mercredi 29 avril 2026

Le Léman et la guerre : histoire et document de 1893.

 Le Léman et la guerre

par Antoine Schülé, historien


Le Léman

Le Léman est actuellement un lac franco-suisse de 582 km² dont le 41 %, soit 239 km², appartient à la France. Son pourtour est de 156 km dont 113 km sur la rive suisse. Il se divise en trois zones dénommées: le Haut-Lac qui s’étend de Villeneuve à la transversale Lausanne-Evian; le Grand-Lac, de Lausanne-Evian à Nyon-Yvoire; le Petit-Lac, de Nyon-Yvoire à Genève.

Étymologiquement, le nom “Léman” est formé sur une racine indo-européenne “lem” signifiant “lac ”: dire le lac Léman est donc un pléonasme, favorisé par les auteurs latins, César notamment! Dès le IIe siècle, les attestations écrites sont pour ce croissant d’eau: lac de Lausanne (lacus lausonius). Au XVIe siècle, les Bernois reprennent l’expression “lac Léman”. 


Château de Chillon 

Dans l’Antiquité et même bien avant, le lac a été utilisé par les hommes. Le Musée romain de Vidy (Lausanne) nous livre quelques beaux objets qui témoignent d’antiques activités nautiques. Commençons en musique avec ce sistre employé rythmiquement pour le culte d’Isis. Cette déesse égyptienne était vénérée en tant que protectrice des marins et des ports, dans le monde romain. Une corporation de bateliers est attestée au Lousonna, au premier siècle de notre ère. L'instrument est un bronze de 21 cm.


Sur ce même site archéologique, des amphores gauloises à fond plat servaient au transport du vin. Ci-dessous, vous en avez une de 63 cm et l'autre de 85 cm, avec une capacité respectivement de 35 l et de 48 l et d’un poids à vide de 9 kg et de 15 kg. Ils sont datés du Ier au IIIe siècle après J.-C.


Possessions diverses du Moyen Âge à nos jours

Historiquement, le Léman, depuis le XIe siècle avec les comtes de Savoie, se trouvait intégré presque totalement dans ce qui est devenu plus tard le duché de Savoie, jusqu’en 1536. Les fortifications sont: Chillon, Évian, Thonon (village fortifié) et Ripaille (place forte en 1579), Morges (château de Louis de Savoie, sire de Vaud, vers 1286). Les ports principaux sont Villeneuve, Vevey, Morges et Genève. 

Le château de Chillon est une construction savoyarde du XIIIe siècle et Villeneuve, à proximité, est le port de péage. Yvoire est une place forte du XIVe siècle: Amédée V, comte de Savoie s’oppose au comte de Faucigny (famille traditionnellement attachée aux comtes de Genève); son château, élevé sur une presqu’île, domine le lac et le village est entouré de remparts. 

En 1476, lors des guerres de Bourgogne, Berne prend possession du Chablais sur la rive droite du Rhône. En 1536, le Pays de Vaud, le Chablais savoyard (entre Monthey et Thonon) et le pays de Gex sont conquis par les Bernois, après des luttes sans pitié: ainsi, plus tard, le château d’Yvoire sera incendié par les Bernois en 1591. Le Valais s’emparera du Chablais jusqu’à Thonon. Soutenu par Philippe II d’Espagne, le duc de Savoie récupère la rive sud, de Saint-Gingolph à Genève, avec le Traité de Lausanne (30 octobre 1564) où Berne garde le Pays de Vaud, en se retirant du sud du Léman et du pourtour genevois, et le Traité de Thonon (1569), où le Valais (ayant possession, depuis 1536, des bailliages d’Évian, du pays Gavot et de Saint Jean d’Aulps) se retire jusqu’à Saint-Gingolph en gardant Monthey et le Chablais valaisan actuel. 

De 1798 à 1803, le canton du Léman est l’un des cinq cantons formant la “République rhodanique”, organisée par le général français Brune en mars 1798. Le département français du Léman portait le numéro 99. Enfin 1815, les cantons de Genève, du Valais et du Pays de Vaud trouvent leurs frontières, sans oublier des corrections ultérieures données à celles-ci (Val des Dappes notamment, sans parler des zones franches). 

Quelle frontière sur le lac ? L’article 20 du Traité de Lausanne mentionne que le milieu du lac constitue la frontière. Ce qui sera confirmé en 1815. Le Traité de Turin, du 16 mars 1816, entre le Royaume de Sardaigne et Genève le confirme à nouveau: la limite se trouve “au milieu de la largeur du lac”. Sur le papier, cette frontière semble suffisamment définie, mais il lui manque des repères physiques et précis. Il faudra attendre la Convention du 25 février 1953 pour fixer une délimitation franco-suisse, basée sur les coordonnées de 7 points, selon graphique ci-dessous.

Décision de l’Assemblée fédérale du 23 décembre 1953 (BBl 1953 III 71), 

carte des 7 points pour établissement de la frontière franco-suisse sur le Léman.


Navigation commerciale et touristique

Le Léman a connu essentiellement une navigation commerciale: principalement, les transports de bois (par flottage), de pierres (provenant de la carrière de Meilleirie et servant à la construction, en belles pierres apparentes à la base de nombreux bâtiments de Lausanne, de Vevey) et de sable (dragué sur le delta du Rhône). Grains, vins, sel et fromages y transitaient aussi.

Jusqu’au XVIIIe siècle, le moyen de navigation prédominant est la Nau ou la Naue (du latin “navis”): il s’agit d’une barque à fond plat, disposant d’une voile unique carrée, sans gouvernail, mais à rames directrices. Il faut attendre le XIXe siècle, pour voir apparaître la voile triangulaire et, en même temps, le bateau à vapeur. 

Château de Chillon et bateau de transport

La construction navale locale est protégée par des corporations. Généralement les bateliers sont aussi les constructeurs. Ils produisent des bateaux pour la pêche, les bateaux marchands (à fond plat) et des bacs. Le canton de Berne a eu recours à des constructeurs hollandais.

En 1823, le “Guillaume Tell ” sera le premier vapeur suisse assurant un service régulier sur le Léman, avec une vitesse de 13 km par heure: la coque de bois est de France et la chaudière d’Angleterre. A Zurich, en 1835, l’atelier Escher, Wyss & Cie monte le premier vapeur à coque métallique le “Minerva”, construit au Angleterre et inauguré sur le lac de Zurich. En juin, 1837, l’Aigle est lancé sur le Léman: 80 chevaux, il peut atteindre une vitesse 20 km heure. De 1836 à 1914, cette entreprise a construit 300 vapeurs pour l’exportation.


