Guerre et littérature
Alexandre (Alfredovitch) Bek
(03/01/1903 - 02/01/1972),
Écrivain soviétique
par Antoine Schülé, historien.
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| Alexandre Bek |
Sa trilogie :
La Chaussée de Volokolamsk (1944),
Quelques jours (1960),
La Réserve du général Panfilov (1960).
Vous aimez les combats d’infanterie, vous aimerez cette trilogie qui offre une méditation concrète sur les combats du fantassin.
Le 21 mars 1985, à la demande du colonel EMG Daniel Reichel, directeur scientifique du CHPM (Centre d’histoire et de prospective militaires), j’ai présenté une communication, ayant pour titre : “La Chaussée de Volokolamsk” d’Alexandre Bek ou la poésie mise au service de la discipline ». Cinquante ans plus tard et depuis cette date, j’ai lu un grand nombre d’écrivains de langue soit française, soit allemande, soit encore anglaise, ayant voulu décrire à leurs lecteurs les réalités de la guerre. Toute personne chargée d’un commandement tire des conclusions utiles, en prenant un certain recul. Il ne s’agit pas d’épouser l’idéologie de l’auteur, mais d’en chercher la substantifique moelle, comme dirait François Rabelais.
Ce livre, le premier d’une trilogie, raconte la vie d’un chef de bataillon d’infanterie soviétique. Il est remarquable par son réalisme. Le plus souvent, dans ce type de littérature, nous avons le récit d’un combattant ou d’une petite unité; là nous avons le témoignage d’un chef de bataillon et d’un combattant. Sous l’apparence d’un roman, Bek nous livre un récit qui ne peut être véritablement que très profitable à tout homme qui a ou aura la charge de conduire des hommes dans la tourmente des combats. Cet objectif a été rarement atteint par d’autres écrivains qui ne font qu’imaginer la violence des luttes où sa vie est mise face à de multiples dangers : pas seulement de la balle ou de l’obus ennemi, mais encore de la peur, de l’indécision paralysante, de l’abandon de la mission, de la prise de risque…
Introduction
Avant de commencer, il me faut préciser que je n’appartiens à aucun parti politique : s’intéresser à un auteur soviétique ne signifie pas que je sois un communiste ou un admirateur inconditionnel de l’URSS. J’ai lu des témoignages ou des récits de combattants engagés, à divers titres, de part et d’autre des fronts de la Première Guerre mondiale comme de la Seconde. Une lecture comparative se révèle riche de conclusions : peu importe le camp, déclaré victorieux ou battu, vous trouverez toujours cette même pâte humaine, capable du meilleur comme du pire, aussi bien chez le vainqueur que chez le vaincu. Je m’intéresse à ce que des expériences de vie nous enseignent.
Bek a réussi cet exploit de produire un récit riche en orientations diverses qui reflètent de nombreux aspect sociaux et humains. Il s’est attaché à la représentation multilatérale de cette réalité extrêmement complexe qu’est la guerre. Il offre de précises reconstitutions d’épisodes guerriers, en ayant recours à de multiples regards - psychologique, moral et historique - qui s’incorporent naturellement à son récit qui ainsi s’apparente à une odyssée. Se réduisant au rôle de chroniqueur, il s’efface derrière son témoin qui nous livre son analyse sur lui-même comme sur les hommes qui lui ont été confiés ou qui le commandent. En procédant ainsi, Bek accomplit la véritable vocation de la littérature : elle n’est pas seulement un instrument de mobilisation ou de célébration, disons de la propagande pure, elle est une véritable étude de l’homme et de son âme. Cet aspect retient notre attention. Aussi gigantesques que fussent les évènements, la mesure essentielle reste la valeur des personnes engagées dans ce conflit.
Contexte militaire et littéraire
Avant d’entrer dans le vif du sujet, quelques précisions historiques sont nécessaires à la bonne compréhension de cette trilogie.
Le pacte germano-soviétique avait été signé le 22 août 1939. Totalement inattendue par Staline, l’invasion allemande du 22 juin 1941 le força à réagir contre une avancée extrêmement rapide en territoire soviétique. Le monde littéraire est bouleversé par cette guerre soviéto-allemande et, très vite, leurs œuvres prennent une coloration militaire.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, cette guerre fut pour les écrivains soviétiques moins pénible et restrictif qu’en temps de paix. Staline craignait réellement leur pouvoir sur les masses populaires. En effet, le peuple cultivé reste très attaché aux oeuvres littéraires. Les écrivains auraient pu favoriser une fraternisation entre soldats allemands et la population, comme cela s’est vu en Ukraine. Après les années de terreur stalinienne, cette hypothèse n’était pas du tout invraisemblable. L’attitude brutale des forces allemandes sur quelques zones du front empêcha cette fraternisation. Le monde intellectuel quitta ses mensonges vertueux ou haineux, cultivés pendant de si longues années et qui ont permis la persécution de tant de ses auteurs, pour se concentrer sur l’ennemi extérieur, l’Allemagne. À ce moment de l’histoire, plusieurs de ceux-ci en disgrâce ont réussi à faire entendre leurs voix.
En cette guerre, où les soldats sont obligés de combattre avec de faibles moyens face à des troupes allemandes entraînées et extrêmement motivées, les écrivains ne mentent plus comme par le passé pour répondre uniquement à des œuvres de commande du pouvoir en place.
Un nouveau mouvement littéraire débute avec des ouvrages historiques. Leur but est de raffermir le patriotisme en s’inspirant d’exemples illustres, alors que tirés du passé des tsars ! Ceci ne manque pas de surprendre et s’explique ainsi : il permet d’accentuer le rôle du Chef; à l’aide de parallèles assez hardis avec les évènements de la guerre germano-soviétique, le culte de la personnalité de Staline est ainsi renforcé. Sergueï Borodine, dans son livre «Dimitri Donskoï» relate la lutte du peuple russe contre les troupes tatares au XIVe siècle. Alexandre Gladkov, dramaturge, exalte dans «Autrefois» la résistance contre Napoléon. Sa pièce de théâtre sera même montée dans Leningrad assiégée.
Après les œuvres historiques, les correspondances du front prennent une place très importante. Soulignons-le : l’écrivain n’est pas seulement derrière son bureau avec une plume et son imagination; il est une personne sensible qui vit, voit, sent, transmet et analyse des faits et des émotions sur les champs de bataille qu’ils parcourent. Citons les plus connus : Platonov, Petrov, Ehrenbourg, Pasternak et Bek.
