mercredi 31 décembre 2025

Général Henri Guisan : Instruction et sélection des cadres de l'Armée suisse, perspectives originales.

 

"Le général Guisan et ses propositions 

pour la sélection et l'éducation des cadres 

de l'Armée de milice."

"Ayant affaire à des forces vivantes

et à des forces morales, l'art militaire ne peut rien spécifier

d'absolu, ni de certain..."

Clausewitz (1)


Introduction

Sur le thème de la sélection et de l'éducation des cadres de l'armée de milice, le général Guisan (1874-1960) n'a pas écrit une somme théorique où il suffirait de réunir quelques aphorismes en vue d'une synthèse. Cependant, il a fait mieux, même si la tâche du chercheur n'est pas rendue plus facile: l'observation de ses actes pendant la Seconde Guerre mondiale à la tête de l'armée, la lecture de ses constats et des mesures qu'il a prises à ce sujet comme l'analyse de sa carrière et de son vécu offrent de nombreux traits caractéristiques pour réaliser une perspective précise de Guisan en la matière.


Deux écrits du général servent cette approche. Le premier est son "Rapport à l'Assemblée Fédérale sur le service actif 1939-1945" (2), texte essentiel où notre thème est traité de façon récurrente. Le deuxième est une étude succincte et globale de Guisan ayant pour titre "L'éducation militaire" (3). Il a établi ce texte en collaboration avec deux spécialistes civils de l'éducation et un instructeur: MM. le col Grize (directeur des écoles de commerce de Neuchâtel), le lt-col Privat (professeur à l'université de Genève) et le col Vodoz (commandant des écoles d'infanterie de la 1ere division). Sur mon initiative, le CHPM a sorti de l'oubli ce document qui sommeillait aux Archives Fédérales depuis 1948.


De nombreuses pièces n'ont pas été dépouillées, alors qu'elles ont un grand intérêt, et dorment encore aux Archives Fédérales: il y a là un champ de recherches pour les étudiants qui est considérable. De nombreuses décisions de Guisan sont à ce jour mal comprises ou présentées de manière erronée. Ayant pu procéder à quelques sondages et vérifications, cet exposé signale plusieurs pistes dont l'exploitation serait riche d'enseignements.


En préambule, trois précisions sont à faire.


1. 1995 a été une année remarquable pour l'historiographie suisse de la Deuxième Guerre mondiale: plusieurs historiens, pas tous et à l'exception des historiens militaires, se sont transformés en Juges et par la même occasion en Procureurs face aux personnalités du passé. L'histoire n'a pas pour vocation à être un tribunal. Un jugement sain se contente de réunir les faits, les motivations et les causes. Le jugement normal devrait être cet œil de l'intelligence qui par un processus de l'esprit perçoit les idées, les compare et en saisit les rapports. Il appartient à chacun d'utiliser son regard pour adopter ou rejeter les sentiments, les motifs ou les causes des faits qui, quant à eux, sont là. Il suffirait d’espérer que leur préhension intellectuelle permette de mieux préparer l'avenir, mais l'histoire nous apprend à ne pas être trop optimiste à cet égard. Il est regrettable qu'une tendance juridique domine le sens qui est donné au mot "jugement" actuellement. Je m'interroge lorsque quelques historiens distribuent aux décideurs militaires, politiques et économiques des notes comme à des élèves. Profitant au confort de leur chaire professorale, ces "examinateurs" nous ont enseigné leurs sentiments qui n'ont pourtant qu'un intérêt anecdotique, mais qui surprennent leurs lecteurs qui les voient délaisser les faits dans leur complexité - qui, elle seule, mérite toute notre attention - au profit de quelques thèmes à la mode, essentiellement à but de conditionnement idéologique. Les articles de la presse suisse non-militaire 1995 (4) et 1996 sur la période 1939-1945 vous en donnent des exemples quasi hebdomadaires: l'histoire n'est plus l'histoire, elle devient instrument du combat politique. Cette déviance de l'histoire est à observer avec attention, car elle est un signe précurseur d'un totalitarisme des esprits.


Ne soyons pas benoîts, les mensonges historiques ont existé et existeront pour justifier des condamnations médiatiques qui seraient discréditées sans cela. La version officielle contient bien souvent une part d'omission ou de sélection des informations, mais, généralement, pour une question de crédibilité, il y a une certaine pudeur dans le procédé. Le rapport Bonjour en Suisse en est un exemple. Aussi, pour ma part, je vous livre le message de Guisan sur cette question et je vous laisserai le soin non pas de le juger au sens pénal du terme, mais de déterminer dans quelle mesure vous considérez ses propositions comme utiles ou pas à l'avenir: l'éducation est et sera toujours un sujet d'actualité. 


La presse et quelques enseignants universitaires me persuadent que s'impose la nécessité d'un CHPM fonctionnant comme une université libre au sens médiéval et “évolutionnaire” du terme (non une révolution culturelle, mais une transformation progressive selon l’état des connaissances). En ces temps où nous nous devons de refuser de subir la chappe de plomb du conformisme ambiant, dit "intellectuel", l'esprit ne peut pas garder le silence. Les propositions de Guisan sont basées sur une expérience vécue du commandement de l'Armée suisse dans un monde en guerre. Elles ont eu des conséquences importantes sur l'instruction dès 1939, par leur mise en œuvre durant le conflit, mais encore jusqu'aux années 1970. Des adversaires affirmés de Guisan les ont concrétisées sans déclarer leur origine: il est heureux de remarquer que la force d'une pensée est parfois plus forte que le rejet déclaré d'une personnalité.


2. Deux mots ont peut-être surpris votre attention dans le titre du sujet: éducation et sélection. Actuellement, ceux-ci ont été supplantés par : formation, apprentissage, stage, initiation, mise à niveau...concours, examens, diplômes, références, tests graphologiques ou psychologiques aux résultats infaillibles selon leurs auteurs. Ces divers glissements sémantiques traduisent des pratiques en perpétuelle remise en question. Pour Guisan, le mot "éducation" est employé en son sens originel, noble et démocratique: éducation vient du latin "educare" signifiant "faire croître", "nourrir" et "élever". En gardant à l'esprit cette étymologie, il recouvre une signification plus riche qu'au premier abord. Guisan privilégie le mot "éducation", car pour lui ce terme est lié à une culture, cela répond à la tradition d'une armée de milice; alors que le mot "formation" est lié plutôt à une technique. Sa nuance existe et il convient d'en prendre acte. Selon lui, l'éducation nécessite des formations, alors que la formation n'implique pas une éducation.


"Sélection" vient du latin "seligere": choisir, trier. Face à l'égalité des chances voulue pour tous les candidats à l'avancement, Guisan détermine des critères pour l'établissement d'une hiérarchie, en vue de la conduite de l'Armée en temps de guerre qui exige des valeurs autres que celles en temps de paix. Une armée de milices ne possède pas une “monohiérarchie”, mais une “polyhiérarchie”, ainsi que j'y reviendrai ultérieurement.


Présentement, le mot promotion a supplanté le mot sélection. La sélection est liée à des difficultés vaincues par le candidat et non à une promotion fondée sur des diplômes. Les meilleurs chefs ont été mis à l'épreuve des circonstances: l'ascension de Napoléon et de ses maréchaux sont des exemples. En temps de paix relative, il n'est pas facile de considérer un aspirant officier, sur son potentiel réel en temps de crise ou de guerre. Le relatif confort du mérite se fonde sur d'autres critères qui n'appartiennent plus à la sélection basée sur des actes, mais sur des appréciations. Le sujet est délicat et il l'a été, comme il le sera inévitablement.


3. Jusqu'en 1874, la Confédération helvétique qui, par simplification et par volonté politique de la fin du XIXeme siècle, est appelée la Suisse, a possédé une armée de milices: ses milices étaient cantonales. 1874, l'année de naissance du général est aussi celle de l'Armée fédérale, si bien qu'historiquement, dès cette date, nous avons une armée de milice. Très attaché aux particularismes cantonaux (vecteurs de nos traditions militaires), Guisan parle plus volontiers d'une armée de milices, avec le signe distinctif du pluriel: cela correspond aux origines cantonales des bataillons ou régiments qui ont existé encore jusqu'à la réforme de l'Armée suisse 1995.