De 1896 à 1927, Sulzer frères SA, entreprise établie à Winterthur, a produit 12 grands bateaux salons pour la Compagnie générale de navigation (la CGN). Le Léman a encore connu deux premières: le premier bateau au diesel du monde, la “Venoge”, mis en service en 1905; en 1934, le premier diesel-électrique avec 2 roues à aubes. Je signale pour les passionnés suisses de navigation qu’en 1954, un hydroptère est entré en fonction sur le Lac Majeur.

Avant la création de quais d’embarquement, les opérations de débarquement et d’embarquement se faisaient avec des bateaux à rames.

Une concurrence partielle parfois et aussi une complémentarité en d’autres cas s’établissent avec les développements des lignes de chemin de fer: ligne Yverdon-Morges en 1855, Lausanne-Genève (Lyon) en 1858, et Lausanne-Villeneuve (et Sion) en 1861.

Dès le XXe siècle, la navigation régulière entre Evian et Lausanne permet le travail de nombreux Savoyards en cette ville.


Winkelried I

Winkelried II en rade de Genève, 2 cheminées


Le “Winkelried II ”, mis en service en 1871, mesure 60 m de long et embarque 1100 passagers. Sa vitesse était de 28,5 km par heure. Il dispose d’un pont arrière surélevé au-dessus d’un salon avec des sabords (ouvertures rectangulaires). En mars 1871, il transporta à Genève pour leur rapatriement 14 500 soldats de l’Armée française de l’Est, internés en Suisse à la fin de la guerre franco-allemande de 1870. Le 22 juillet 1873, le Conseil fédéral y reçut le shah de Perse, pour effectuer un tour du lac. 


Guerre lacustre

Face au lac et avec ses montagnes à l’horizon, le clapotis des eaux bruissant à vos oreilles, il s’oublierait facilement que cette étendue d’eau a occupé l’esprit de chefs de guerre. Cet aspect est peu connu. Je n’épuiserai pas le sujet en ces quelques lignes, mais je signale qu’une étude globale pour la Suisse lacustre serait un beau sujet de mémoire (licence ou doctorat), sans oublier en complément la flotte maritime suisse passant par le Rhin. 

Les voies d’eau de la Confédération naissante ont servi militairement surtout pour le transport de troupes, généralement avec des embarcations civiles (les chalands). L’emploi de radeaux par l’infanterie n’est pas rare. En 1375, Berne assiège le château de Nidau avec des armes de siège établies sur des barques. En 1422, le contingent lucernois de 400 à 500 hommes se rendant à Arbedo, a traversé le lac des Quatre-Cantons au moyen de 7 chalands. 

1478 Chronique bernoise de Diebold Schilling

En novembre 1440, les cantons confédérés de Schwytz (drapeau ici rouge au fond) et de Zurich(drapeau blanc et bleu) se disputèrent pour la possession de la partie supérieure du lac de Zurich (Uznach, March et Gaster), suite à la mort du comte de Toggenburg (Frédéric VII). Les Zurichois (désireux de s’assurer la route commerciale des Grison et de l’Italie) ont dû se retirer pour échapper à la poursuite des Schwitzois (voulant se ménager la seule extension territoriale qui leur était possible). Ci-dessus, vous avez l'illustration de l’expédition zurichoise devant Pfäffikon : les bateaux armés de canons (probablement des arquebuses) sont zurichois. Je doute de l’emploi de l’artillerie du vaisseau au premier plan : il faut penser au poids total de 5 canons et au recul d’un canon en cas d’emploi; 8 rameurs seulement pour diriger et propulser une telle charge! Le deuxième vaisseau est plus vraisemblable quant à son armement, mais l'absence de rameurs surprend. 

Des pays ont des côtes sur des mers ou des océans et ils doivent exercer une puissance navale sur ceux-ci. Il se trouve qu’en Suisse, il y a des lacs frontaliers dont la défense mérite notre attention. Le lac de Constance ou Bodensee et le Léman ont des frontières communes les plus longues, avec respectivement l’Allemagne au Nord et la France au Sud. Avec l’Italie, mais sur de courtes distances (étroites et transversales), nous avons le lac de Lugano et le Lac Majeur. 

En janvier 1798, les troupes françaises d’invasion (certains parlent de libération, mais ce terme est inapproprié) ont débarqué à Nyon et à Lausanne: ce qui était tactiquement intelligent pour couper l’accès d’une défense confédérale à Genève. 

Faisons un retour sur la passé, avant d’aborder le XIXe siècle. 

Savoie

Au Moyen Âge, le Léman a présenté un intérêt stratégique lors des guerres contre le Valais, lors des sièges de Genève et pour la défense de la Savoie.

Les chantiers navals étaient Villeneuve (Suisse) et Ripaille (France). 

Depuis la seconde moitié du XIIIe  siècle, les comptes du Comte de Savoie attestent l’existence d’une flottille de guerre. Elle avait pour buts de compléter la défense de son château de Chillon et de l’étroit défilé qui le jouxte, de transporter - sur tout le Léman - des troupes et des machines de siège ou des armes et d’assurer la logistique pour ses hommes d’armes. Il s’évitait des combats d’infanterie dans l’approche de son objectif, donc gain de temps, et se donnait l’effet de surprise par la rapidité de son déplacement. 

L’atelier de construction de ses galères de guerre (galea) se trouvait à Villeneuve où les deux frères Ponteys sont aidés par des Génois qui assurent la construction, le calfatage et la conduite. Le maître en construction est nommé “magister”, le capitaine de la galère “rector”. 

Deux Génois étaient présents pour les construction et réparations: ils étaient assistés de 49 hommes et de 32 charpentiers. De Pontarlier, provenaient la poix livrée en tonneaux. De Milan, les étoupes, les ferrures et les clous. Suif, cordes, outils divers et voiles sont aussi achetés. En 1316, pour deux grands galères et deux petites, 235 boulets de pierre sont taillés.

En 1286, pour la prise de Hauteville, les comptes font état de 33 matelots, de 37 rameurs (pour 36 rames), de 58 à 60 hommes d’armes (dont des archers). 

Cette flottille savoyarde comptait, à ses débuts, deux grandes galères et une petite. Elles étaient surveillées nuit et jour. La traction était fournie par des rameurs et des voiles. L’une d’entre elle était munie d’une galerie en bois (nommée “chat”) couverte de bardeaux pour protéger l’approche de remparts en cas de siège. 107 à 117 matelots étaient nécessaires pour en manœuvrer une. 

Le 16 août 1320, la flottille a ravitaillé 6137 hommes et 18 nobles portant bannières pour le siège et la destruction du château de la Tour de l’Ile à Genève.

En 1343, suite à un incendie à Villeneuve, une seule galère sur quatre échappe au feu. De 1347 à 1348, la flottille est reconstituée. 