Les cœurs du Russe sont très sensibles à la poésie inspirée par les faits de guerre. Elle nourrit son enthousiasme et crée des liens encore plus forts, lorsque les poèmes sont chantés. Il y a une force unificatrice dans le chant qu’il convient de ne pas négliger. N’ouvrons pas un chapitre sur le rôle de la musique dans les armées, trop négligé par ceux qui s’intéressent à la force appelée «morale» par certains ou «psychique» par d’autres. Constantin Simonov (né en 1915) est le plus populaire. Il est d’ailleurs l’auteur de la préface de «La Chaussée de Volokolamsk» où il déclare que celui-ci est le meilleur livre de guerre qui ait paru en URSS.
Le théâtre produira de nombreuses pièces de circonstance à effets plus éphémères.
Mon but n’est pas de vous énumérer romans, lettres, poèmes ou autres productions ayant pour la plupart des bases historiques. Cette indication nous aide à comprendre dans quel contexte littéraire Bek a créé son ouvrage. Cette littérature remporte un grand succès auprès de la population soviétisée, donc pas obligatoirement uniquement russe. Elle retrouve dans les journaux, les livres ou à la scène les reflets de ses luttes et de ses souffrances.
Qui est Alexandre Bek ?
Fils d’un médecin militaire, il est né en 1903 à Saratov, au nord de Stalingrad. À l’âge de 19 ans, il s’engage dans l’Armée rouge où il sert près de l’Oural, sur le Front de l’Est. Écrivain soviétique déjà bien connu avant la Seconde Guerre mondiale. Dès 1934, il collabore avec Maxim Gorki à l’exaltation des travailleurs de l’Industrie. Il a été critique littéraire au journal «Troud». Il a contribué à une histoire de la littérature soviétique. Avec d’autres écrivains, il s’est rendu sur les grands chantiers de l’URSS pour décrire et louer les efforts accomplis par les travailleurs. Sa première nouvelle «Kourako » (publiée en 1935) conte l’enthousiasme et le courage d’un ouvrier qualifié, devenu innovateur, des hauts fourneaux.
Son talent se révèle à partir du moment où il devient correspondant de guerre de 1941 à 1944, à la 8e division de fusiliers. Son œuvre essentielle est «La Chaussée de Volokolamsk» et les deux récits qui lui font suite «Quelques jours» et «La Réserve du général Panfilov».
Après la guerre, Bek reprend son service initial de laudateur du régime. Les récits et nouvelles, intitulés «Les travailleurs des hauts fourneaux» (1946), «Grain d’Acier» (1950) et «Les Jeunes Gens» (1956), sont consacrés au dévouement de l’homme soviétique. Les écrivains obéissent à la tendance réaliste-socialiste qui leur est exigée. Les thèmes sont clairement fixés par le régime : louer la reconstruction du pays, la poursuite de l’industrialisation, la réalisation du Plan, les problèmes de la condition kolkhozienne. De nos jours, cette lecture est plutôt insipide, mais répond aux modèles donnés par l’Union des Écrivains.
Staline, triomphant et reconnu internationalement, a imposé ses exigences à Yalta et à Postdam : une véritable trahison des peuples à disposer d’eux-mêmes, dans l’indifférence des Alliés. Il est à la tête d’un empire aussi vaste que celui des tsars. Il n’a plus de raison à ménager les écrivains et reprend sa terreur intellectuelle qui n’indisposera pas du tout ladite « élite intellectuelle » française, cultivant une admiration béate à son endroit.
Bek meurt en 1972. En automne 1986, l’édition posthume «La nouvelle affectation», dont le titre provisoire avait été « Collision », sera publiée dans la revue « Znamia ».
« La Chaussée de Volokolamsk »
Ce premier volume de la trilogie se divise en deux parties : instruction préliminaire du soldat et premiers engagements sur le front. Les combats suivants feront l’objet de deux livres : « Quelques jours » et « La Réserve du Général Panfilov ». Ces trois publications seront publiées de 1943 à 1960.
Sommairement résumé, il s’agit de l’histoire d’un bataillon d’infanterie, formé à Alma-Ata (capitale du Kazakhstan), au dernier moment, c’est-à-dire au début du conflit germano-soviétique. Ce jeune bataillon sera engagé dans les combats acharnés, livrés devant Moscou, en octobre et novembre 1941. La mission, confiée à ses 700 hommes, consiste à interdire l’accès de la capitale aux Allemands, par la chaussée de Volokolamsk, en attendant les renforts.
Les personnages principaux : le commandant Baourdjan Momych-Ouly, le général Panfilov, les commandants de compagnies, les hommes de troupe, le commissaire politique, la guerre, la Patrie (et oui la Russie comme l'URSS avec l'Ukraine, le Kazakhstan !).
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| Général de division Panfilov |
Une précision utile au préalable : le général Panfilov (1893-1941) a vraiment existé et n’est pas une invention de notre écrivain. Il est né à Petrovsk dans l’Empire russe, Oblast de Saratov (rappel : lieu de naissance de Bek). Avant qu’il intervienne, dans le récit de « La Chaussée de Volokolamsk », en tant que commandant de la 316e division d’infanterie, ses engagements militaires ont été les suivants : la Première Guerre mondiale, la guerre civile russe, la guerre polono-soviétique et la révolte des Basmachi. Il a embrassé la cause de l’Union soviétique en 1918. Il décède le 18 novembre 1941, à Volokolamsk.
Le personnage central qui assume le rôle de narrateur est le chef de bataillon Baourdjan Momych-Ouly, dit le commandant. Ce Kazakh revendique fièrement ses origines : des tribus nomades renommées pour leur endurance. Il possède une forte personnalité. Former une troupe solidement disciplinée, en recevant des hommes de nature plutôt indisciplinée et sans formation militaire, est son premier tour de force. Un tiers de ses soldats sont des Kazakhs, deux tiers sont des Russes et des Ukrainiens.
Avant l’ouverture de la guerre, Momych-Ouly était officier d’artillerie. Considérant que ses connaissances en mathématiques étaient insuffisantes, des scrupules l’empêchent de prendre le commandement d’un groupe d’artillerie. La lecture d’une « Théorie du Tir d’artillerie », en 3 volumes, du Professeur Diakonov l’a amené à cette décision. Grâce à la protection du général Panfilov, chef humain et psychologue, il obtiendra un bataillon d’infanterie. De ce même général, il apprend à conduire ses hommes avec sagesse et fermeté. Seule la guerre instruit véritablement et les chefs et les soldats : ce constat ne dispense nullement d’une solide et préalable instruction de base qui tient compte des expériences de combat et qui développe aussi bien l’endurance que la discipline.