Pour leur armée de milice, les soldats et les cadres effectuent, régulièrement et en des périodes plus ou moins longues (en fonction de l'avancement), leurs obligations militaires, durant leur vie civile. Chaque citoyen apte au service possède son arme et son équipement pour le combat à son domicile: c'est le résultat d'une tradition plus que millénaire et qui s'est maintenue en dépit des évolutions et des révolutions politiques. Cette activité militaire occasionne bien des difficultés, à des degrés divers, soit financières, soit professionnelles, soit même encore sentimentales... La majorité des cadres de cette armée de milice est composée d'officiers de milice. Ils travaillent cependant avec des professionnels: les sous-officiers instructeurs dispensent une instruction essentiellement technique; les officiers instructeurs sont attachés à l'éducation ou la formation des cadres; des officiers supérieurs ont charge de la conduite et de la planification de la défense actuelle et future du pays selon les directives des politiques (qui ne sont pas obligatoirement des officiers et, constitutionnellement, il se pourrait qu'une personne n'ayant pas réalisé d'obligations militaires ou contre l'armée soit un jour chef du Département Militaire Fédéral - Ministère de la Défense en France). Pour ne pas avoir à subir un conflit futur, l'armée de milice se tient prête à pouvoir mener une guerre défensive, ce qui n'interdit pas une défense agressive.


1. Une éducation militaire pour tous

Dans l'esprit de Guisan, l'éducation militaire ne s'oppose pas à l'éducation civile mais, au contraire, elle constitue véritablement son prolongement. Il existe premièrement l'éducation dispensée par la famille et la proche communauté, secondement celle donnée par l'école et troisièmement celle délivrée par l'institution militaire. S'adressant à tout citoyen apte à porter les armes, "l'éducation militaire, donnée au soldat, a des apports indispensables au citoyen, à l'intellectuel, à l'ouvrier, à l'homme tout court." (5) Au commencement, l'éducation pour le soldat comme pour l'officier est la même: ceci est une particularité de notre armée par rapport à d'autres pays. Il n'y a pas de cloisons étanches entre l'éducation du soldat, du sous-officier et de l'officier. A ces différents titres, il leur est possible d'assurer de nombreuses fonctions dont le grade porté ne sera pas toujours le fidèle reflet de sa fonction. Il y a des paliers obligatoires à franchir avec une formation ad hoc correspondant à tout avancement. Ce système rappelle celui que favorisait Eugène de Savoie (6).


Du soldat au plus haut gradé, il y a un fond commun: l'Ecole de recrues. Avant d'être lieutenant à la troupe où il est incorporé, le futur officier subalterne aura passé trois fois à l'école de recrues: la première fois en tant que recrue pour apprendre le métier de soldat; une seconde fois s'il devient sous-officier, après une formation idoine, pour être caporal à la tête de son groupe; la troisième fois, il y retourne comme lieutenant, après une Ecole d'officiers, pour conduire et instruire une section. C'est généralement au cours de ses deux premières écoles de recrues qu'il aura été sélectionné, au milieu de ses camarades et dans l’exercice de son commandement, pour être proposé à l'avancement. Cette expérience vécue sur plus d'une année a un impact indéniable sur la formation future de l'officier. Durant ces mois où il est confronté à la pratique de l'instruction, des expériences qu'aucune théorie, aucune école ne peuvent donner sont acquises.

De nombreuses vocations militaires sont nées à cet instant. Les temps d'instruction donnés aux recrues sont des épreuves enrichissantes pour l'apprentissage du commandement, car les recrues ont une bonne volonté, une spontanéité et un bon niveau de formation dans leur ensemble en des domaines variés: le champ de connaissances du subordonné ne sera pas toujours celui de son supérieur et tous les cas de figure sont possibles, dans un sens comme dans un autre ! Le chef a la possibilité de profiter ou de négliger, ce qui serait regrettable, ce potentiel ! Il y a là encore une vraie notion d'égalité du citoyen, face à l'avancement et à la mise en valeur de ses capacités. Dans la perspective de Guisan, l'objectif principal de cette éducation militaire ne se contente pas d'une simple maîtrise de l'arme, mais cherche à effacer les défauts possibles de la personnalité que sont: "le manque d'énergie, comme de volonté, le manque d'exactitude ou d'initiative, la tendance à la rêverie plutôt qu'à l'action." (7) Forger le caractère est une des préoccupations essentielles de Guisan. Le mot "caractère" lui est très important: seuls les hommes de caractère sont des chefs militaires. Ce facteur est une condition sine qua non.


Si la Suisse est connue à l'étranger pour sa gestion des capitaux financiers, Guisan signale que l'armée gère un capital encore plus précieux: "Tout homme porte en lui un capital intellectuel, moral et physique. Il entre en service avec ce capital, il doit en ressortir avec cet avoir intact, augmenté des intérêts, c'est-à-dire enrichi intellectuellement, moralement et physiquement. Il faut donc faire appel:

à son intelligence pour réfléchir et comprendre,

à sa personnalité pour s'affirmer et s'imposer,

à son imagination pour créer." (9)

et ce qui s'adresse à tout soldat concerne d'autant plus l'officier. L'éducation militaire serait un échec intolérable, si elle devenait une négation de la personnalité, un nivellement des esprits ou un système conçu pour créer en finalité un homme-machine. Au contraire, cette éducation contribue à élever la dignité de l'homme: "La formation du soldat... doit être pour le jeune homme un épanouissement de toutes ses facultés par le développement de l'intelligence, du caractère et de la volonté." (9)

Ces trois développements sont utiles à tout homme, sans distinction de grade, dans la vie civile comme dans la vie militaire. Guisan s'intéresse beaucoup à l'homme, car il est en plein accord avec cette pensée d'Ardant du Picq: "L'homme est l'instrument premier du combat” (10). 


Le principe de Guisan qui dicte l'instruction pour toutes les troupes serait: connais-toi toi-même, connais tes hommes et connais tes armes et, si en plus tu connais tes ennemis, tu es prêt pour aller au combat. L'école de recrues a ainsi des objectifs simples en paroles mais pas si faciles en faits, en plus du maniement correct des armes:

- le sens et le respect de la discipline

- la fidélité au devoir

- la confiance en soi d'abord et dans ses chefs ensuite.


Dans ce but, la vie militaire crée un esprit de corps: vie communautaire où peines et joies sont partagées dans l'exécution de la mission, où les difficultés sont vaincues ensemble, où la fierté d'une mission remplie est la seule récompense, où les renoncements et les souffrances consentis pour le bien de la mission sont autant d'épreuves qui unissent les cœurs. Chaque école militaire amène le candidat aux limites les plus hautes de ses forces (11). Par cet entraînement de la personne en temps de paix, celui qui consentira, si nécessaire, au sacrifice suprême en temps de guerre, ne fera pas un vain sacrifice.


Valeur éducative de la discipline

A l'armée plus qu'ailleurs, la discipline est une notion de base. Avant de l'exiger, il est bon de la vivre et ainsi elle éduque parfois plus que toute instruction savante ou psychologique pourrait le faire. La discipline a une fonction de "magister": pensez aux moines, ces soldats de la paix, se pliant volontairement à une discipline qui, pour certains ordres, est plus lourde que celle des armées. S'inspirant de l'"Essai des principes d'une morale militaire" du colonel Zimmermann (12), Guisan nous en parle de la façon suivante: "Chacun comprendra que la discipline est utile à tous, qu'elle est dans l'intérêt de tous, qu'elle facilite la vie commune dans une unité, en développant l'esprit d'équipe, en confiant à chacun des devoirs et des responsabilités. Mais la discipline doit être juste, égale pour tous, compréhensive et humaine. Tout s'éclaire et tout s'accepte quand celui qui commande est un homme de cœur, "connaissant le grand art de se faire aimer pour être mieux obéi"."(13)


La discipline est une force qui s'apprend avant le combat. De nos jours, il s'oublie trop facilement que la discipline est un des éléments qui permet au soldat comme à l'officier de surmonter la peur légitime que dicte l'instinct de conservation au combat. La discipline est due à la mission plus qu'au chef; la discipline se doit d'être d'abord intérieure, ce n'est parfois pas la plus simple. Au choc de la masse de feu de l'ennemi, la discipline s'établit plus sur la honte du combattant ne se conduisant pas selon que la mission l'exige, que sur la crainte du châtiment. La force de la discipline est encore décuplée, si la résistance physique du combattant est capable d'endurance face aux privations et à la fatigue propres à la guerre. Le dynamisme et l'énergie du chef l'augmentent encore plus, car ainsi la troupe gagne en ce sang-froid qui limite le versement de son sang chaud sur le champ de bataille.