Genève, Berne et Zurich ont développé la construction navale au XVIIe s. et XVIIIe siècle, afin de contrer cette flottille savoyarde. Berne a possédé deux galères réputées: le Grand Ours (27,20 m de long; 5.40 m de large, grand mât de 19,40 m; 32 rames à deux rameurs chacun; 8 canons; transport de 150 hommes) et le Petit Ours (20,40 de long, 4,50 m de large; 2 mâts de 18,50 m; 26 rames à 2 rameurs chacune; 8 canons; transport de 140 hommes). Genève a disposé d’une galère de 10 pièces d’artillerie et des brigantins (dont l’un était nommé Le Soleil ). Le brigantin est un vaisseau, souvent à deux mâts, bien plus petit de taille qu’une galère, plus facilement manœuvrable en raison de la voile à l’extrémité arrière du navire.

Pour la prise du château de Chillon en 1536, Berne a eu besoin de la flottille genevoise, moins forte. Cependant, de Beaufort réussit à rompre le blocus de château de Chillon, avec sa galère et en emportant toutes les valeurs et les pièces d’artillerie, sauvant ainsi une partie des avoirs savoyards. En 1600, la flottille de Savoie réfugiée à Villeneuve, composée de deux galères et de deux brigantins capables de transporter 800 hommes, se rendit aux Bernois: 1 galère, de 30 m de long et 5,80 m de large, de 40 rames, chacune à deux rameurs; 1 galère, de 29,20 m de long et de 5,50 m de large de 34 rames, chacune aussi à deux rameurs; chacune des galères à 3,20 m de profondeur; 2 brigantins, chacun avec 16 rames, à un rameur. 

Berne conservera longtemps deux galères et deux brigantins pour s’assurer le contrôle du lac. Le port militaire et commercial de Morges sera achevé en 1695. La flottille bernoise sera désarmée en 1793.

Réplique 2001 d'une galère du XVIIe s. de l' AVLLL

Document 1893 : lac Léman en guerre, planification

Sur mon blog, vous avez pu connaître un plan d’opération de la défense Ouest de la Suisse, un engagement aussi bien français que suisse sur la Savoie. Il m’a paru utile pour les passionnés de questions militaires de présenter cette étude originale sur la défense du Léman, appelé ici improprement lac de Genève.

En 1892, le Capitaine Revillod a étudié l’engagement de la marine sur le lac Léman en cas de guerre. Le Lieutenant-colonel Theodor Schaek (de Genève, chef du Nachrichten-Abteilung du Bureau d’État-major du DMF (Département militaire fédéral qui serait appelé en France Ministère de la Défense) en a établi un résumé le 10 janvier 1893. Pour les passionnés par ce sujet, il serait d’ailleurs intéressant de retrouver le rapport Revillod complet. Je vous offre ici la transcription du manuscrit Schaeck qui se trouve aux Archives fédérales sous la cote E27/12 782

Le texte qui suit ne fournit pas les tableaux récapitulatifs mentionnés. L’analyse se décompose en deux parties : le résumé d’un mémoire du capitaine Revillod et les observations, parfois critiques, comme les propositions du lieutenant-colonel Schaek. Je livre ce document sans considérations personnelles sur leurs analyses.

Vue aérienne utile

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1. Résumé du rapport du capitaine Revillod

Chapitre I : Les bateaux du lac avec les tableaux

1. Les bateaux de la Compagnie générale de navigation (CGN)

2. Les yachts de plaisance

3. Barques. Ce dernier tableau est fait d’une manière peu soignée. 

Les yachts les plus importants, à l’exception de 4, appartiennent à des étrangers principalement des Français. Les 3 meilleurs : St Frusquin, Romania et Gitane sont à des étrangers (Anglais, Russe, Français).

Les barques ont une capacité moyenne de 100 tonneaux et peuvent être fort utiles pour les transports; elles peuvent toutes être remorquées. 

Le tableau n° 4 donne la liste des ports et débarcadères, cette liste devrait être complétée et vérifiée sur le terrain. 

Chapitre II : Le personnel

a) Le personnel de la Cie générale de navigation, composé en majorité de citoyens suisses.

b) Le personnel des yachts, dont environ la moitié est de nationalité étrangère (française).

c) Le personnel des barques, dont environ les 9/10 sont de nationalité étrangère. 

Le capitaine Revillod proposant plus loin la création d’une flottille de guerre avec les bateaux de la Compagnie générale de navigation, étudie ici l’organisation du personnel nécessaire.

Il serait utile de l’augmenter, soit au moyen du personnel des yachts, soit au moyen du personnel des lacs de Thoune et de Constance. 

De plus, il prévoit pour chaque bateau un personnel militaire, composé d’un officier et d’un garde militaire de fusiliers du Landsturm. Tout ce personnel serait placé sous les ordres d’un commandant supérieur qui se trouverait aussi à bord. 

Chapitre III traite du régime des vents.

Chapitre IV: Mesures que les Français peuvent prendre pour s’emparer de la navigation du lac.

a) Retenir les bateaux à vapeur pendant leur séjour dans un port français, sous un prétexte quelconque.

b) Le personnel français de certains bateaux peut, pendant leur séjour dans les eaux françaises, au moyen d’un petit accident facilement réparable, les mettre dans l’impossibilité de continuer leur route.

c) Les Français peuvent facilement transporter par chemin des fer des torpilleurs de 3e classe. Leur lancement pourrait aussi avoir lieu rapidement. Leur vitesse est de 32 à 38 km à l’heure, mais leurs qualités rustiques sont médiocres. Grâce à ces torpilleurs les Français pourraient être en peu de temps maîtres du lac. 

Chapitre V : Avantages pour les Français à s’emparer du lac

a) Débarquement d’un corps de troupe à Vevey.

b) Débarquement de troupes à Villeneuve.

c) Assurer le flanc droit d’un corps français marchant de Genève sur Lausanne.

d) Assurer les communications et faciliter les transports de l’armée. 

En tenant le lac nous apportons de grands obstacles à la marche de l’armée française soit par la côte de Savoie, soit par la côte suisse.

Chapitre VI : Quelles sont les mesures que nous devrions prendre pour empêcher les Français à s’emparer du lac ?

A. Mesures à prendre en temps de paix

1. Draguage du port de Morges.

2. Meilleur entretien des débarcadères.

3. Construction d’un débarcadère spécial près des bains de Morges.

4. Améliorer le matériel à bord des bateaux.

5. Exiger de la Compagnie générale qu’au moins les capitaines commandant, les pilotes, les mécaniciens soient de nationalité suisse.

6. Faire donner aux pilotes les plus intelligents une instruction sur l’emploi de la boussole.

7. Faire augmenter le volume des soutes à charbon des vapeurs.

8. Organiser un service de renseignements à Grenoble, Aix-les-Bains et Lyon.

9. Instruire quelques hommes dans le service des signaux.

      B.     Mesures à prendre à la première alerte et à la déclaration de guerre.

1. Donner l’ordre à la Cie générale de ne plus laisser ses bateaux passer la nuit en territoire français.

2. Prévenir les capitaines suisses des dangers que leurs bateaux peuvent courir.

3. A la déclaration de la guerre, assurer deux ou trois vapeurs qui doivent chercher sur la côte de Savoie, toutes les embarcations, amener les unes, couler les autres.