Après l’avancée fulgurante des troupes allemandes, la situation est désastreuse. Le moral des combattants s’en ressent. Sans cacher les difficultés, leur chef parvient à leur communiquer sa propre foi en une victoire possible et les moyens de les vaincre. Ses hommes se trouvent à l’arrière des principaux fronts. Ils apprennent l’arrivée imminente des Allemands. Chaque jour, des fuyards traversent leurs lignes pour se réfugier à Moscou. Ceux-ci véhiculent la peur et engendrent la démoralisation. Pour maintenir la discipline dans ses rangs, il doit, quoiqu’il lui en coûte parfois, se montrer impitoyable et ne laisser aucune place à aucune faiblesse, celle qui entraînerait ses hommes à la fuite.
Ce commandant est animé d’une formidable passion qui est, comme il le dit, plus forte que celle procurée par une femme. Ainsi, il déclare, je cite : « Il naît dans le feu de la bataille un amour et une haine d’une telle violence que quiconque ne les a pas éprouvés ne saurait les imaginer. »
Conscience
Son apport est dans le regard qu’il porte sur lui-même, sur « cette lutte contre soi-même, lui, seul, à nu devant sa conscience ». Le lecteur apprend à connaître « quel combat peuvent se livrer la peur et la conscience ». Avec exactitude, il nous trace ce qui est attendu de la conscience du fantassin :
« Prenez un combattant qui monte à l’assaut avec sa compagnie : devant lui une mitrailleuse crépite, ses camarades tombent, mais lui, il rampe, il progresse toujours. Une heure passe, soixante minutes. Une minute, cela fait soixante secondes, et, à chaque seconde, il risque cent fois d’être tué. Mais il continue à ramper, il va de l’avant. C’est cela la conscience du soldat. » (p. 12)
Mutilé volontaire
Le cas du mutilé volontaire dans ses propres troupes confronte le chef à une décision difficile et pénible, mais nécessaire. Son sergent Barambaïev, qu’il aime comme chacun de ses hommes, est coupable d’une mutilation volontaire. Momych-Ouly est envahi par des sentiments de pitié. De plus, il lit dans les yeux de ses soldats une demande de pardon. Il ne peut se permettre cela, car comment ensuite maintenir la discipline nécessaire au cœur de l’action ? Accepter cet acte de peur serait le commencement d’une fissure, pouvant devenir une véritable brèche, dans le moral du bataillon. Il commande le feu de peloton, assuré par les hommes ayant été subordonnés à ce sergent. Son intention est bel et bien d’inscrire « dans leur esprit en lettres de sang : Pas de merci pour les traîtres ! Jamais ! ». Au combat il fallait que chacun sût : « qu’il cède à la peur, qu’il trahisse, il n’y aurait pas de pardon. »
Cette exécution suscite des interrogations chez notre commandant. N’aurait-il pas tué en même temps ce qui faisait la force de ses hommes : l’amour de la vie ? N’aurait-il pas tué leur instinct de conservation ? Ainsi nous est posé ce débat intérieur du combattant en proie à deux sentiments apparemment contradictoires : le sentiment du devoir et l’instinct de conservation. Est-ce que la discipline serait cette troisième force qui donnerait la suprématie du sentiment du devoir sur l’autre ? Le général Panfilov donne la réponse : « le soldat monte au feu non pour mourir, mais pour vivre. » Dès lors, le rôle du chef est de développer cette volonté de survivre et cet instinct de conservation, propres à tous les combattants, dans cette rage de vaincre, d’une puissance formidable pour que l’être se défende et attaque à son tour avec toute son énergie possible, au lieu d’espérer un salut dans la fuite.
Devant des hommes accablés, face à un avenir aussi incertain qu’inquiétant et au pessimisme qui les étreint, en raison de ce goût de vivre qui a disparu et de la mort de ce mutilé volontaire, Momych-Ouly décide de s’adresser à ses hommes afin de les animer d’un nouveau souffle. Au lieu de leur parler que de mort, il leur parlera de vie. Tenir à la vie, ce simple désir de vivre, s’appuie sur des actes, ce qui implique que l’homme ne creuse pas sa tombe par des actes. Sa troupe prend conscience que l’entraînement au tir, la progression par bonds, le jet de grenade, le camouflage, le creusement d’une tranchée sont des actes pour survivre.
Enseignements du général Panfilov
Ce général est à l’écoute aussi bien des commandants que des hommes de la troupe. Toute expérience de combat fidèlement racontée lui est source d’analyses et de suggestions opportunes. Une erreur enseigne une personne intelligente aussi bien qu’un succès. La classique mission de barrage de l’infanterie ne doit pas empêcher des prises de position offensive. Il s’agit de ne pas se condamner uniquement à la défensive. La règle essentielle est de se mettre en état de porter, chaque fois que la possibilité se présente, l’attaque à l’ennemi afin de semer le trouble dans son avancement. Ce général humain aime la justice et l’exactitude. Il s’informe de nombreux détails de la vie quotidienne du soldat, ce qui ne manque pas de surprendre notre chef de bataillon. Lorsqu’il donne un ordre, il a souci de savoir s’il a été bien compris et il en contrôle l’exécution lors de visites inopinées. Il ne fixe pas des délais impossibles à respecter pour accomplir tel ou tel travail, car il sait que la crédibilité en la valeur de son jugement s’en ressentirait.
Un ordre
Pour Momych-Ouly, en cas de guerre, il existe une seule loi : l’ordre du commandant. Il a une façon bien à lui de régler ses hommes à ce principe. Écoutez cette citation qui vous le dépeindra mieux que tout autre commentaire :
« S’il y en a parmi vous dont l’opinion ne concorde pas avec la mienne, ils peuvent la mettre dans leur poche et leur mouchoir par-dessus. L’ordre militaire est un ordre sévère, mais sans lui il ne saurait y avoir d’armée. Vous voulez repousser l’ennemi qui s’est jeté sur notre pays et tente de le réduire en esclavage ? Alors, sachez que les ordres que je vous donne sont les seuls qui forgeront notre victoire. »
Lui-même a peiné pour accepter la discipline. Il a connu des sentiments d’humiliation et de révolte en recevant des ordres brefs et autoritaires. Les étapes vécues de la vie militaire et surtout l’expérience de la guerre lui apprennent « la nécessité absolue de se soumettre sans murmure à la volonté de ses supérieurs. » (p. 77) Il souligne encore : « C’est le fondement même de l’armée. Sans cela, pas un homme, quel que soit son attachement à la patrie, ne saurait gagner une bataille. »
Lors d’une marche d’entraînement de 50 km, il démontre l’utilité d’un ordre de paquetage respecté qui facilite la marche, la nécessité de respecter des distances entre les différentes compagnies. Les chefs de section y apprennent à tenir leurs hommes en main, alors que la chaleur les accable et que le terrain demande des efforts. Tout en développant l’endurance, un sentiment important de cohésion se crée au sein de la troupe.