Tout chef exigeant la discipline ne doit pas oublier les trois recommandations de Guisan: "Ne perdez jamais de vue que vous commandez des hommes libres comme vous."; "Occupez-vous à semer des sentiments d'honneur dans le cœur du soldat." et "Cultivez la fraternité d'armes." (14)


La finalité d'une éducation militaire selon Guisan est d'obtenir une cohésion reposant sur deux fondations: une bonne instruction et une discipline parfaite. Le général nous livre sa synthèse ainsi: "Il faut surtout: au soldat: des réflexes exercés; la confiance dans son arme, dans ses chefs, dans sa vigueur, dans ses camarades; c'est cela la cohésion morale;

aux cadres subalternes: des notions simples et surtout le courage de s'affirmer c'est-à-dire du cran et de la volonté;

aux chefs supérieurs: les connaissances voulues, des nerfs disciplinés de la psychologie et du cœur;

à tous: de l'enthousiasme, car celui qui n'a ni foi, ni enthousiasme est comme une feuille morte." (15)


Sélection des cadres

La fermeté de ton avec laquelle le général Guisan s'est exprimé sur cette question, a surpris et irrité plus d'un. Il a lutté pratiquement et critiqué par l'écriture une tendance "condamnable" selon lui qui favorise "de jeunes chefs parfaitement entraînés aux performances physiques, soignés dans leur mise et "militaires" dans leur tenue extérieure" mais où, en même temps, il lui faut regretter qu'"ils manquent souvent de personnalité, n'ont pas toujours l'initiative ou la sûreté dans la conduite de la troupe, et par conséquent pas d'autorité." (16)

La sélection des officiers est une tâche délicate: il est plus difficile de juger un candidat à l'avancement quant au fond que quant à la forme. Son avancement est pris en considération non par une seule personne mais par plusieurs (sous-officiers, officiers et instructeurs): le candidat est normalement apprécié quant à ses qualités de communication avec la troupe ou les autres, à sa capacité à être un entraîneur d'homme et à ses compétences particulières. En cette matière, le général préconise un renoncement à la convention sociale et aux qualités uniquement physiques au seul profit du caractère.


Les jeunes officiers qu'il a observés lui ont fait dire: "Le manque de caractère qui leur est parfois reproché apparaît comme un défaut de plus en plus répandu dans la classe sociale où la plupart d'entre eux sont recrutés, la bourgeoisie." (17) Inutile de vous dire que cette déclaration en 1946 de la bouche du général, ayant un soutien populaire qu'aucun politique ne possédait, a ému - pour ne pas dire plus - le monde politique et militaire. Il ne m'est pas possible de m'étendre sur les raisons de cette affirmation de Guisan, mais je tiens à préciser que de nombreux rapports consultables aux Archives Fédérales le confirment. Rédigés par des officiers ayant visité la troupe (certains ont vécu la Première guerre mondiale, d'autres sont jeunes capitaines ou majors), ils nous apportent un regard non dépourvu d'intérêt sur cette question. L'écrivain et major De Traz en a rédigé un qui est le plus typique (18). Lorsque Guisan s'exprime ainsi, il n'est pas piégé par un journaliste ou pris dans le feu des propos. Il l'écrit dans un texte destiné à l'Assemblée Fédérale et au grand public. Il est regrettable que son message ne soit pas mieux connu des jeunes cadres de notre armée. Guisan y traite sans détours de nombreux problèmes qui concernent toutes les armées. Et il a l'avantage de ne pas revendiquer cette objectivité qui est parfois la pire des subjectivités. Non, il préfère nous donner sa perspective selon ses observations et il appartient à chacun de se faire une opinion: il possède une finesse des propos qui mérite attention. Il n'a pas la volonté de nuire aux jeunes cadres, car il est très favorable à la jeunesse de l'encadrement, mais pas à n'importe quelle condition. Sur cet aspect de la question, sa conviction est si grande qu'il l'explicite de la façon suivante: "Dans une armée qui est et doit demeurer le reflet de la nation, il était normal que la classe qui assumait à elle seule la direction des affaires civiles, qui représentait effectivement l'élite du pays, occupât, dans l'armée, une situation équivalente." (19) Vous aurez remarqué qu'il parle de cela au passé et il met en avant les nouvelles forces sociales que l'avant-guerre et la guerre ont mis en évidence pour conclure logiquement: "Mais aujourd'hui, d'autres forces sociales disputent à la bourgeoisie la prééminence. Du monde campagnard ou ouvrier sortent des chefs qui influencent, autant que l'ancienne classe dirigeante, le destin du pays. Par un effet logique de cette évolution, la bourgeoisie, qui ne participe plus que partiellement à la direction des affaires, marque moins de goût ou de sens des responsabilités. Si donc, dans le pays, l'autorité s'étend à de nouveaux éléments, ceux-ci doivent être aussi représentés dans l'armée." (20)


Pour un élargissement de la sélection, il fait appel "aux jeunes de tous les milieux, qui présentent les qualités de caractère voulues." (21) Si Guisan considère que la technique reste l'auxiliaire de la tactique, il n'hésite pas à dire que certains officiers doivent être des techniciens: "L'extraordinaire développement du matériel auquel nous assistons, offrirait très naturellement à des officiers venant de l'usine, la possibilité de s'affirmer par les connaissances techniques." (22)

Face aux difficultés financières qui pourraient limiter cet élargissement, les propositions de Guisan sont claires:

Constat: "Jusqu'ici, les futurs officiers étaient présumés avoir reçu une éducation, une culture générale qui leur permettaient de se présenter devant la troupe sans souffrir d'un sentiment d'infériorité; d'autre part, ils possédaient habituellement les moyens financiers qui leur permettaient de faire face aux sacrifices qu'entraîne l'avancement." (23)

Conséquence: "Il sera donc nécessaire d'assurer aux candidats qui en seraient dépourvus les ressources intellectuelles et matérielles indispensables à leur formation d'officier. Quel qu'ardu qu'apparaisse ce problème, il faudra bien, pour l'avenir de l'armée, lui trouver une solution." (24)


Pour la Suisse de 1946, ces propos ne manquaient pas d'originalité et l'impact de ce message a été très grand. Ses propositions ont été appliquées dans leur majeure partie pour le plus grand profit de l'armée. Des responsables militaires ne portant pas le général dans leur cœur ont eu la charge de mettre en œuvre son idée: l'esprit a été sauvegardé et c'est beaucoup. Les ressources matérielles pour les instructeurs ont été notablement améliorées. Les cadres de milice comme de carrière bénéficient d’un système d'instruction très élaboré, parfois même trop: cela se ressent par une surcharge des programmes. Toute cette évolution a demandé du temps et continue maintenant encore à s'adapter aux besoins d'aujourd'hui et de demain. La bonne volonté comme la sensibilisation des officiers supérieurs à cette question ont permis des progrès qui sont encourageants pour l'avenir. Une minorité d'officiers de milice, ceux qui exercent des professions indépendantes, sont encore pénalisés financièrement, il est vrai que c'est une question que les politiques doivent résoudre, non les militaires.