4. Chercher à opérer un débarquement à Thonon et à Évian, évacuer le ponts de la compagnie, faire sauter le pont de chemin de fer sur la Drance.

5. S’emparer de plusieurs barques avant la déclaration de la guerre. 

6. S’emparer de plusieurs yachts étrangers.

7. Pour empêcher le transport de torpilleurs français, faire sauter le pont d’Etrembières sur l’Arve.

8. Obstruer les ports d’Évian et de Thonon.

Nous pourrions de cette manière retarder beaucoup l’occupation complète du lac par les Français.

Chapitre VII : Armement de nos vapeurs.

1. Armer le yacht (français) la Gitane comme contre-torpilleur.

2. Les bateaux à vapeur ayant une vitesse inférieure à celle des torpilleurs, il faut avoir la supériorité du nombre et constituer une flotte en armant les grands vapeurs.

L’armement aurait lieu au moyen du canon de 37 mmm ou des canons de 8,4 cm avec un affût spécial facile à établir.

Il faudrait blinder une partie de ces bateaux avec du métal ou des matelas.

Chapitre VIII : Armement des côtes

1. Batterie de côte de 4 pièces de 12 cm à Villeneuve.

2. Batteries des côtes à Vevey 2 batteries de deux pièces de 10 cm.

3. Batterie de côte à Morges.

4. Défense mobile au moyen de Landsturm.

Chapitre IX : Torpilles Emploi des torpilles pour défendre certains ports et manière de les construire.

Conclusion :

1. La possession du lac est un tel avantage pour l’armée française tentant de pénétrer en Suisse par le bassin du Rhône, que la France fera tout ce qui est en son pouvoir pour s’emparer du lac.

2. Nous pouvons en luttant sur le lac retarder et gêner considérablement le mouvement de l’armée française, soit qu’elle s’avance par l’une ou l’autre des rives, soit qu’elle marche sur les deux à la fois.

3. Nous pouvons par nos batteries de côte, nos torpilles, retarder la prise de nos côtes. 

2. Observations et Propositions

Il est hors de doute que la possession du lac de Genève [sic], serait d’un grand avantage pour les Français, en leur permettant :

1. de s’opposer à la mobilisation des troupes vaudoises, en canonnant l’arsenal de Morges.

2. d’empêcher l’évacuation des ressources militaires du canton de Genève, soit par chemin de fer, soit par bateaux à vapeur.

3. d’empêcher le transport par chemin de fer des troupes genevoises.

4. d’empêcher la marche des trains et des bateaux à vapeur entre Villeneuve et Morges pour les transports de troupes de renforts dans le Bas-Valais.

5. d’empêcher la marche de nos troupes de Chessel par St Gingolph sur Thonon, dans le cas d’une occupation de la Savoie suivant les traités. 

6. De couvrir la marche des Français de Thonon par la route du lac et faciliter le passage du Rhône entre Chessel et le Bouveret.

Tous ces avantages que la France retirerait de la possession du lac sont autant de dangers pour nous. Si nous étions maîtres du lac, l’avantage que nous en retirerions serait précisément de pouvoir parer à ces dangers et d’assurer nos communications avec Genève, le Bas-Valais et la Savoie.

Quelles mesures pouvons-nous prendre pour nous assurer la possession du lac ? La seule mesure, qui à mon avis pourrait être efficace, serait le lancement sur le lac d’une canonnière, armée d’un à deux canons de 10 à 12 cm, avec quelques canons à tir rapide d’un calibre de 3,7 à 5,3 et dotée d’une vitesse aussi grande que possible.

Nous ne pouvons malheureusement pas penser prendre cette mesure, parce que je crois que, dans la situation actuelle, jamais nos Conseils ne voteraient les 300 000 à 400 000 francs nécessaires à cette acquisition.

De plus, la France, qui actuellement n’est pas très bienveillante à notre égard, pourrait considérer le lancement de cette canonnière comme un acte d’hostilité et à son tour établir sur le lac, malgré les traités, quelques canonnières ou quelques torpilleurs plus forts que celles que nous aurions mises, de sorte que nous nous retrouverions alors encore plus dans un état d’infériorité certaine.

Quant à armer, comme le propose le capitaine Revillod, plusieurs des bateaux à vapeur de la Cie générale, ce serait, quel que soit son armement, se livrer à de dangereuses illusions que de croire que ces bateaux pourraient servir contre des torpilleurs ou autres bateaux ennemis. Le premier obus qui atteindrait leur coque suffirait pour les couler; le feu de l’infanterie est aussi suffisant pour percer une partie des tôles de leurs chaudières et les mettre hors de service. Ce serait envoyé à une mort inutile, mais certaine, les hommes qui les monteraient. Ces bateaux à cause de leur faiblesse ne pourraient nous rendre aucun service dans le cas d’une déclaration de guerre; ils ne pourraient servir que, pendant la première concentration des troupes, pour faire la police du lac, mais dès que les hostilités seraient déclarées et que le lac serait occupé par des torpilleurs ennemis, il faudrait les rentrer dans leurs ports d’où ils ne devraient plus sortir. 

Les mesures à prendre pour les bateaux du lac sont les suivantes :

A. Pendant la mobilisation et aussi longtemps que nous sommes en paix avec la France :

1. Les bateaux à vapeur et les barques pourront être employés pour des transports de troupes et de matériel. Ceci est du ressort de la Section des Chemins de fer. 

2. Il faudra pour la circulation des voyageurs sur les bateaux à vapeur, les mêmes mesures que l’on prend pour la circulation des voyageurs sur les autres frontières. Ceci est en partie du ressort de la Section des chemins de fer, en partie du ressort du Commandant du détachement d’observation des frontières.

3. Il faudra interdire aux bateaux à vapeur de passer la nuit dans des ports de la côte de Savoie (section des ch. de fer)

4. Rendre les capitaines des bateaux à vapeur attentifs aux manœuvres que les bateaux français pourraient employer pour s’emparer des bateaux (commandant du dét. d’obs. des frontières).

5. Armer un ou deux bateaux de quelques fusiliers pour faire la police du lac (comm. du dét. d’obs.).

6. Interdire aux propriétaires de yachts de toucher à la côte de Savoie, et exercer une surveillance spéciale sur eux (comm. du détachement d’obs. des frontières).

7. Interdire aux propriétaires français de yachts habitant en Suisse de faire quitter à leurs bateaux leurs ports. Les rendre responsables dans le cas où ceux-ci tomberaient entre les mains des Français (comm. du dét. d’obs.).