En guerre
Sur le théâtre des opérations, le général Panfilov mène une inspection. Il corrige des plans de défense sur le terrain, donc de façon concrète. Les fantassins ne doivent pas occuper des positions d’attente, mais se mettre en capacité d’attaquer l’ennemi en portant des coups décisifs : une défensive qui soit offensive. Il prend soin de parler à tous les hommes du cuisinier au mitrailleur ou au spécialiste antichar. Il tient des propos encourageants. Voici la définition qu’il donne du combattant :
« Qu’est-ce qu’un combattant ? Un homme qui obéit à tout le monde, se met au garde-à-vous devant chaque officier, exécute les ordres. Il est à l’échelon le plus bas de la hiérarchie, comme on disait autrefois. Mais qu’est-ce qu’un ordre sans lui ? Rien qu’une pensée, un jeu de l’esprit, un rêve. L’ordre le plus parfait, le mieux conçu, resterait à l’état de rêve, de fantaisie, si le combattant était mal préparé. Une armée prête, c’est avant tout des hommes prêts. Ce sont eux qui déterminent le sort des combats. » (p.96)
Attaque réussie et impact moral
L’attaque du village de Sérida, occupé par les Allemands trop sûrs d’eux, est riche d’enseignements : face aux positions soviétiques, ce village-étape pour la force ennemie dispose de stocks de vivres, de munition et de combustible. Objectif idéal pour perturber le ravitaillement des troupes, la mission de Momych-Ouly est donnée à une compagnie de 100 hommes de la façon suivante :
• Pénétrer dans Sérida par surprise
• Éliminer tout Allemand armé
• Incendier les dépôts
• Faire des prisonniers
• Miner les accès, si le temps le permet.
Cette action rapide n’entraînait pas l’occupation du bourg et exigeait le retour de la troupe le lendemain. Le succès de cette opération a eu une grande influence sur le moral de la troupe. Elle comprenait enfin que l’ennemi n’était pas invincible. Ainsi la peur était vaincue en son sein.
Avec cet évènement, nous sommes à la fin de la première partie de « La Chaussée de Volokolamsk ». Elle illustre deux réalités : il n’est pas facile de devenir soldat et il n’est pas facile à un chef de discipliner sa troupe. La deuxième partie illustre le fait que de conduire la guerre est encore plus difficile : chaque homme doit cultiver la volonté de se battre et le commandant doit assurer ses responsabilités de chef dans l’incertitude parfois quant aux positions de l’ennemi ou même de ses troupes voisines. Le bataillon de Momych-Ouly devient la Réserve du général Panfilov. Elle livrera 35 combats dans les moments les plus désespérés.
Le problème de ce chef de bataillon n’est pas mince. Au moyen de 700 hommes, il doit tenir un front de 7 km face à une division allemande ! Derrière sa ligne, il y a Moscou. Il constitue donc le dernier rempart de la capitale. Réfléchissant sur les possibilités ennemies, il sent que le seul et unique avantage sur l’ennemi repose sur un constat : sa victoire rapide et son avancée sur plusieurs milliers de kilomètres l’ont conduit à sous-estimer la force soviétique et à une routine qui permettent l’usage de la surprise contre lui.
Les Allemands pratiquaient la technique de l’encerclement. Ils perçaient les lignes de leur adversaire sur plusieurs points à la fois pour identifier le point faible. Sur la brèche ouverte, ils fonçaient en avant avec leurs chars, leurs camions, leurs motocyclettes. Ils encerclaient ensuite les poches de résistance pour les anéantir.
Momych-Ouly étudie le terrain et les informations réunies sur l’adversaire. Il remarque que les Allemands se concentrent sur les voies d’accès en négligeant les bois et les ravins. Il décide de prendre l’ennemi à revers quand l’occasion se présente. Son idée est de leur tendre un piège et de les attaquer par-derrière avant qu’ils puissent se déployer pour effectuer un encerclement et que lui-même soit pris entre deux feux.
Ainsi il répond à l’attente du général Panfilov qui l’engageait à prendre l’initiative au combat afin d’imposer son jeu à l’ennemi. Contraindre celui-ci à attaquer pour rien ralentit sa progression, toujours basée sur la rapidité. Cela exige une grande mobilité des troupes soviétiques.
La tactique adoptée est la suivante : contraindre l’ennemi à se déployer prématurément, effectuer plusieurs attaques successives chaque fois que nécessaire, effectuer les décrochements de nuit pour harceler l’adversaire sur une autre position.
Les ordres sont donnés, il ne reste plus qu’à se battre. Pour le lecteur qui s’intéresse à la manœuvre, je ne peux que l’encourager à lire le livre !
Ordre et discipline
« La guerre, ce sont deux conceptions qui s’affrontent, deux ordres qui se donnent. L’une de ces conceptions, l’un de ses ordre demeure irréalisé. Pourquoi ? »
La question est essentielle. Voici la réponse de notre chef de bataillon.
Le succès des manœuvres est dû à la réussite du message délivré à ses hommes : la discipline alliée à une initiative raisonnée a plus de prix dans le combat que la témérité. La fermeté dans l’action est exigée jusqu’au dernier moment. Par exemple, il n’acceptera pas qu’un commandant de compagnie (Zaïev) décroche de ses positions sans en avoir reçu l’ordre : cause de la panique suivie de la débandade générale des hommes de celui-ci. Sa faute sera condamnée par le déshonneur : enlèvement de ses insignes de grade, comparution devant un tribunal militaire. Une action d’éclat ultérieure lui permettra de retrouver sa fonction.
L’importance de l’ordre est souvent mise à l’évidence, car seul « un ordre peut arracher l’homme des griffes de la peur et peut modifier en lui non seulement ce qui y avaient inoculé l’instruction militaire et la discipline, mais toutes les ressources du courage : le sens du devoir, l’honneur, le patriotisme. »
Ce commandant de compagnie a subi une défaite, car il n’a pas su donner un ordre à temps. Le chef de bataillon sera plus mesuré quant au blâme à celui-ci lorsqu’il réalisera qu’à sa tactique, l’ennemi avait déjà réussi une riposte qui l’avait complètement surpris !
Démoralisation
« La démoralisation ! on connaît cela depuis les temps les plus anciens. Et depuis les temps les plus anciens, on l’obtient par la surprise. N’est-ce pas là tout l’art de la guerre, tout le secret de la tactique ? frapper l’ennemi sans crier gare et garder ses troupes contre ce même danger ? »
Les violentes préparations de tirs d’artillerie sont effectuées dans ce but : d’où la nécessité d’une grande quantité de munitions. Il est essentiel que les fantassins se dispersent autant que possible dans le terrain pour limiter les pertes humaines. Cette vision de feux, de flammes, de terre qui s’élève autour de soi, les cris des blessés et la vue de cadavres de ses camarades éprouvent inévitablement le moral du fantassin. Pour les Soviétiques, il ne s’agit pas de répliquer immédiatement par son artillerie aux tirs allemands : au préalable, il convient de repérer leurs pièces pour engager un contre-feu efficace. Au bout de 7 heures de bombardement, les Allemands ne peuvent plus quitter leurs positions : ils sont bloqués.