Pour une jeunesse de l'encadrement

Au Groupe Front, Opérations, Mobilisation, Matériel et Technique, Etat-major de l'aviation et la DCA (défense contre avions), c'est-à-dire aux organismes les plus importants de l'armée, le général Guisan fait part de son expérience positive de la présence de jeunes aux postes de décision. Plusieurs cas vécus l'ont rendu conscient de la difficulté de se séparer de cadres "soit vieillis, soit susceptibles d'être avantageusement remplacés par des forces nouvelles". Cependant l'âge n'est pas un couperet et son application se fait en souplesse en fonction de cas particulier, il précise donc: "Appliquer une limite d'âge rigide, en effet, c'était s'exposer à se priver, prématurément, des services d'officiers généraux encore verts malgré leur âge, sans être certain que leur succession pût être toujours assurée par des forces en qualité et en nombre suffisants. J'estimais qu'en procédant par cas particuliers et en saisissant toute occasion de rajeunir ou de renouveler lorsque l'ancienneté paraissait trop grande, ou la santé chancelante, et lorsque des forces nouvelles, plus jeunes, étaient prêtes à garantir une succession bonne, ou même préférable, nous pourrions ainsi améliorer sensiblement le niveau de notre commandement général." (25)


Les expériences du début de la Seconde Guerre mondiale lui font tenir ce constat: "Au cours des campagnes de 1939-41, les succès importants ont été remportés par des armées dont les cadres étaient jeunes dès l'entrée en campagne: dans l'offensive (armée allemande), dans l'offensive et la défensive (armée finlandaise et grecque), dans la défensive (armée coloniale italienne), etc. En revanche, les armées qui ont essuyé de graves défaites (armée française et belge) dénoncent, aujourd'hui, l'âge ou le vieillissement de leurs cadres supérieurs comme une cause déterminante." (26) Sans ménager les termes, ce qui est une exception chez Guisan, il signe, au 16 octobre 1941 les directives suivantes:

"a) un rajeunissement par l'élimination des officiers trop âgés, trop fatigués ou trop routiniers pour assumer, avec toutes les garanties nécessaires, leur commandement actuel, non seulement pendant le service actif, mais dans le cas de guerre, qui reste l'objet et le critère de notre préparation;

b) un renouvellement réalisable par l'avancement ou les mutations, dans le cas où l'officier paraît avoir accompli son temps et donner sa mesure dans les fonctions qu'il exerce depuis un certain temps, et s'être révélé apte à occuper des fonctions différentes ou supérieures."

"Il importait que de larges possibilités d'avancement s'offrissent aux aptitudes de nos jeunes officiers, à leur zèle, à leur ambition légitime. Il fallait que la voie ne leur parût pas fermée par le haut." (27)


Des écoles d'officiers

L'option fondamentale de Guisan est de lutter contre toute instruction trop exclusivement formelle ou théorique. L'accent principal porte sur la formation pratique de l'officier. L'objectif est que, dans un court délai, il puisse conduire au combat sa section avec compétence et efficacité. Des normes pratiques de performance sont établies pour les résultats exigibles de la troupe: elles sont déterminées en fonction des expériences de guerre les plus récentes et de l'évolution prévisible des techniques de combat, le tout selon les contraintes de notre terrain. Ces normes de performance se doivent d'être mesurables. Les compétitions sportives contribuent au développement de l'officier, mais ne sont pas des finalités.

Guisan a beaucoup œuvré pour le sport. Cependant, il affirme: "... le sport n'est qu'un moyen de contrôler ou de développer la force de caractère. Il est absurde de juger une classe d'aspirants sur ses seules performances physiques. Lieutenants, ils s'imposeront à leur troupe par leurs connaissances, leur intelligence, leur volonté." (28)


Une école d'officiers accorde une large place aux spécificités techniques de l'arme (artillerie, aviation, infanterie, etc.) et à sa mise en action. Guisan insiste pour que chacun garde en l'esprit que les engagements futurs seront des engagements interarmes. Sur le plan individuel, cette école doit offrir toutes les opportunités pour fortifier l'esprit d'initiative, afin d'éveiller chez chacun selon sa personnalité des réactions de chef. Cette exigence revient très souvent dans les écrits et les propos de Guisan.

A ce stade, il y a une part inévitable de théorie, cependant elle n’est acceptable que quand elle permet de se préparer à une pratique. Le combat ne se résume pas en formules mathématiques. Dans le feu de l'action en vue de la mission, des forces rationnelles comme irrationnelles animent le combattant.


L'achèvement de la formation de l'officier se fait à la troupe, dans le terrain. Seule la vie militaire offre une connaissance des hommes. Ardant du Picq a exprimé ce que Guisan se plaît à faire entendre: "Il arrive souvent que ceux qui traitent des choses de la guerre, prenant l'arme pour point de départ, supposent sans hésiter que l'homme appelé à s'en servir en fera toujours l'usage prévu et commandé par leurs règles et préceptes. Mais le combattant envisagé comme être de raison, abdiquant sa nature mobile et variable, pour se transformer en pion impassible et faire fonction d'unité abstraite dans les combinaisons du champ de bataille, c'est l'homme des spéculations de cabinet, ce n'est point l'homme de la réalité. Celui-ci est chair et d'os; il est corps et âme, et, si forte que soit souvent l'âme, elle ne peut pas dompter le corps à ce point qu'il n'y ait révolte de la chair et trouble de l'esprit en face de la destruction..." (29)

De cette nécessaire connaissance des hommes, Guisan formule son ordre: “... l'officier et le sous-officier apprennent à connaître leurs hommes, à les aimer, à être un exemple pour eux. La joie de servir donne un sens précis à la discipline. La défense nationale représente pour nous une force du passé, une certitude pour l'avenir, elle se confond avec la défense du foyer, de la famille, elle est donc acceptable pour toutes les consciences. Le cœur du soldat n'a pas changé, ni les principes, ni la doctrine, ni la tradition de dévouement à la communauté." (30)

L'armée de milice a pour vocation d'être un symbole vivant (avec tout ce qu'implique ce qualificatif): "Sous l'uniforme, les différences sociales s'égalisent, les jugements préconçus disparaissent. Sous l'uniforme: ni riche, ni pauvre, ni ouvrier, ni citadin, ni campagnard. Il n'y a qu'un soldat, un homme qui sert son pays." (31)

Une particularité de l'armée de milice est la grande diversité des soldats et encore plus des cadres: par leurs cantons d'origine, leurs religions, leurs cultures (nous sommes une mosaïque européenne), leurs langues et leurs formations professionnelles comme leurs précédents scolaires ou universitaires.


A cette diversité qui est une richesse qu'il convient d'utiliser, Guisan tient à consolider une culture militaire commune ayant pour origine une solidarité de défense intercantonale. Jusqu'au niveau régiment, il veut que la tactique soit étudiée de façon approfondie. D'un régiment, il exige qu'il puisse œuvrer non seulement dans sa spécialité, mais aussi et surtout avec efficacité en collaboration avec d'autres armes. Son premier critère pour l'avancement d'un officier à un grade supérieur est la faculté de celui-ci à engager un combat interarmes, en usant au maximum les potentialités de chacune des armes (infanterie-artillerie, infanterie-DCA et tout spécialement ce qui a trait à une couverture par le feu). La sélection des cadres supérieurs ne devrait dépendre que de ce critère, car le combat interarmes est imposé par notre terrain montagneux et compartimenté. Cette proposition de Guisan me paraît toujours aussi pertinente, car il y a une constante que les techniques ne modifieront pas: la nature du terrain. L'aptitude des commandants de régiment à conduire un combat indépendant interarmes est encore plus essentielle de nos jours et à l'avenir.


