens à prendre relèvent de la stratégie et de la tactique. La bataille de Morgarten en est une illustration. 

Mais quittons ce temps des origines de la Confédération pour venir au XIXe et XXe siècle, période retenue pour notre colloque. 

1798 à 1815 sont des années tragiques pour la Confédération helvétique : les idéologies se sont emparées des faits et, suivant les manuels scolaires qui en parlent, vous savez en quel canton ils ont été rédigés. La Suisse neutre connaît une invasion en 1798, alors qu’un traité de paix avait mis fin à une guerre européenne. Les autorités politiques de cette époque croyaient pourtant à la paix. La guerre de 1870 et 1871 s’est déclenchée d’un jour à l’autre, d’une manière tout à fait inattendue. Il en a été de même en 1904 de la guerre russo-japonaise. La guerre mondiale de 14-18 de même. Le monde est habitué aux coups de force surprises : le XXe siècle en est jalonné. Il est surprenant que l’éloignement géographique des conflits armés de la fin du XXe siècle donne au public cette impression fausse que la paix règne dans le monde, car son quotidien n’est troublé que par ses problèmes individuels.

Il y a un accroissement des menaces par le simple fait que le monde est devenu un village. Une poudrière qui s’allume loin de nos frontières peut allumer un feu chez nous. L’espace temporel comme géographique ne constitue plus un premier barrage. Les informations les plus erronées peuvent éveiller des passions  avant que la raison puisse effectuer un tri entre le vrai et le faux. La multiplicité des sources d’information ne fait pas que nous soyons mieux informés. Il est plus difficile de décider avec toutes les informations utiles en mains… Leur vérification est une tâche longue et difficile. D’accepter la vérité des faits est tout aussi difficile !

Les développements politiques et économiques des peuples font naître des oppositions d’intérêts qui sont capables de déchaîner les passions les plus violentes. Les collisions d’intérêts sont inévitables et les organismes internationaux se sont montrés jusqu’à maintenant assez souvent impuissants pour les résoudre. L’organisme international intervenant en faveur d’un pays est pris comme caution. Par contre quand il lui donne tort, il n’est pas écouté, mais superbement ignoré. La guerre a malheureusement le dernier mot. Pour ma part, je reste surpris de constater les capacités militaires qui peuvent être mobilisées pour certains pays et la quasi impunité accordée à des états n’appliquant pas les résolutions de l’ONU et se permettant même de siéger dans cet organisme sans être déchu de leurs droits !

Annexe 2 

Neutralité suisse et Traité de Vienne (1815)

Pour comprendre la déclaration de la neutralité suisse par les Grandes Puissances lors du traité de Vienne, il convient de retenir leurs considérations militaires. Une carte de Jomini explicite les lignes d’opération envisagées par la France et l’Autriche en 1800. Tout commentaire est superflu. Il serait d’ailleurs intéressant de comparer celle-ci avec les lignes envisagées d’opération par les Etats-majors de 1939-1945, mais ceci est un autre sujet. Remarquez la Savoie et sa situation dans ce contexte.



Bibliographie sommaire

Actes officiels sur la neutralisation de la Savoie 

29 mars 1815, protocole de Vienne

9 juin 1815, Acte final du Congrès de Vienne, article 92

12 août 1815, acte adhésion aux décisions du Congrès de Vienne par la Diète Helvétique

3 novembre 1815, protocole du du Congrès de Paris, relatif à l’extension de la neutralisation de la Savoie aux provinces d’Annecy et de Chambéry

20 novembre 1815, déclaration par laquelle les puissances ont assimilé la neutralité de la Savoie à celle de la Suisse

16 mars 1816, Traité de Turin

28 juin 1919, Traité de Versailles, article 435, le droit d’occuper militairement la Savoie en cas de guerre entre les puissances (Vienne 1815)  est supprimé avec le consentement de la Suisse. Ce droit a donc duré jusqu'en 1920.

Archives fédérales suisses

E2 /1646, 28.06.1918 : Rapport de M. Cramer au Chef du Département politique concernant la neutralité de la Savoie.

E27/11 779,  19.03.1860 : col Hans Wieland, Idées sur une occupation des provinces du Nord de la Savoie par les troupes fédérales suisses. 

Manuscrit

Séré de Rivière : Note sur la défense de la Haute Savoie. 26 octobre 1877. 

Livres:

J.D. : La question de Savoie examinée au point de vue du droit et au point de vue politique (extrait Nouvelle Gazette de Zurich) : Avril 1860. Lausanne. 1860. 48 p.

Honoré Coquet : Les Alpes, enjeu des puissances européennes. L’union européenne à l’école des Alpes ?. L’Harmattan. 2003. 352 p.

Vous y trouverez des annexes fort utiles.

43e Congrès de l’union des sociétés savantes de Savoie (Annecy, 11-12 septembre 2010) : La Savoie et ses voisins dans l’histoire de l’Europe. Annecy. 2010. 352 p.

Articles

Revue historique, 31e année. T. 90. janvier-avril 1906. Paris. Pp. 18-60.

Edmond Rossier : L’Affaire de Savoie en 1860 et l’intervention anglaise.

Revue historique de l’Armée, n° 3, 12e année, août 1956, pp. 59-80

Jacques Humbert (général) : La Défense des Alpes 1860-1914.

Revue historique de l’Armée, n° 4, 12e année, novembre 1956, pp. 47-63

Jacques Humbert (général) : La Défense des Alpes 1919-1939.

L’histoire en Savoie, 25e année, n° 77, 1990, Chambéry.

Honoré Coquet : Les fortifications de Savoie. 48 p.

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Vous trouverez d’autres articles en consultant la bibliographie du site antoineschulehistoire.blogspot.com

Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.

Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.

Lien :

https://antoineschulehistoire.blogspot.com/2024/04/bibliographie-du-blog-antone-schule.html

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