Feu de salve de l’infanterie
Devant les forces infiniment supérieures, les Soviétiques sont obligés de décrocher le long de la chaussée de Volokolamsk : la retraite (tactique de la spirale) se réalise pas à pas et de façon méthodique, en créant des pertes à l’ennemi chaque fois que cela est possible.
Les consignes du commandement suprême sont impitoyables : finalement même encerclés, les hommes ne doivent cesser de se battre; nul n’a le droit de se rendre; la dernière cartouche est pour le combattant lui-même.
Diriger une bataille ne consiste pas seulement à régler le tir et la manœuvre, le commandant motive sa troupe par son attitude, avec laquelle il gouverne le moral de la troupe, même dans les situations les plus critiques. Le tir, le feu de salve de l’infanterie, est le facteur décisif, la meilleure arme psychologique sur l’adversaire. S’il y est ajouté l’effet de surprise il est certain que les centres nerveux de l’ennemi sont paralysés, sa pensée neutralisée : du moins suffisamment pour le dominer ou l’éliminer. Momich-Ouly applique le principe de Panfilov qui préconisait de : « ménager les hommes. Les ménager non en paroles, mais par l’action, le feu. » Aussi notre commandant de bataillon, fort de son expérience du combat, conclut :
« l’infanterie, on la ménage par le feu et par la manœuvre, on lui dégage la voie, on lui fait place nette par le feu, rien que par lui. » (p. 280)
Le chef infanterie doit savoir décider, car l’artillerie ne suffit pas : elle ne fera pas partir les fusils à la place des fusiliers. La puissance du feu de salve, qui se commande et donc se planifie, paralyse presque à coup sûr les réactions de l’ennemi.
Le général Panfilov inaugure une tactique nouvelle pour les Soviétiques qu’il nommait « la guerre en spirale ». Il est à noter que Dumouriez (1739-1823) avait usé de ce procédé qu’il a d’ailleurs conseillé aux guérilleros espagnols luttant contre Napoléon. Elle consiste à attaquer l’ennemi par de petites unités, à le surprendre, à le harceler afin de lui créer un climat d’incertitude et ainsi ralentir efficacement son avancée en lui causant des pertes. Cet objectif fut atteint, car les renforts purent arriver alors que les Allemands perdaient un temps précieux à poursuivre un adversaire insaisissable.
Conclusion
Il est évident qu’un communiste de 1944 lit se livre comme un texte sacré de sa nouvelle religion, le communisme. De nos jours, une autre lecture a véritablement son intérêt : les relations humaines au sein de la troupe et face aux multiples dangers du combat.
Ce récit dramatique est remarquable par sa sobriété, sa concision et sa passion contenue, mais qui perce à chaque ligne. Son intérêt réside dans son objectivité et un certain non-conformisme original pour la période de sa rédaction. L’auteur n’invente rien quant à l’esprit du combattant : il a été correspondant de guerre et l’ambiance du front lui est familière, d’où ses accents de vérité. Le courage et la foi qui animent le commandant de bataillon irriguent le moral de la troupe : ce lien est capital pour le succès des opérations qui dépend de cette constante espérance en la victoire avec la force de la discipline à tous les degrés de la hiérarchie.
De plus, certains chapitres sont véritablement de la poésie qui nous amène au-dessus de la pure connaissance militaire, pour nous amener à méditer plus sur ce que l’on sent que ce que l’on comprend. La guerre étant une passion plus forte que l’amour, étant un art, elle exige aussi cette connaissance intuitive qu’offre la poésie, ce merveilleux instrument de la pensée qui exprime tout ce qui n’est pas concevable par la raison.
Antoine Schülé
Contact : antoine.schule@free.fr
À la demande de quelques-uns d’entre vous, voici en supplément une sélection d'extraits de « Quelques jours » :
Toast
« Le monde tient par la force de l’amitié. Buvons aux amis fidèles, camarades. Buvons à la fraternité des armes. » (p. 20)
Panfilov
“...le point faible de Panfilov : il avait une attitude si peu autoritaire, fuyait avec tant d’évidence le respect hiérarchique que bien souvent, et au mépris de toute règle, non seulement un commandant de bataillon, mais un chef de section ou même un simple soldat, lui adressaient la parole sans y être convié. » (p. 28)
« Jadis, je m’étais étonné des manières douces, si peu martiales, si peu autoritaires de Panfilov, de sa propension à s’entourer de conseils, à réfléchir à haute voix. Lorsqu’il s’adressait à ses subordonnés, rien en lui ne révélait le chef : “camarade Momych-Ouly”, “camarade Dorfman”. Il avait la voix assez faible, teintée de la raucité des vieux fumeurs, il détestait et il interdisait qu’on adoptât en sa présence une attitude gourmée, et était comme incapable de prendre un ton de commandement. Nous nous étions vite habitués à cela. » (p. 31)
Du chaos ordre nouveau (citation d’Engels ?)
« Il y a un endroit où il dit - je crois bien que c’est lui- qu’en matière militaire, le désordre est parfois un ordre nouveau. » (p. 36)
Incertitude du chef reconnue (Panfilov)
« - Je suis dans le doute, j’hésite camarade Momych-Ouly. La décision ne m’appartient plus. Le temps non plus.
En une seconde, le recul qu’il m’avait inspiré se mua en tendresse et en affection, c’était un homme juste, il était honnête avec moi, il ne jouait pas les infaillibles. » (p. 37)
Confiance en son subordonné
« - Ce qui se passe là - dit-il en posant à nouveau son crayon sur la brèche nord - je l’ignore. Vous aurez peut-être à prendre des initiatives tout seul. Faites-le sans hésiter, vous avez ma confiance. Peut-être vous enverrai-je des renseignements complémentaires lorsque vous serez en route. Eh bien, camarade Momych-Ouly… - il me tendit la main, serra fortement la mienne- j’ai confiance en vous. Vous ne perdrez jamais la face.