8. Exercer une surveillance spéciale sur les barques et éventuellement interdire aux barques suisses de toucher la côte de Savoie (comm. du dét. d’obs.). 

9. Étudier quels sont les points où des batteries de côte pourraient être utilement placées (travail à faire d’avance par le bureau d’État-major) et faire établir ces batteries (comm. du dét. d’obs.).

10. Faire préparer les moyens de mise en état de défense de certains ports (torpilles, etc.) (comm. du dét. d’obs.).

B. Après la déclaration de guerre ou lorsque les hostilités auront été ouvertes.

1. Chercher à s’emparer de toutes les embarcations qui se trouvent sur la côte de Savoie; les ramener dans les eaux suisses ou les couler (comm. du dét. d’obs.). 

2. Chercher à obstruer l’entrée des ports d’Évian et de Thonon en y coulant des barques chargées de pierres, et éventuellement chercher à faire au moyen de la dynamite des brèches dans les jetées et les brise-lames de ces ports (comm. du dét. d’obs.).

3. Employer un plus grand nombre de bateaux à vapeur pour la police du lac, en donnant à leurs capitaines l’ordre d’éviter tout ce qui pourrait exposer les bateaux à l’action de l’artillerie ennemie (comm. du dét. d’obs.). 

4. Confisquer tous les yachts appartenant à des Français (comm. du dét. d’obs.). Même mesure pour les barques.

5. Ramener dans un des ports du Haut-Lac Morges, Ouchy, tous les yachts appartenant à des étrangers neutres et les soumettre à une surveillance spéciale (comm. du dét. d’obs.). Mêmes mesures pour les barques.

6. Mettre les ports en état de défense au moyen de torpilles, etc. (comm. du dét. d’obs.).

7. Établir et armer les batteries de côte (comm. du dét. d’obs.).

8. Faire surveiller avec soin toute la côte suisse au moyen du landsturm (comm. du dét. d’obs.).

9. Chercher à s’emparer, dès le début, de la gare d’Annemasse et détruire autant que possible ses installations (comm. du dét. d’obs.).

10. Chercher à faire sauter le pont de chemin de fer d’Etrembières et éventuellement aussi le viaduc du Viaison (comm. du dét. d’obs.).

Telles sont les mesures qui pourraient servir à empêcher les Français de s’emparer de la navigation du lac et de faire des débarquements sur la côte suisse; suivant les circonstances du moment, on décidera s’il faut prendre toutes ces mesures ou seulement une partie d’elles et aussi de quelle manière on pourra les modifier.

Il serait cependant utile que le Bureau d’État-major fasse faire une reconnaissance détaillée du lac pour pouvoir compléter le rapport du capitaine Revillod et déterminer quels sont les points qui se prêtent à un débarquement et quels sont ceux qui doivent être défendus par des batteries de côte.

                                                 Berne, le 10 janvier 1893  Signé : Schaeck Lt-Col

***

Mots de la fin

La défense lacustre a préoccupé les responsables de l’Armée Suisse encore au XXe siècle. Ceci est un autre sujet. Pour informations, je signale ce qui suit :

Depuis divers forts du côté suisse, des tirs d’artillerie pouvaient être engagés sur le Léman et ses rives.

Des vedettes sont utilisées par la police, la douane et l’armée, depuis 1940. En 1942, une flottille militaire est constituée de 9 patrouilleurs armés et d’environ 50 bateaux réquisitionnés. Une compagnie sera créée en 1947. En 1961, trois compagnies sont organisées pour la Suisse : Léman, Lac de Constance (Bodensee) et lacs tessinois. En 1980, il y aura 10 nouvelles unités. En 1995, cette force aura sa propre école de recrues. 

Le Léman pacifique

Une dragueuse de sable sillonne toujours le lac de l’embouchure du Rhône jusqu’à Ouchy. 

Les bateaux de la CGN assurent des liaisons quotidiennes pour les travailleurs frontaliers réguliers et pour les touristes avec la possibilité de déguster des perches du lac, arrosées d’un vin blanc sec, provenant des coteaux suisses et avec son petit goût caractéristique de pierre à fusil. 

La Suisse avec drapeau français CGN

Malheureusement, de vieilles munitions ont été liquidées (ce verbe s’impose) dans le lac. Le raisonnement économique n’est pas toujours idéal.

Munitions au fond du Léman

Les Pirates d’Ouchy entretiennent amoureusement et symboliquement la “Vaudoise”, une barque de transport à voile des années 1930. Ouchy (d’un mot gaulois olca signifiant “terre labourable”; il désigne de bonnes terres pour le plantage, donc une surface plus grande qu’un jardin) se revendique comme une commune libre depuis 1934 (renaissance d’une communauté attestée par une franchise donnée au XIIe s.) et donc à ne pas confondre avec Lausanne. Y ayant vécu mon enfance et ayant fréquenté les deux écoles (École de la Croix-d’Ouchy et l’École de la Navigation, celle-ci devenue Poste de Police) qui s’y trouvent, je peux me dire être un Oscherin (dans les années 70, on disait oscheran; il ne me manque que le passeport). De plus, j’aimais jouer près des cabanes de pêcheurs devant lesquelles pendaient leurs filets et sauter sur les barges au bord de quai (pour goûter aux frissons de l’interdit et se sentir, l’espace d’un instant, le seul maître à bord !). Le nouveau port a réduit mes images d’enfance à quelques souvenirs qu’il m’est encore agréable de me remémorer.

La Vaudoise, fierté des Pirates d'Ouchy, ancien transport à voile

Cet exposé ouvre de multiples pistes qui restent à explorer : il serait d’ailleurs utile d’établir une étude comparative avec des sources françaises, allemandes et italiennes pour les lacs cités au début de cet article. Je souhaite de bons succès à la personne qui se lancera dans cette belle aventure qu’est toute recherche en histoire. 

Antoine Schülé

La Tourette , avril 2026

Contact : antoine.schule@free.fr

Bibliographie :

Archives fédérales : cote E27/12 782Lt-Col Schaeck : Lac de Genève résumé du rapport du capitaine Revillod.

De Bonnefoux et Paris : Dictionnaire de la marine à voile. 1856. Réed. 1987. Ed de la Fontaine au Roi. Paris et Vésenaz (CH). 776 p.

Albert Naef : La flottille de guerre de Chillon aux XIIIe et XIVe siècles. Lausanne. 1904. 80 p.

Edouard Meystre, Richard Edouard Bernard et René Creux : Bateaux à vapeur du Léman. Ed. Fontainemore. Paudex (Suisse). 1976. 124 p.

Sites Internet

ww.cgn.ch

www.pirates-ouchy.ch

http://www.avll.ch 

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Vous trouverez d’autres articles en consultant la bibliographie du site antoineschulehistoire.blogspot.com

Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.

Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.