Pour une éducation permanente

L'armée de milices offre un vivier de chefs civils dans lequel l'armée se doit de puiser. Guisan veut que l'on donne à ceux-ci une instruction militaire qui permette de tirer profit de leur savoir civil et de les transformer à un niveau apte au combat en tant que chefs militaires. Pour lui, il y a une corrélation évidente entre un chef civil et militaire, mais celle-ci n'est pas absolue. Cette situation typique de l'armée suisse (que nous retrouvons dans certaines armées de réserve d'autres pays) lui fait dire: "... il convient de maintenir l'équilibre entre le nombre des officiers de carrière et de ceux qui ne le sont pas. Pour conserver un des éléments qui font l'originalité et la force de cette armée, l'officier de troupe doit être largement associé aux responsabilités du commandant général; et je ne suis pas de ceux qui pensent qu'à valeur égale, l'instructeur doit être préféré systématiquement. Non pas que je méconnaisse en quelque manière la valeur de la formation due à une carrière strictement militaire [...]; mais j'estime que nos officiers de troupe les mieux doués peuvent puiser, dans l'expérience de leur carrière civile, une connaissance des hommes et des affaires qui est un enrichissement pour l'armée." (32)


Cette proposition est accompagnée par Guisan d'une condition exigeante qui ne peut passer sous silence: l'officier de milice doit accepter des efforts supplémentaires, en plus de ses activités civiles, pour compléter sa culture militaire, dans sa spécialité. La création et l'existence de multiples sociétés militaires, associations selon les types d'arme, sans oublier les sociétés de tir et les formations techniques prémilitaires pour les jeunes optant très tôt pour certaines troupes en sont les signes visibles. La durée des écoles d'officiers et des écoles centrales (c'est-à-dire les écoles de formation pour les cadres supérieurs) est trop courte pour apporter tout ce que les instructeurs comme les participants désireraient acquérir. Ces écoles délivrent les connaissances de base, des structures communes d'analyse et surtout des ouvertures d'esprit, des angles d'approche comme des comparaisons de raisonnement en fonction des acquis de chacun et de celui qui dispense son cours. Avec ce bagage fondamental, il appartient à chaque officier de le compléter utilement selon sa perspective. Le candidat qui croirait tout détenir à la fin des cours, serait dans l'erreur et raterait un achèvement qui ne trouve son terme, et cela peut importe ses qualités, qu'à la fin de sa carrière militaire. Et il n'est pas rare dans le cadre de nos sociétés d'histoire militaire de trouver des retraités (de la milice comme de l'instruction) faisant preuve de cette jeunesse intellectuelle qui démontre cette curiosité permanente de savoir et ce plaisir bénéfique de communiquer son savoir.


Les anciens cours de répétition que nous appelons maintenant service d'instruction et de formation, sont régulièrement prévus pour acquérir de nouvelles notions et maintenir ou progresser dans celles déjà connues. L'officier est donc confronté tout le long de sa vie militaire aux questions de préparation militaire : être prêt au mieux de ses capacités. Ainsi Guisan est pour une éducation permanente selon les prédispositions de chacun. Ce rôle éducatif hors-service anime le Centre d'Histoire et de Prospective Militaires. Symposia, cours, conseils, aides aux recherches aux jeunes comme aux passionnés de tout âge sont sa contribution. Son siège est dans la propriété du Général Guisan et c'est notre façon de lui dire: "Général, votre message est entendu."


A propos de quelques spécialités

Cette partie de l'exposé nous confronte à des situations que Guisan a vécues de près et qui sont de nos jours peu connues et sensibles. Une exploitation plus poussée des Archives Fédérales permettrait d'expliciter les nombreuses considérations de Guisan. Cependant, la tâche est délicate. Derrière ses propos, il y a les personnes visées dans l'éloge comme dans la réprobation. Les descendants de ces personnes ont occupé elles-mêmes des fonctions importantes dans notre défense d'après-guerre. Leur parti pris contre ou pour Guisan est commandé parfois par des antécédents familiaux que les documents confidentiels ou secrets comme des rapports internes mettent en lumière, de façon vive. Faut-il encore attendre vingt ans pour faire connaître ce que tout un chacun peut savoir pour peu qu'il s'en donne la peine? les descendants doivent-ils se sentir outragés de la curiosité de l'historien? cette susceptibilité est bien gênante. Pour ma part, je préfèrerais que les faits soient mis en lumière selon des perspectives diverses (en entendant aussi les descendants de ces familles détenteurs d’une mémoire orale à ne pas négliger) et non manichéennes, comme c’est trop souvent le cas.


La première source nous est donnée par les archives officielles (Archives fédérales, cantonales, judiciaires, par exemples). Il est bon de les consulter avec cette prudence qui me fait dire que des pièces ont disparu (parfois volontairement, c’est-à-dire sur ordre politique bien souvent) ou ont été sélectionnées pour justifier quelques décisions où le mot “justice” n’a pas toujours régné en maître. La méfiance est aussi avisée face aux dénonciations de militants de parti politique ou de clan militaire notamment - cela ne manque pas -, etc.


La deuxième source provient des archives particulières ou familiales. Celles-ci réserveront encore des surprises pour la Suisse contemporaine. L'histoire est une création continue. Les archives familiales sont riches en informations quant aux motivations qui ont animé les personnes. De cette manière, nous pourrions redécouvrir et comprendre des personnalités du passé qui ne méritent pas de passer à la trappe des oubliés ou des condamnés de l'histoire, sans qu'elles aient le droit légitime à la parole. Des clichés imposés par le temps devront tomber.


I. Du choix d'un officier d'état-major.

"En guerre, préférons au pistolet de précision, orgueil de nos stands, l'arme, un peu moins précise peut-être, mais plus rustique et qui ne s'enraye jamais. De même, à l'état-major d'une grande unité, préférons à l'officier qui sait faire un "beau" graphique, celui qui sait dénouer un embouteillage ou, mieux encore, le prévenir par des mesures dictées sur le terrain, en utilisant au mieux les renseignements et les possibilités du génie et en actionnant judicieusement les détachements de police de route." (33)

Avec l'état-major de l'Armée, Guisan est face à un grand ensemble de fortes personnalités, très différents les unes des autres et aux cultures militaires ayant des racines dans tous les courants de pensée militaire de son temps. La difficulté la plus grande est de pouvoir les faire travailler conjointement.


Observant leurs travaux, il remarque un apport appréciable des jeunes cadres. Très tôt au début du conflit mondial, il y incorpore des officiers jeunes et dont la curiosité d'esprit et la rigueur d'analyse comme une aptitude aux grandes synthèses sont les qualités prédominantes. Leur enthousiasme allié à l'expérience des anciens est un mariage heureux. Le travail à cet échelon n'est pas simple et comporte des travers que Guisan entendait combattre et leur actualité ne vous échappera pas: "La difficulté, c'était de créer la cohésion, le rythme de travail et l'esprit; et le danger, à mesure que le temps passait, c'était que les préoccupations d'ordre administratif ne l'emportassent sur les autres et ne devinssent, entre ces hommes ainsi rassemblés, le principal commun dénominateur." (34)


Il rappelle, à tous les commandants, que le tacticien est le chef, que le technicien est un conseiller et un exécutant. Cet élément s'oublie et pourtant ce n'est pas le plus négligeable en cette période où tout s'efface devant la technique qui nous fait trop souvent oublier l'homme. Le technicien propose et le chef dispose (35). Laissons au technicien le soin de traiter des puissances virtuelles d'une arme et au chef la responsabilité d'engager avec pragmatisme, au moment opportun, et les hommes et les armes.


II) De l'utilité des historiens.

Pour les services de renseignement et aux opérations, c'est-à-dire aux postes chargés d'établir les appréciations, les études et les plans, il privilégie des officiers possédant une vaste culture militaire, basée sur une solide culture générale et sur les connaissances historiques. Guisan réserve toujours une place de choix à l'histoire. Elle détient pour qui veut les chercher les vérités immuables qui favorisent les succès au combat. Elle limite - et malheureusement n'élimine pas - la part que se réserve le hasard. Elle a une valeur éducative dans la mesure où en évitant les erreurs du passé, elle permet - le général est un optimiste- de limiter celles du futur. Il est persuadé que l'oubli de ce qui a trait à la défense est un danger qui guette un pays trop habitué à une paix relative.