- Jamais - répétai-je fermement. […]
- Une chose encore : ne négligez aucune précaution. Laissez l’avant-garde [ennemie] venir au contact la première. Tâtez le terrain, et avec le gros de vos forces, faufilez-vous tout doucettement… Avec un peu de chance, vous arriverez à les déloger sans trop de pertes. “ (p. 38)
Le rire
Le rire de mes soldats m’est toujours un réconfort. Ces hommes fatigués, qu’on a envoyés se perdre dans l’inconnu de cette plaine sombre, m’apprennent sans le savoir ce que c’est que le cran, à moi, leur commandant.” (p. 52)
Dangers de la boue
“Quand un obus éclate trop près d’eux, les hommes se laissent tomber dans la fange et s’y enfoncent. Quelques instants plus tard, ils bondissent, épaulent leur fusil, mais ce n’est plus qu’un lourd bâton terminé par une baïonnette, ce n’est plus une arme à feu. Le canon et la culasse sont pleins de boue. Ils ne peuvent plus tirer. Le claquement du fusil mitrailleur avec lequel Zaïev était parti à l’assaut s’est tu de même. La mitrailleuse de Blokha est encrassée, elle aussi, ne fonctionne plus.
La boue a eu raison de notre tir, les uns après les autres, mitrailleuses et fusils ont refusé tout service.
Collés au sol visqueux et froid, des hommes se terrent çà et là. J’avance toujours, en proie à de sombres pensées. Zaïev me rejoint, désespéré, anéanti.
- Vous avez vu ce qui arrive, camarade commandant ? - dit-il d’une voix indistincte.
- La bretelle , maintenant noire de boue, pend toujours sur sa poitrine. Il a jeté son fusil-mitrailleur sur son épaule, crosse en l’air, comme un gourdin. J’ordonne d’enlever les mitrailleuses du champ de bataille, d’aller les porter au plemkhoz [ferme] qui s’élève non loin de là, au pied d’une butte, de les nettoyer, les graisser, et de revenir.
- Débrouille-toi pour mettre tes hommes à l’abri, et qu’ils se grouillent de nettoyer leurs fusils. Assure-toi une protection.” (pp. 64-65)
Se convaincre (sous le feu d’artillerie préliminaire ennemi)
“Redresse-toi, Baourdjan ! L’ennemi cherche à te terroriser, à détruire ton moral avant la bataille : à toi de conserver ton bon sens, ton sang-froid, ta clairvoyance.” (p. 83)
Questions lors de l’engagement
“Pourquoi suis-je vivant ? Au nom de quoi la fais-je, cette guerre ? Au nom de quoi suis-je prêt à mourir sur la terre fangeuse des environs de Moscou ? Moi, fils des steppes lointaines, du lointain Kazakhstan, de l’Asie, au nom de quoi suis-je là, me battant pour Moscou, défendant cette terre où ni mon père, ni mon grand-père, ni mes aïeux n’ont jamais mis le pied ? Je me bats avec une passion que je n’avais jamais connue, que la femme la plus aimée n’aurait jamais su éveiller en moi. D’où me vient-elle cette passion ?
Les Kazakhs disent que le bonheur de l’homme est là où on lui fait confiance, là où on l’aime.
Et je me souviens encore de ce proverbe-ci : ‘mieux vaut être balayeur dans sa tribu que sultan dans un autre.’ L’Union soviétique est ma tribu, mon immense patrie. Dans n’importe laquelle de ses contrées, j’éprouve le bonheur de l’égalité, de la liberté.
Moi, un Kazakh, fier d’appartenir au peuple des steppes, fier de ses traditions, de ses chansons, de son histoire, je suis fier à présente de mon titre d’officier de l’Armée rouge, fier de commander un bataillon de soldats soviétiques : russes, ukrainiens, kazakh.” (p. 87)
Conviction
“Nous sommes toi et moi des guerriers, notre métier est un métier noble. La mort est un risque normal, inhérent à notre profession.” (p. 103)
Supérieur hiérarchique défaillant
“Son grade est de faible secours à un supérieur lorsqu’il est en face d’un subordonné devant lequel il a failli aux lois de l’honneur.” (p. 117)
Carte
“ - Personne ne viendra nous déranger aujourd’hui, camarade Momych-Ouly. Nous allons bavarder tranquillement tous les trois. Mettez-vous à l’aise. Nous sommes tout ouïe.
Je regardai involontairement derrière moi. ‘Nous allons bavarder tous les trois, nous sommes tout ouïe.’ Qui çà, nous ?
Il n’y avait personne dans la pièce, en dehors de Panfilov.
- Oui, oui, - répéta Panfilov - - Moi et ma carte. Elle aussi , çà ne lui fait pas de mal écouter. Venez la voir un peu, penchez-vous donc sur elle.” (p. 119)
Points d’appui et intervalles
- Camarade général, je ne comprends pas… Où est le front ?
- Mais là où vous le voyez, camarade Momych-Ouly.
- Mais ce que je vois. Où sont nos lignes ? Je ne les vois pas.
Je dois dire que dans ce temps-là, j’imaginais toujours le front comme une ligne continue.
- Nos lignes ? - Panfilov éclata de rire. C’était peut-être la première fois que je l’entendais rire depuis que l’on se battait devant Moscou.
- A quoi nous serviraient des lignes ? Mettez-vous un peu à la place de l’ennemi, camarade Momych-Ouly. Regardez bien : ceci, ce sont les points d’appui, les nœuds de notre défense. Les intervalles sont sous notre feu. Il ne viendra pas s’y frotter. Et s’il vient, grand bien lui fasse : il ne fera passer ni un engin ni un canon.
Logistique
Je qualifiais des pires épithètes l’attitude de certains chefs militaires capables d’abandonner sans munitions et sans pain des soldats qui ne sont pas des leurs, c’est-à-dire qui n’appartiennent pas à leur régiment.
- Votre colonel se fout du sort de mon bataillon - criai-je - il se fout de savoir que mes hommes n’ont rien dans le ventre ! S’il nous envoyait des munitions, au moins ! On peut nous égorger comme des poulets demain, çà ne l’empêchera pas de dormir votre colonel ! » (p. 136)
Retraite (acceptation difficile)
« J’étais en proie à de sombres pensées. Pourquoi, pourquoi reculions-nous ? Pourquoi dès le début, la guerre avait-elle si dure, si malheureuse ?
Il n’y a pas si longtemps, en mai, en juin de cette année tragique, des panonceaux proclamaient en tous lieux : “Qu’on nous touche seulement, et nous porterons la guerre en territoire ennemi.”
Attaquer, toujours attaquer, marcher en avant, voilà ce qui avait été l’esprit de notre armée, l’esprit des plans quinquennaux qui avaient précédé la guerre, l’esprit de notre génération. L’idée de combats défensifs ne nous avaient même pas effleurés (tout au moins de toute ma carrière d’officier), nous ne nous étions jamais occupés de la tactique et de la théorie du repli. Le mot même de “retraite” avait été rayé de notre règlement.