Lien :

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mercredi 1 avril 2026

Document: Analyse d'une défense ouest de la Suisse en 1874 par Louis de Perrot

 1874, analyse d’une défense de l’Ouest de la Suisse.

Antoine Schülé

Les livres d’histoire offrent rarement une réflexion complète d’un officier d'état-major ayant pour mission, la planification de la défense d’un territoire et donc des populations, car la Suisse est multiple avec ses cantons.  Ce document, consultable aux Archives fédérales à Berne, intéressera tout militaire qui aime le concret plutôt que la théorie, la réalité plutôt que des abstractions.

Louis de Perrot est né à Neuchâtel le 13 octobre 1825. Son père avait été officier au service de Napoléon. Il a étudié le droit à l’université de  Tübingen. Officier d’artillerie dans la Principauté de Neuchâtel et dans la Garde prussienne, il a suivi une formation militaire complémentaire à Berlin. Il a servi dans un groupe de forteresse à Küstrin. Le 20  décembre 1857, il est instructeur d’artillerie en Suisse. Il est décédé le 6 janvier 1910 à Areuse (Neuchâtel). Chrétien engagé, il est un homme de caractère et d’une grande endurance physique. 

Son petit-fils, Raymond (1900 - 1925), ayant effectué son lycée à Alès (Gard, France), a été formé à l’école militaire de Saint-Cyr. Il se retrouva en Salonique, en Bulgarie, en Algérie puis au Maroc et a trouvé la mort lors de la guerre du Rif, le 11 juillet 1925. Caractère décidé, vaillant et intrépide: tels sont les qualificatifs qui lui sont attribués. Un Suisse de plus au service de la France chrétienne.

En 1874, Louis de Perrot rédige le mémoire ci-dessous et qui a pour titre “Défense de la frontière Ouest”

Louis de Perrot établit pour commencer treize principes qui orientent son choix de défense.  Il identifie sept routes stratégiques pour la France. Il préconise un système de fortifications. Il souligne l’importance de Genève, la clef du canton de Vaud. 

Sa démonstration vise à contester l’adoption d’une concentration de l’Armée pour la ligne de défense sur l’Aar avec Berne comme place d’arme.  Ce choix serait l’abandon pur et simple du Jura pour le plus grand profit de la France et ceci  donnerait une raison à l’Allemagne de mener sa guerre contre la France sur le territoire suisse. 

Ce texte est une synthèse de sa vision de la défense dès la frontière, voire même au-delà si les circonstances le permettent. Une bonne connaissance du terrain permet d'utiliser tous les avantages que celui-ci offre pour la défense et pour le choix du terrain où nous aurions à rencontrer l'adversaire.

Pour les curieux de la défense militaire suisse, la lecture de ce document se complète avec l’étude opérative de Henri Guisan en 1922 et que vous pouvez découvrir en suivant ce lien.  En compléments utiles, vous pouvez consulter, entre autres, mes articles sur la géographie militaire suisse, sur un accord frontalier franco-suisse, sur la neutralisation de la Savoie et sur deux actions, française et suisse, planifiées pour la Savoie.

Pour une lecture profitable, ne négligez pas l'accompagnement d'une carte topographique de la Suisse !

A. Schülé

Contact: antoine.schule@free.fr 

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AF 27 12780 (Archives fédérales, Berne)

L. De Perrot : Défense de la frontière Ouest. 1874.

Transcription du manuscrit, écrit de sa main. Les mot soulignés sont voulus par l’auteur.

Défense de la frontière ouest du territoire

Principes posés à la base de la défense:

1. Notre pays est petit, donc nous devons le garder intact aussi longtemps que possible;

2. Notre armée demande plus de temps à organiser, nous devons chercher à gagner du temps.

3. Notre système de défense doit nous mettre dans la possibilité de ne pas accepter une bataille rangée avant d’avoir aguerri nos troupes par des engagements partiels.

4. Nous ne devons pas mettre l’ennemi dans la possibilité de nous attaquer avec des forces concentrées.

5. Nous devons pouvoir concentrer plus de troupes que l’ennemi sur une ou plusieurs des routes qu’il aurait l’intention de prendre comme ligne d’opération. Ces calculs là peuvent se faire aujourd’hui même. 

6. Nous devons garder les voies ferrées perpendiculaires à la frontière a) pour notre usage; b) pour empêcher l’ennemi d’en faire usage.

7. Nous devons trouver le moyen de remédier à la disproportion énorme existant entre sa cavalerie et la nôtre.

8. Nous devons chercher à paralyser la force numérique de son artillerie en gardant nos voies stratégiques.

9. Nous devons chercher un système de défense qui nous permette l’emploi simultané de notre armée d’active et de notre landwehr.

10. Notre landwehr qui n’a pas d’artillerie doit être employée là où elle n’aura à combattre que l’infanterie ennemie.

11. Notre système de défense doit être basé sur l’offensive au point de vue tactique, plus tard suivant les circonstances sur l’offensive au point de vue stratégique. Par offensive tactique, j’entends aussi des descentes partielles et fréquentes de petits corps sur le territoire ennemi: des attaques de nuit ayant surtout en vue de fortifier le moral de la troupe.

12. Notre Landwehr et Landsturm doivent garder les passages qui ne sont accessibles qu’à l’infanterie et laisser à l’armée d’active la garde des routes stratégiques.

13. Nous devons fortifier les parties du territoire qui pourraient rendre de grands avantages à l’ennemi (comme places de dépôt, Genève, et comme noyau de chemins de fer, Winterthur) sur le front Nord et Est tout à la fois.

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La France pour entrer en Suisse doit utiliser une ou plusieurs des 7 routes stratégiques qui conduisent sur notre territoire :

1. Porrentruy

2. Morteau

3. Val de Travers, Verrières

4. Jougne, avec bifurcation Ste Croix Vallorbe

5. Les Rousses avec bifurcation St Cergues, Faucille, Marcheyruz

6. Genève de différents côtés

7. Le Lac de Genève et la Savoie sur le Valais.

En cas de guerre entre la France et l’Allemagne, nous devons aussi garder les communications perpendiculaires à la frontière entre Porrentruy et Bâle et empêcher l’armée française d’utiliser le passage du Rhin à Bâle.

Si on veut adopter un système de fortifications, il me paraît que le seul rationnel consisterait à fermer les 4 premiers passages plus celui du Marcheyruz et celui de St Gingolph par 10 ou 12 forts armés de 12 à 15 canons des plus gros calibres pouvant résister à toute attaque d’artillerie de campagne. Ces forts à l’abri d’une attaque de vive force devraient contenir une garnison de 150 à 200 hommes d’infanterie tout au plus. 