A propos des officiers supérieurs de 1939-45 qu'il a tout particulièrement appréciés, il forme ce constat qui contient en lui-même une critique de l'instruction de son temps: "C'était donc à leur valeur personnelle, plutôt qu'à leur formation, que les meilleurs d'entre eux devaient leur culture et leur autorité; aux lectures, aux études, aux voyages qu'ils avaient faits à titre privé." (36)

Des personnalités comme Louis Couchepin, Pierre Barras, Marcel Montfort, Robert Frick, Edmond Privat, Robert de Traz, Paul de Vallière, Claude Du Pasquier, Samuel Gonard et Eddy Bauer ont apporté des contributions (37) essentielles à une pensée militaire romande qui tient en compte l'apport alémanique. Ils sont les dignes successeurs des Pierre-Félix Glasson, Fernand Feyler et Edouard Secrétan.


Une des forces de l'armée de milice réside en ses personnalités qui compensent bien des faiblesses qu'elle pourrait avoir par ailleurs. Tout système a ses avantages et ses inconvénients: objectivement, la guerre seule pourrait dire lesquels l'emportent. Guisan est d'avis en son temps qu'une armée de milice ne peut pas se hisser pour tous ses cadres de milice à un niveau de qualité de ceux d'une armée professionnelle. Elle a cependant pour avantage net et décisif, selon lui, d'être une armée nombreuse, motivée, populaire, disposant de compétences professionnelles et techniques rares parmi les soldats comme les cadres et à un coût faible (ce qui n'est pas un argument mineur actuellement). Il garde à l'esprit qu'en cas de guerre, il y aura toujours une part d'initiation hâtive, d'improvisation et une lutte nécessaire pour triompher de l'amateurisme. Mais les études sur des armées professionnelles d'après 1945, me font penser que le professionnalisme a connu des conditions analogues qu'elle surmontait peut-être et au mieux avec plus de dextérité. Le reconnaître est préférable, car, à partir du moment où le commandement en prend conscience, nombreuses sont les mesures de préparation à envisager pour obvier à cette difficulté.


III) De l'instructeur

L'engagement de l'instructeur préoccupe Guisan sous deux aspects: son moral et ses conditions matérielles d'existence pour une part et l'esprit qu'il apporte dans sa fonction d'autre part. L'instructeur idéal est un animateur, selon l'expression du Général en 1946. L'instruction doit lui permettre de souffler une âme aux hommes qui lui sont confiés. Son souci est de faire apprendre à apprendre.


Son travail développe les qualités naturelles de ceux qu'il a en charge pour en faire des combattants, ayant de l'assurance dans l'engagement. La tradition de notre armée cultive l'imagination qui vise le réalisme et non l'abstraction ou la spéculation gratuite. Tradition du passé et imagination de l'avenir ne sont pas à être opposées comme le font les "Nouvellistes" de tout poil qui croient inventer la roue parce qu'ils viennent de comprendre son utilité. La tradition est un feu vivant qui anime chacun en fonction de ce qu'il en fait et de la façon dont il nourrit la flamme. Un excès dessèche ou brûle, un éloignement assombrit et rend la flamme inutile.

Des dangers guettent les instructeurs et sont stigmatisés par Guisan avec un ton dépourvu d'ambiguïté: "D'autres, malheureusement, manifestent une tendance au formalisme, une exagération pédante de détails accessoires, une inconscience des exigences véritables de la guerre, qui feraient croire que, pour eux, la caserne est le cadre normal de l'activité militaire, et la réussite d'une inspection, le but final de leurs efforts. La façon d'agir de ces fonctionnaires fait plus pour compromettre, dans notre jeunesse, l'esprit militaire, que toutes les campagnes des adversaires de l'armée." (38)


Pour le général, l'officier instructeur ne doit pas obligatoirement devenir un futur officier supérieur. L'instruction des recrues ou des écoles d'officiers exige un grand nombre d'instructeurs au grade de premier-lieutenant ou de capitaine. En raison de ce nombre, il n'y aura pas de places suffisantes comme officiers supérieurs (même au détriment de l'avancement des officiers de milice, ce que Guisan refuse). C'est pourquoi aux instructeurs de ce niveau, il faut leur donner une situation acceptable financièrement et professionnellement. Guisan propose et réalise ceci: "Je n'attachais pas une moindre importance à l'organisation d'un cycle de services et d'études qui permit à chaque instructeur de se familiariser, rationnellement, avec tous les aspects du métier des armes, tout en complétant sa culture générale et reprenant périodiquement, par l'exercice du commandement, le contact indispensable avec la troupe.” (39)


Le salaire de l'instructeur a été revu. Les horaires de travail sont encore lourds. Leur laisser une vie de famille réelle est toujours une difficulté et nécessite une compréhension de la part des mères au foyer ou des épouses qui méritent notre admiration.


IV) Des manœuvres et des exercices stratégiques

Pour tester les cadres, Guisan apprécie les manœuvres. Elles ont pour objet de vérifier des options possibles, en les confrontant lors de mises en application concrète. Ses manœuvres obéissent à un réalisme des situations de base de départ. Guisan rejette ces traditionnels combats de rencontre opposant des forces égales, ainsi que cela se pratiquait volontiers jusqu'aux années 1930. Il veut privilégier la situation de guerre qui consiste: "...à créer, par exemple, des situations qui placeraient un parti, d'emblée, en plein combat, avec un pourcentage élevé de blessés, qu'il s'agirait d'évacuer tout en continuant à se battre; ... [à] habituer nos chefs à tenir compte plus généralement, non seulement des pertes du personnel, mais de celles du matériel, et de l'usure. Une manœuvre peut très bien affecter ainsi, dans une certaine phase, la forme d'un exercice de combat.

Il faut aussi multiplier les exercices de nuit, exercices de mouvement et de mise en place, qui posent d'importants problèmes de liaison et de ravitaillement.” (40)

Le général porte toute son attention sur l'évolution des opérations de la Seconde Guerre mondiale avec une équipe spécialement adaptée à ce type de travail. Les manœuvres sont pour les participants comme pour les dirigeants de l'armée des moments de remises en cause de certitudes au profit du réalisme. Lors de ma dernière consultation aux Archives Fédérales à ce sujet, je suis arrivé à la conclusion que les documents accumulés par Guisan et son entourage n’ont été utilisés que partiellement et parfois même très partialement.


Sur plusieurs livrets, Guisan a écrit en français et d'une écriture très fine de nombreuses considérations pratiques sur l'engagement des cadres et de la troupe en des situations de manœuvre qui méritent tout notre intérêt et dont les leçons ne seraient pas inutiles à une meilleure approche des combats futurs.


La Suisse a des contraintes qui sont et seront toujours les mêmes. Seuls les moyens et leurs mises en œuvre ont changé. Le maintien ou la fermeture d'un passage obligé sur notre territoire a des conséquences ne serait-ce que pour le ravitaillement de nos troupes comme de l'adversaire potentiel. La capacité de destruction de nos voies de passage, de nos sites industriels, de dépôts peut rendre inutile une intervention armée sur notre territoire. La volonté de Guisan est axée sur la conduite d'une défense agressive à tous les niveaux: cette idée est très souvent occultée par les adversaires de Guisan et il est à souhaiter que les chercheurs futurs puissent s'attacher à rétablir les faits. Certains critiques acharnés y perdront de leur superbe, mais la vérité historique y gagnera. Les manœuvres ont constitué des radiographies sans complaisance de l'état de préparation de nos troupes et des chefs.


L'armée de milice possède en fait une structure polyhiérarchique et non monohiérarchique. Cette particularité est méconnue. Le fonctionnement de ce système n'est pas si simple à gérer, mais il répond à des besoins démocratiques. Ces hiérarchies sont distinctes et parallèles. Armée 95 les a simplifiées et recomposées. Elles devraient se compléter et non se paralyser.

Le pouvoir du général est partagé et contrôlé par le chef du Département Militaire Fédéral qui est l’un des sept conseillers fédéraux. Lui-même doit prendre en compte les nécessités des autres dicastères (correspondant aux ministères en France). Les Helvètes évitent, autant que faire se peut, que la détention du pouvoir appartienne à un seul homme. Cette polyhiérarchie commande un corps constitué de nombreux membres et organes devant travailler dans le même esprit sous peine d'être asphyxié. Ce corps a besoin d'exercices pour être opérationnel.