Alors pourquoi, pourquoi reculions-nous ? » (p. 159)
Motivation
" Ce que nous portions, ce n’était pas seulement notre équipement, c’était aussi invisible, sacré, ce en quoi nous croyions : la fidélité au drapeau, la fidélité à l’évangile révolutionnaire, notre devoir de soldat, notre sens moral, notre honneur, tout ce qui était notre foi.
Et de nouveau, la voix rauque de Zaïev me redit à l’oreille son toast de Volokolamsk :
Nous n’avons pas d’autre chemin
Que ce fusil dans notre main ! »
(p.160)
Blessés abandonnés (à retrouver)
« - Camarades ! Le capitaine-médecin Belenkov a abandonné nos blessés. Le fourgon sanitaire est resté en arrière dans la forêt. Nous allons retourner à l’endroit où nous l’avons laissé. Nous allons y retourner, et en ordre, au complet, nous n’avons pas le droit de diviser nos forces. Je charge les commandants d’unités d’expliquer à leurs hommes que nous allons apporter secours à nos camarades hors de combat que nous avons abandonnés. » (p.165)
Dégradation du capitaine-médecin Belenkov
« - Belenkov, vous vous êtes conduit comme un lâche, vous vous êtes déshonoré, vous avez abandonné vos blessés, je vous dégrade. Vous êtes indigne du nom de capitaine soviétique, du titre de médecin militaire. Rendez-moi vos insignes, votre trousse et votre équipement. » (p. 167)
Discipline, malgré la faim
« Je dis à mes hommes :
- Nous sommes ici quatre cent cinquante citoyens soviétiques en armes isolés en territoire occupé par les Allemands. Notre mission est de rejoindre nos troupes. Et non seulement de les rejoindre, mais aussi de détruire l’ennemi, d’empêcher sa progression. En outre, il va aussi falloir nous battre avec la faim. La faim qui est là, à nous guetter, est un ennemi terrible qui va tenter d’ébranler, de briser notre volonté. Elle va se jeter sur nous comme un loup enragé, essayer d’annihiler notre sens du devoir, notre fidélité à notre serment, et à la grande loi du peuple soviétique : surmonter toutes les difficultés, ne jamais céder. Notre force essentielle en ce moment, c’est la discipline.
Puis je les informai que j’avais dégradé Belenkov. Et je continuai :
- Camarades soldats et gradés ! En raison des conditions particulières où nous nous trouvons, j’ai donné l’ordre de sanctionner par la mort tout acte d’insubordination. Toute manifestation de peur ou de faiblesse sera punie de mort. » (pp. 171-172)
PC dans une isba
« Affamé, harassé, furieux, je le suivis dans l’isba où il s’était installé. Des crayons minutieusement taillés, un encrier et une plume, du papier blanc, une carte était posée sur une table poussée contre la fenêtre d’une pièce avenante, bien dégagée, séparée du reste de l’habitation par l’entrée. Le large lit était soigneusement recouvert d’une toile de tente tirée au carré. En guise de tapis, des branches de sapin étaient généreusement répandues sur le sol. Nos serviettes de toilette étaient accrochées à des clous contre le mur. La main méticuleuse de Rakhimov se devinait partout. » (p. 176)
…
« On y a installé le téléphone, un agent de liaison y est de garde. Les positions du bataillon sont reportées sur la carte dépliée à travers de la table, sur le coin de laquelle Rakhimov prêt à me faire son rapport a posé un état couvert de chiffres : effectifs par unité et renseignements divers. » (p.203)
Goinfrerie (après avoir connu la faim)
« Nous payâmes tous la goinfrerie à laquelle nous nous étions laissé aller après quatre jours de jeûne. Les hommes se tordaient tant ils souffraient de l’intestin. Ils étaient totalement hors d’état de se battre. Sentinelles, piquets de garde, soldats dans leurs tranchées, état-major, tous étaient malades. » (p. 184)
Expérience (la meilleure école)
« - Analysons donc, camarade Momych-Ouly, ce que nous avons appris ces quelques jours [de combats].
Je lui avais entendu dire une fois : “La guerre ne doit-elle pas être analysée ? Mes troupes sont mon École de Guerre. Votre bataillon est la vôtre.” (p.189)
Brouillard de la guerre
“ - Vous vous dîtes sans doute : ‘Qu’il m’explique pourquoi nous reculons pourquoi les Allemands nous pourchassent depuis si longtemps, pourquoi nous les avons laissé arriver aux abords de Moscou ? Qu’il me l’explique !’C’est bien ça que vous vous dites ?
- Oui, répondis-je sans détour.
Panfilov se leva, se pencha sur mon oreille; je remarquai de nouveau le sourire malin qui se cachait sous sa moustache.
- Je vais vous le dire, camarade Momych-Ouly. - Ses paroles étaient pleines de mystère, j’attendais un aveu.
- Je vais vois le dire : je n’en sais rien.
En me voyant changer d’expression, Panfilov éclata de rire.” (pp.189-190)
[…]
- Ce que nous ignorons, nous l’ignorons. Un jour l’histoire s’en saisira, et fera la lumière… Mais l’activité de la division, nous la connaissons. Et il est de notre devoir de savoir la définir. » (p.190)
Faute
« - La voilà notre faute, camarade Momych-Ouly, c’est que nous avons négligé les faits. Mais les faits ne pardonnent pas. Vous comprenez ? » (p.190)
Âme
« - L’âme ? C’est quelque chose qui compte. Savez-vous ce que c’est l’âme, camarade Momych-Ouly ?
Sentant que le ton de la conversation était toujours aussi libre, je risquai une plaisanterie :
- C’est une question à laquelle ni les Cent Préceptes de Mahomet ni aucun des quatre Évangiles ne donnent de réponse. Alors que voulez-vous que je vous dise ?
- - Non, non, camarade Momych-Ouly. Vous le savez parfaitement… Vous le savez en tant que commandant, en tant que chef de guerre. L’âme humaine peut être l’arme la plus terrible. N’êtes-vous pas d’accord ? » (p.191)
Résistance et conviction
« - Qu’est-ce que la guerre a prouvé ? Les Allemands ont percé nos lignes. Et plus d’une fois. A chaque fois nos unités, des compagnies isolées, parfois même des sections, se sont retrouvées sans liaison, coupées de tout, dépourvues de commandement. Quelques-uns ont jeté les armes, mais les autres… les autres ont résisté. Et cette résistance apparemment inorganisée a causé de de telles pertes à l’ennemi, qu’il serait difficile de les évaluer. Coupé de son commandement, abandonné à lui-même, l’homme soviétique, l’homme formé par le parti, s’est révélé capable de prendre ses décisions tout seul, d’agir sans ordre, poussé par sa seule force intérieure, par sa conviction intérieure. “ (p.192)
Erreur reconnue
[Panfilov, général, à Dorfmann, rédacteur d’un rapport au commandement supérieur]
- … Vous direz clairement et sans ambages que nous avons fait une erreur indiscutable. Que cette erreur consiste à ne point avoir enfreint de façon formelle les règles classiques du dispositif de défense. Car, bien inscrites dans le règlement, ces règles sont totalement périmées.” (p.197)
Règlement
“ - Comme vous le voyez […] c’est à notre règlement de combat que nous livrons bataille. C’est la guerre, l’expérience de la guerre qui permet d’en établir les lois. Or, le règlement actuel est le reflet des guerres passées. La guerre nouvelle le réduit en poussière. Et les chefs, poussés aux dernières extrémités par des combats désespérés, sont contraints de l’enfreindre.