Je dis 10 à 12 forts, car Morteau nécessiterait probablement un double fort, vu qu’une route conduit de Morteau sur Le Locle et une autre sur la Chaux du Milieu. Un nouveau pont de fer s’établissant actuellement sur le Doubs à la Maison Monsieur au N. de Chaux de Fonds nécessiterait peut-être aussi l’établissement d’un fort, lors même que d’après la carte le terrain paraisse avantageux à la défense. L’étude de chaque passage peut seule déterminer si deux forts de 6-7 canons seraient préférables à un seul armé de 12 à 15 canons.

Ces forts fermeraient momentanément ces passages à la cavalerie ainsi qu’à toutes les voitures de guerre et nécessiteraient de la part de l’ennemi un siège en règle.

Ces forts ne seraient à envisager que comme des piliers placés de distance en distance contre lesquels viendrait se heurter momentanément toute attaque de vive force. Leur but serait de rompre l’unité dans les mouvements de l’armée ennemie. Nous gagnerions du temps et conserverions le territoire intact, nous aurions le temps de nous organiser et de manœuvrer en arrière de cette première ligne entièrement à couvert.

Quant à la frontière Porrentruy - Bâle, 2 à 3 forts suffiraient probablement  pour briser une attaque de vive force sur cette portion de territoire, l’armée allemande serait en outre à portée.

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Genève me paraît devoir être transformé en une place d’arme de première importance. Cette ville garde indirectement les routes de St. Cergues et de la Faucille, en menaçant en flanc ou à revers un ennemi qui par ces routes voudrait pénétrer à l’intérieur de la Suisse. Genève garde la voie ferrée et la route venant du fort de l’Ecluse; elle arrête un ennemi s’avançant de la Savoie, de Grenoble; elle menace indirectement un ennemi qui par le lac et la route de Thonon St Gingolph voudrait s’avancer sur le Valais. Genève est la clef du Canton de Vaud. Du moment où l’ennemi est maître de Genève, il peut en toute sécurité envahir le Canton de Vaud par eau, par voie ferrée et par routes. 

Avec la prise de Genève, la France gagne une place de première importance, elle lève une contribution 10 fois plus forte que les sommes nécessitées pour sa défense; elle s’ouvre une ligne de communication ferrée avec l’intérieur de la France; Genèvre prise et la défense d’une partie du Jura est paralysée; en un mot, par la prise de Genève, la France pénètre jusqu’à Villeneuve.

On objectera que Genève sera inévitablement coupée et isolée à l’ouverture de la guerre, je l’admets, mais fortifiée et bloquée, elle remplira même son but ne fût-ce qu’en obligeant l’armée française à détacher une force au moins double de celle de la garnison, puis en coupant de fait la voie ferrée.

Genève bloquée sera même un aiguillon moral pour l’armée de voler à son secours. Une division suisse totalement assurée sur son flanc gauche  par le lac et n’ayant d’attaque à attendre que par un ennemi débouchant du fort des Rousses a toutes les chances de repousser l’ennemi au-delà du Jura et de débloquer Genève, surtout si le défenseur de Genève est animé d’un esprit sage, mais surtout entreprenant à l’extérieur. 

On dira que pour défendre Genève, il faut y mettre une garnison de 20 000 hommes au moins et que c’est trop pour nos forces. Je crois pouvoir dire que si une division fédérale soutenue des volontaires de la ville et de quatre bataillons de Landwehr ne suffisent pas pour défendre cette ville, deux divisions ne suffiraient pas davantage. Les murs et les abords de la place sont gardés par l’artillerie de la place et quelques corps de volontaires ou de Landwehr suffisent en plein pour l’abriter d’un coup de main, donc une division fédérale abritée par le lac, le Rhône, l’Arve, suivant les différentes directions de l’attaque et toujours abritée par le feu des forts pourra tout hasarder au dehors même contre des forces doubles ou triples. 

Genève abandonnée sans coup férir, la défense de Vallorbe, Ste Croix, Val de Travers et du Jura tout entier devient une illusion, tous les passages tomberont par le fait qu’ils seront tournés le lendemain même de l’entrée de l’armée française par Genève. 

Je veux même admettre qu’à partir de Ste Croix tous les passages du Jura vers le Nord puissent résister malgré la prise de Genève, qu’arrivera-t-il ? C’est que ce terrible mot “Nous sommes tournés par Genève” paralysera tous les efforts. L’ordre sera donné, je l’admets, de défendre le Jura quand même, mais cette arrière pensée l’ennemi est à Lausanne, et il s’avance sur les 2 rives du lac de Neuchâtel, produira sur l’armée un effet tel que d’amblée, il faudra de fait abandonner le Jura pour se retirer derrière l’Aar.

En cédant Genève sans coup férir, nous nous mettons dans la position inévitable de devoir accepter une bataille rangée sur un front considérable Yverdon-Lausanne et cela le 3eme jour après l’ouverture de la guerre; si nous sommes vainqueurs, nous pouvons reconquérir un territoire que nous n’aurions jamais dû abandonner et si nous sommes battus, la défense du Jura tombe. 

La défense du lac se fera passivement par des batteries de position espacées de distance en distance, et par des torpilles, puis activement par une concentration de tous les moyens de transports sur le rive droite du lac pour faciliter cette concentration de troupes. 

Les passages du Col d’Abondance, du Col de Joux, de la Tête Noire, du Col de la Balme qui du Valais conduisent en Savoie me paraissent plutôt favorables à la défense en permettant d’inquiéter sérieusement tout mouvement de troupes en Savoie, sans s’exposer beaucoup.

***

J’en arrive maintenant à la répartition des troupes.

Je confierai la garde des passages secondaires situés entre les routes stratégiques qui de France conduisent en Suisse à nos troupes cantonales, Landwehr et Landsturm; elles trouvent là un terrain coupé où la valeur individuelle, la connaissance minutieuse du pays l’emportent sur l’habileté manœuvrière; elles n’ont là se mesurer ni avec l’artillerie ni avec la cavalerie ennemies. 

L’arme active est prête à renforcer nos troupes cantonales et elle forme l’avant-garde sur nos principaux passages, ce sont autant de petites colonnes mobiles fortes en maximum de 4 bataillons et de 2 batteries; en un mot, un tiers environ de l’armée est affecté à ce service. Les 2/3 de l’armée active en seconde ligne sont groupés sur 2 à 3 points en arrière et prêts à se porter là où l’attaque devient sérieuse.  

Je ne cite qu’un seul exemple à moi bien connu, Neuchâtel, Colombier et villages adjacents, serait évidemment un point central de grande importance, car depuis Neuchâtel on peut rayonner sur Yverdon, Ste Croix, Val de Travers, Locle, Chaux de Fonds et delà dans la direction du Jura Bernois. Mais il y a une question importante à résoudre: de combien de temps pourrons nous disposer pour concentrer sur un point quelconque ou sur différents points en première ligne 10, 20 ou 30 000 hommes ? 