Les exercices stratégiques concernent le haut commandement de l'armée. Ils permettent une mise à l'épreuve de ses facultés d'appréciation, de décision et le contrôle du bien-fondé des plans d'opération. Les méthodes communes pour un travail commun sont ainsi rôdées. L'activité d'un état-major est une œuvre de groupe. La mise en commun des connaissances de chacun de ses membres qui le constituent est primordiale. La décision du chef, fruit de cette union des forces, dépend de la qualité de leur travail et de leur réflexion. La distribution des ordres et leur échelonnement pour parvenir à la troupe sont aussi mis au point. Ces exercices ne doivent pas constituer des discussions sur les dispositions prises par les partis, mais consistent à "dégager les enseignements applicables à notre stratégie et même à notre tactique du moment." (41) Ayant horreur des spéculations et des abstractions, Guisan veut que des solutions pratiques soient trouvées: ce qui n'était pas toujours le cas lors des exercices avant 1930. L'avantage de cet exercice est de pouvoir commettre des erreurs de commandement sans dommage à la troupe car, au combat, une erreur se paye avec le sang des soldats, si ce n'est pas l’échec de la mission. Le directeur de l'exercice démontre ses qualités lorsqu'à la fin, il dégage "des enseignements d'une grande valeur pratique autant que théorique."


Pour les cours de cadres et cours tactiques, Guisan insiste sur leur nécessité et formule une remarque qui n'a pas pris une ride: "Leur utilité ne faisait aucun doute; mais leur valeur et leur attrait variaient, naturellement, avec la personnalité des chefs chargés de les diriger." (42)


V) Du chef de l'instruction

L'instruction selon Guisan n'a pas d'exigences immuables: au contraire, elles évoluent “en fonction des expériences de la guerre, du développement du matériel et des procédés de combat des belligérants." Pour ce motif, le général a émis de nombreuses directives décrivant les expériences de combat les plus récentes qui n'ont cessé de se récolter durant tout le conflit mondial. La lecture de ces directives est, à ce jour encore, une véritable mine pour tout chercheur: toutes les observations de guerre en pays similaires au nôtre ont été analysées pour améliorer la défense en Suisse. Le renseignement procède à une histoire immédiate avec tous les risques que comporte ce genre de travail: ma surprise a été grande de vérifier l'exactitude pour la majorité des renseignements (sur la résistance en France par exemple ou sur la situation politico-militaire allemande: des Suisses comme des Français ou des Allemands ont pris des risques considérables basés sur des relations de confiance). Les enseignements militaires foisonnent et je regrette que cette masse d'expériences ne soit pas plus accessible et surtout mieux connue de ceux qui ont la douce folie de croire que le désarmement serait une solution à la guerre. Le chef de l'instruction dans la perspective de Guisan transpose, sur le plan de l'instruction, les décisions d'ordre stratégique pour "préparer les troupes aux éventualités dans lesquelles elles peuv[ent] se trouver." (43)


Le chef de l'instruction ne se contente pas d'être un simple producteur de règlements spécifiques à chaque arme. L'instruction est une école de combat, ce qui doit se ressentir dans l'organisation, l'inspiration des écoles centrales comme des cours spéciaux.


Les réformes en matière d'instruction sont les plus difficiles. Il faut convaincre, rompre avec des habitudes, changer de perception de la menace, garder le plus grand réalisme quant à la possibilité ennemie la plus dangereuse, planifier des décisions réservées pour un ennemi qui aura toujours ce redoutable privilège de la surprise quant au moment de son offensive. Les questions de l'aviation et de la défense contre avions sont des exemples typiques: mise en place de nouvelles instructions et réforme d'une structure comme mutation du commandement. Une réforme des structures est plus facile que celle ayant pour but de changer les esprits, de faire abandonner les concepts erronés, les préjugés en ménageant de plus les susceptibilités: voici une tâche titanesque.


Conclusion

La carrière de Guisan porte en soi une instruction captivante. Cette personnalité, confrontée aux réalités impérieuses du moment, a dû apprécier une situation en perpétuelle évolution et décider en fonction de nombreux paramètres, non uniquement militaires et tous sujet à évolutions diverses: l'ensemble de cette activité ne peut pas se réduire à des clichés. La complexité des faits et les incidences des préoccupations économiques, politiques et diplomatiques sont des facteurs qu'il serait scandaleux de ne pas tenir en compte.


Hors du champ fumeux de la spéculation et des considérations fielleuses d'historiens répondant à des intentions idéologiques, le général Guisan a cependant le dessus, car il nous instruit autant par les expériences vécues qu'il nous soumet à la réflexion, que par les réactions de ses adversaires de l'époque ou encore par les analyses que nous nous devons de faire présentement avec tout le recul utile. Cette période de notre histoire a été un temps privilégié du déchaînement des passions et les réactions si fortes que nous connaissons aujourd'hui témoignent que nous sommes sur un terrain sensible.


Et au sujet de Guisan, je reste persuadé que il aurait pu faire sienne cette sentence d'un ancien rabbin du 17eme siècle et pour qui le mot enseignement est une vocation: "Avec mes maîtres, j'ai appris beaucoup; avec mes collègues davantage; avec mes disciples plus encore." (44)


Une éducation permanente de la personnalité et du caractère avec une parfaite connaissance de l'homme est le gage du succès du cadre militaire aussi bien que civil. Un don comme un savoir n'est pas acquis définitif, mais se cultive avec le temps. L'instruction est bonne dans la mesure où elle reste pragmatique et réaliste par rapport aux menaces du moment. Il n'y a pas de règles absolues en matière d'instruction, les nécessités du combat possible et les facultés potentielles de chacun sont à être tenues en compte. Et je laisse le mot de la fin au général Guisan: "Apprécier la valeur de nos cadres, leur donner, par tous les moyens, le sentiment continuel et total de l'importance de leur tâche, de la noblesse de leur vocation d'officier, du rôle capital qu'ils ont à jouer, cela doit être, de plus en plus, l'un des premiers soucis des autorités civiles et militaires, auxquelles incombe la responsabilité de notre défense nationale. Le recrutement des cadres et leur avancement seront d'autant mieux assurés que cette valeur sera considérée à la mesure des exigences. Et les exigences iront croissant." (45)

Antoine Schülé


Cette conférence a été donnée au Centre d’Histoire Militaire et d’Etude de Défense Nationale pour le Centre d’Histoire et de Prospective Militaires, le 22 mars 1997, à l' Ecole du Commissariat de l’Armée de Terre, à Montpellier.


Contact : antoine.schule@free.fr


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Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.

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lundi 29 décembre 2025

Débats récurrents sur le Général Guisan et la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale.

 Guisan et la Seconde guerre mondiale :

quelques faits pour un débat objectif


par Antoine Schülé, historien


Henri Guisan

De façon récurrente jusqu’en 2024, les mêmes thèmes reviennent dans les débats sur Henri Guisan et la Suisse lors de la Seconde Guerre mondiale : le mythe Guisan; un décideur sous influence; des jugements faciles a posteriori; Guisan ne serait pas un stratège; la menace allemande n’aurait pas existé; utilité et inutilité du Réduit; le vide stratégique en 1940... En 1995, il m’avait paru nécessaire de traiter brièvement et clairement ces différents thèmes dans l’article qui suit et qui garde toute son actualité.


Le "débat" historique et la presse

Le film de Claude Champion "Le Général Guisan et son temps" a suscité dans la presse différentes réactions dont celles de certains historiens. Pour celui qui lit les journaux destinés au “grand public”, la Deuxième guerre mondiale en Suisse se réduit à quelques thèmes à la mode et de préférence non-militaires. Guisan est "jugé" selon des critères partisans et sur des sujets qui ne dépendaient pas directement de lui. Il est surprenant qu'à propos d'une personnalité ayant assumé la responsabilité de la défense armée de notre Pays, la parole n'ait pas été donnée principalement aux historiens militaires (qui sont par ailleurs plus connus à l'étranger qu'en Suisse).