[…]
- Vous l’avez enfreint, puis vous êtes venu me le dire. Moi, je l’ai dit au général commandant l’Armée, qui le dira en haut lieu… Et c’est ainsi qu’avant que le nouveau règlement se soit cristallisé, qu’il ait été signé, des milliers de chefs l’auront déjà élaboré au cours de leurs combats.” (p.198)
Retraite
Une retraite […] ce n’est pas une débandade, c’est un des types de combats les plus difficiles. L’art de la retraite n’est pas à la portée du premier venu. Notre mission est d’interdire à l’ennemi une avance rapide, de le harceler, de tenir les routes que pourraient emprunter leurs unités motorisées. Et ces troupes-là, regardez bien votre carte, il n’y en a pas beaucoup. Si nous opérons un repli bien concerté, il perdra quatre à six semaines avant d’arriver devant les défenses d’Istra. » (p.200)
Méditer (avant d’agir)
« Il ne vivait que pour cette idée [la manœuvre en spirale], elle le possédait : un dispositif de défense nouveau, un ordre de bataille inédit; et il y revenait toujours et sans cesse. Comment appeler cela ? J’ai trouvé un jour dans un livre l’expression “méditation inlassable”. Je crois qu’il n’y a rien de plus adéquat. Un chef militaire, qui se trouve être un créateur, passe inlassablement son temps à supputer, à imaginer tous les aspects que pourra prendre la bataille qui l’attend. Que devra-t-il faire si les choses tournent cette manière-ci ? Et qu’entreprendre se elles se présentent de celles-là ? Voilà pourquoi un chef comme celui-là contrôle tout lui-même jusqu’à complète saturation, et revient avec insistance sur un sujet qu’il a déjà examiné avec ses subordonnés. Là où tu vois son but, il y a quelque chose qu’il a d’abord dû mûrir, porter à son terme. Et lorsqu’il se sent compris, cela le remplit de joie ? (pp. 219-220)
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Vous trouverez d’autres articles en consultant la bibliographie du site antoineschulehistoire.blogspot.com
Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.
Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.
Lien :
https://antoineschulehistoire.blogspot.com/2024/04/bibliographie-du-blog-antone-schule.html
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Bibliographie
Collection « Littératures soviétiques »NRF Gallimard. Paris.
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La trilogie a été éditée en français, dans la collection “Littératures soviétiques”, dirigée par le communiste Louis Aragon (directeur de 1956 à 1980), converti au communisme en 1930, alors qu’il a écrit contre la France, sa patrie, des textes violents. Il publie cette trilogie pour l’Armée et pour la Patrie, dans le cadre de l’URSS, alors qu’il a participé à de nombreuses campagnes antimilitaristes et antipatriotiques en France. Pour mémoire, voici quelques extraits qui se passent de tout commentaire et je vous laisse le soin de conclure :
Avec Paul Eluard et Marcel Fourrier, il a signé un manifeste “La Révolution d’abord et toujours” en 1925 où il est proclamé : “C’est au tour des Mongols de camper sur nos places… Plus encore que le patriotisme qui est une hystérie comme une autre, mais plus creuse et plus mortelle qu’une autre, ce qui nous répugne c’est l’idée de Patrie, qui est vraiment le concept le plus bestial .” Dans son livre “Traité de style” (NRF, 1929), il maintient sa position de façon claire : “ J’ai bien l’honneur, chez moi, dans ce livre, à cette place, de dire très consciemment ”Je conchie l’Armée française » dans sa totalité. »
Cette « lumière intellectuelle » (donc de gauche bien entendu : l’Autre n’est au mieux qu’un infâme obscurantiste et réactionnaire, et, au pire, un fasciste, voire même un naziste) a écrit une ode pour la Guépéou (police d'Etat de 1922 à 1934 et connue pour des pratiques inadmissibles) dans «Persécuté, persécuteur », éd. Denoël et Steele (pp. 82-83) :
J’appelle la terreur du fond de mes poumons…
Je chante le Guépéou qui se forme
En France à l’heure qu’il est.
Je chante le nécessaire Guépéou de France.
Dans son écrit « Aux enfants rouges », il a écrit :
« Les trois couleurs à la voirie
Le drapeau rouge est le meilleur
Leur France, jeune travailleur
N’est aucunement ta patrie. »
Il s’est même réjoui du pacte germano-soviétique. Publié sous l’occupation allemande et donc ne subissant pas sa censure de même que son épouse Elsa Triolet (née Kagan), il s’affirmait avoir été un « Résistant » et, à la Libération, il s’engagea au «Comité National des Écrivains» pour épurer les milieux littéraires français ! Faut-il en dire plus ?
***
Alexandre Bek (trad. du russe par Lily Denis) : La Chaussée de Volokolamsk. 1965. 298 p.
Alexandre Bek (trad. du russe par Lily Denis) : Quelques jours.1962. 240 p.
Alexandre Bek (trad. du russe par Lily Denis) : La réserve du général Panfilov. 1963. 232 p.
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Alexandre Bek (trad. du russe par Marianne Gourg) : La nouvelle affectation. Ed Messidor. 1988. 300 p. Notre auteur n’a jamais vu la parution en livre de son manuscrit auquel il avait donné pour titre à l’origine : « Collision ».
Autres :
Revue d’information et de documentation. Service de l’État-major général . Section des renseignements. Bureau étude 4/1964, 2 articles :
La réserve du général Panfilov. Extraits pp. 69-91.
Momysch -Uly und die Nationale Volksarmee (maj Hermann Knäfel « Nationale Volksarmee, DDR) pp. 19- 32.
Revue d’information et de documentation. Groupement de l’État-major général. Groupe renseignement et sécurité 3/1972 : La Chaussée de Volokolamsk. Un texte de base soviétique. 76 p. Il s’agit d’un recueil d’extraits.



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