Cette question ne se résout pas seulement le compas à la main, cela dépendra de l’activité déployée par les colonnes mobiles à la frontière qui devront recevoir une dotation forte en cavalerie; cela dépendra du service d’espionnage qui nous permettra de pressentir les intentions de l’ennemi; et enfin de la résistance de ces corps et des forts placés pour les protéger. Cela dépendra ensuite du matériel plus ou moins considérable du chemin de fer dont nous pourrons disposer pour le transport des troupes, car il est évident que pour renforcer les troupes en première ligne, il faudra nécessairement utiliser les voies ferrées, non pour le transport de tout, mais pour les premiers renforts.

On m’objectera que j’éparpille l’armée sur un front considérable et que je glorifie de fait le système de cordon. En apparence oui, de fait non. Si ce système nous permet de grouper sur un ou plusieurs points de la frontière plus de troupes que l’ennemi, le but est rempli, or en admettant comme je l’ai fait plus haut en maximum trois centres en seconde ligne, il ne sera pas difficile de se rendre compte pour tous les cas d’attaque possibles de la part de la France, combien de troupes nous pourrons chaque fois réunir à la frontière. Et je pense que que pour le calcul du temps, on pourra bien admettre que sous la protection des forts, des colonnes mobiles, les troupes en seconde ligne pourront arriver à temps. Ceci est un calcul de longue haleine que je ne puis pas entreprendre. Il me suffit de savoir que de Neuchâtel par exemple, je puis en 3 heures renforcer Ste Croix, Les Verrières, la route de Morteau, le Doubs jusqu’à la Maison Monsieur, de plusieurs bataillons en utilisant les voies ferrées. 

Comment dans le Jura utiliser sur une seule route une armée de 20 à 30 000 hommes ? Renonçons donc à un système de concentration qui ne serait possible  que pour une marche en temps de paix et admettons que s’il n’est pas probable que l’ennemi dirige autant de forces sur une seule voie, nous devons baser nos calculs sur ce qui se passera en réalité.  

Sans les forts proposés contre lesquels les colonnes françaises doivent venir momentanément se briser, je reconnais que le système de défense proposé ne nous permettrait nulle part d’arriver à temps et en force; avec ces forts, nous pouvons nous concentrer là où le besoin l’exige.

***

Depuis nombre d’années, on étudie la ligne de l’Aar et Berne en particulier comme grande place d’arme, c’est-à-dire qu’on semble mettre l’accent principal de la défense sur une concentration de notre armée. Or ce système me paraît excessivement dangereux, car si nous avons 2 lignes de défense, l’une au Jura, l’autre en arrière de l’Aar, l’une d’elles sera inévitablement sacrifiée aux dépens de l’autre. On veut bien défendre le Jura, mais c’est sur Berne et la ligne de l’Aar que l’on met l’accent principal, autrement dit on sacrifie le Jura tout en l’ayant l’air de vouloir le défendre.

Avec une position concentrée en arrière de l’Aar, nous ouvrons tous les passages du Jura à l’ennemi, il peut s’avancer dans toutes les directions et nous nous trouverons attaqués de front et à revers comme les Autrichiens à Königgratz. Nous serons concentrés, mais l’ennemi le sera aussi et qui plus est, il aura la supériorité numérique en sa faveur. Une bataille perdue et tout est perdu. 

Avec le Jura comme ligne principale de défense quoiqu’en apparence disséminés, nous pourrons lui être supérieur en nombre là où il se montrera, puis manœuvrant avec des corps moins nombreux, tous les rouages chemineront mieux.   

***

Avec le système de défense à outrance à la frontière, nous sommes dans la possibilité de répondre aux 13 conditions à la base d’une bonne défense, nous relevons la force de l’armée et de la nation, en adoptant la seule guerre qui convienne à un peuple brave et actif, intelligent et jaloux de son indépendance, à savoir la guerre offensive, nous imposons à l’ennemi la manière de nous attaquer, nous défendons pied à pied le territoire. Nous n’acceptons pas de bataille rangée avant d’avoir aguerri notre armée et alors ce sera non pas lui qui nous cherchera, mais nous qui l’aborderons. 

Avec l’Aar comme ligne principale de défense, nous ne nous concentrons en arrière qu’après avoir éprouvé une défaite morale et matérielle, c’est-à-dire que le jour où notre armée sera concentrée pour combattre, elle sera démoralisée. 

Dans le Jura, nous pouvons nous mesurer avec l’ennemi, le terrain est fait exprès pour le genre de guerre qui nous convient, si l’ennemi forçait même momentanément un des passages, nous pouvons par des attaques de front et de flanc le forcer à se retirer; les troupes cantonales sur les passages non menacés, volent au secours du point d’invasion; toute la frontière du Jura est reliée par des télégraphes sous-terre de sorte qu’à toute heure, aucune surprise n’est possible, chaque poste important a sa voie télégraphique sur l’intérieur. 

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Dans les conditions présentes, une attaque de la France sur la Suisse ne me paraît probable que dans le cas d’une guerre offensive de la France contre l’Allemagne, le rôle de la Suisse me paraît simple, résister suffisamment  pour permettre à l’Allemagne de prendre l’offensive contre l’intérieur de la France.

Si nous mettons l’accent principal de la défense sur la ligne en arrière de  l’Aar, l’Allemagne devra inévitablement entrer en Suisse, car il est évident que seuls dans cette position, nous ne pouvons pas résister et nous aurions alors attiré la guerre sur notre territoire.

Cette position en arrière de l’Aar, avec Berne comme pivot me fait trembler. Où faire front ?  de tous côtés, sauf du côté de l’Est. Tous seront inquiets, les défenses du front Ouest pour le front Nord, ceux du front Sud pour le front Ouest et tous devront attendre l’ennemi de front avec le sentiment grossi par l’imagination: sur mon flanc l’attaque sera peut-être plus terrible encore ! Il est à prévoir que l’ennemi sera assez sensé pour n’aborder ce vaste camp retranché qu’après avoir concentré toutes ses forces dans les différentes directions, pour chercher à anéantir l’armée Sud d’un coup.

En nous concentrant en arrière de l’Aar, l’ennemi nous force d’accepter la lutte dans les conditions qu’il nous pose. Avec la défense à la frontière, nous imposons à l’ennemi les conditions dans lesquelles il devra nous attaquer et nous nous procurons le grand avantage de pouvoir agir offensivement. 

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Je suis toujours plus convaincu que la force d’une armée réside dans sa force morale, or tout notre système de défense ne peut pas assez tenir compte de cet élément.

Il me semble que le sentiment populaire est d’un grand poids dans la balance. Or au premier cri de guerre et de menace, la nation toute entière n’aurait qu’une seule pensée: c’est à la frontière que les comptes doivent se régler.

Neuchâtel, le 3 juin 1874   L. De Perrot, lt col

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