Après mes consultations des sources aux Archives Fédérales, lectures et relectures des ouvrages fondamentaux traitant de la Suisse durant la Deuxième guerre mondiale, Henri Guisan n'en ressort ni comme un mythe, ni comme un personnage de peu d'intérêt, ainsi que des historiens se permettent de le dire, avec une superbe bien déconcertante. Le fait le plus troublant est de les voir épiloguer longuement pour nous présenter ce que Guisan n'a pas été ou aurait pu être, pour se dispenser de nous éclairer tout d'abord sur ce qu'il a été ! Le procédé est commode pour qui veut faire un faux-procès: l'historiographie future devra s'interroger quant au pourquoi de celui-ci.

Sans faire de la "Nouvelle" histoire, au qualificatif présomptueux ou du "Révisionnisme", déterminatif ridicule pour tout historien, il suffit de faire de l'histoire correctement, cela sera amplement suffisant et il ne s'oublie pas que “l'histoire est une création continue”.… L’histoire n’est pas figée selon les vœux d’un vainqueur ou d’un narratif imposé !

Réduire Guisan à un mythe est une erreur grave. Le mythe, encore ce mot est-il utilisé à bon escient dans ce cas-là ? Il a été construit par la population suisse. En fait de mythe, nos sondages spécialisés de nos jours parleraient d’une forte cote de popularité ou d’un sondage plus que favorable en sa faveur. Cet aspect de la question ne peut pas être ignoré, mais il faut aller au-delà. Sans appartenir à un parti politique, Guisan a réussi à être plus populaire que les politiques de son temps, et cela dans toute la Suisse. Ce succès a été obtenu par un non-universitaire et sans l’accompagnement d’un spécialiste en communication. Guisan, aux grands regrets de certains, ne peut pas se piquer d'être un “intellectuel de gauche”, mais que le grand public se rassure, il est encore possible d'être un intellectuel (un être disposant de son intelligence pour comprendre) sans répondre aux clichés ordinaires et partisans de notre temps.

Guisan a osé une indépendance d'esprit: on le dit sans opinion. Il à osé agir concrètement en différents domaines: on le dit téméraire. Il a osé un style de commandement différent: on le dit hésitant. Il a osé contrer des options de ses subordonnés directs: on le dit incompétent. Il a osé concilier des choix apparemment contradictoires: on le dit sous influence de son entourage. Il à osé dire ce qu'il estimait ne pas fonctionner dans notre armée: on le dit prétentieux. Il a osé des arguments qui ont été retenus par ses successeurs: on les attribue à d'autres. Je pourrais continuer, mais la mesquinerie du procédé n'échappera à personne. Le débat historique véritable n'a pas encore eu lieu dans la presse et il convient de revenir aux faits et non pas à des sentiments ou à des opinions qui n'intéressent que leurs auteurs, mais que, malheureusement, ceux-ci nous imposent comme vérités transcendantes.

La "nouveauté" la plus étrange est de reprocher à Guisan des décisions qui ont été de la compétence des parlementaires et du Conseil Fédéral. Avec une facilité surprenante, quelques historiens misent sur l'infaillibilité du Conseil Fédéral. Ce dogme est pratique, car il permet de faire endosser à Guisan ce qui est de toute évidence erreur politique du Conseil Fédéral. Est-il nécessaire de procéder à ce sacrifice de la vérité ? Trouver une victime qui n'appartient pas à un parti politique, ne rend-il pas leur mission plus facile ? Personne n'oublie que Guisan a réussi à surmonter les tirs de barrage des politicards de son canton d'origine, en raison de soutiens que lui accordaient des personnalités de tous les horizons et de tout le pays.

L'histoire analyse

L'histoire n'a aucune vocation d'être une salle de tribunal. L'historien n'est pas un procureur qui se cacherait derrière le titre d'expert: si c'est le cas, il serait, selon l'expression de Saint-Augustin, “un maître bouffi d'un fastueux savoir". L'historien est encore moins un accusateur public, il est tout au plus un observateur attentif. S'il donne accessoirement ses opinions, sa responsabilité intellectuelle nécessite que celles-là soient étayées par des faits. Ceci n'est malheureusement pas toujours le cas. L'analyse de l'historien porte sur des actes et des évènements, non sur des spéculations ou pire des sentiments. Actes et évènements sont mis en perspective les uns par rapport aux autres, sans répondre aux sympathies ou antipathies de l'analyste.

L'histoire de la Deuxième guerre mondiale en Suisse est encore à la fois bien et mal connue: elle est constituée de ce qu'ont retenu la mémoire collective des témoins (laudateurs, détracteurs, proches, partisans comme adversaires - ils sont nombreux -, etc.), l'histoire officielle, des recherches spécifiques en cours, la redécouverte de documents, comme une lecture différente des sources ou une analyse différente des évènements. Les témoins, sortant de la ligne de la “bien-pensance” admise, sont soit condamnés au silence, soit méprisés.

Face à ces multiples facettes de la vérité, il convient de ne pas "se bricoler" une histoire tendancieuse pour satisfaire une école historique. Le débat est sain dans la mesure où celui-ci a le souci de l'objectivité, valeur relative, mais qui n'autorise pas un débat tronqué. L'histoire est encore moins un confessionnal où il conviendrait d'avouer une culpabilité quelconque. Avez-vous entendu des excuses de la part des Anglais pour les massacres qu'ils ont commis en Inde ou en Afrique du Sud et dans bien d'autres pays ? des excuses des Etats-Unis pour les multiples tribus qu'ils ont soit massacrées, soit entreposées dans des ghettos aux conditions de vie difficiles, et cela encore de nos jours ? En attendant que ces pays déclarés "phares de la Civilisation" le fassent, il suffit pour notre pays qu’est la Suisse d'assumer son passé, c'est-à-dire chercher à comprendre pourquoi les faits se sont produits ou pas réalisés, en espérant que l'avenir ne répètera pas les erreurs du passé.

Avec un recul de 50 ans, derrière un bureau, avec la masse d'informations réunies depuis tant d'années dans tous les pays, il est d'une grande facilité intellectuelle, mais d'une futilité tout aussi certaine, de faire défiler les personnalités du passé qui ont eu, elles, le mérite d'agir pour leur servir des "vous auriez dû", "il n'y avait qu'à", des "peut-être" et des "si".

Guisan, une personnalité parmi d'autres

Le général a été influencé par son temps comme tout responsable politique, militaire, économique et tout citoyen de son époque. Parmi les décideurs de ce pays, il a exercé des fonctions militaires que les représentants du peuple lui ont confiées, démocratiquement. Sa nomination lui a permis d'être actif, d'imprimer à son temps quelque chose de son caractère, de ses réflexions, de son travail et de ses aptitudes à la création. Toute personnalité a ses qualités et ses défauts: n'en vouloir voir que les unes ou les autres, c'est du parti pris. Entre la complaisance béate et la critique acerbe, l'histoire a une place suffisante pour un minimum d'objectivité.

Des historiens qui pourtant se piquent de déontologie disent ce que Guisan n'était pas, cela est plus facile. En 900 pages, M. le professeur Gautschi a eu le mérite d'aborder la personnalité complexe d'Henri Guisan, en apportant des nuances qui font cruellement défaut aux propos de presse. Et cet imposant ouvrage n'a pourtant pas épuisé le sujet et constitue cependant une source précieuse pour lancer de nouvelles recherches.

Avec une facilité déconcertante, des historiens, pour satisfaire les média, s'emparent du général pour le considérer comme un jeune étudiant à qui ils distribueraient des notes ou des bons points, selon leurs fantaisies. Le professorat a des incidences sur leurs esprits qui sont inquiétantes. Les historiens ont généralement juste assez de modestie et d'objectivité, pour se placer au-dessus de ces hommes qui ne croient jamais les autres capables de ce qu'ils ne sont pas capables de faire eux-mêmes. La Rochefoucauld disait déjà que les esprits médiocres condamnent d'ordinaire tout ce qui passe leur portée. Le raisonnement intellectuel n'est, d'autre part et fort heureusement, pas une concession uniquement attribuée aux universitaires. La science a connu de nombreux progrès hors des écoles ou des universités. Henri Guisan était un homme privilégiant l'action, une action qu'il alimentait par des réflexions personnelles, confrontées avec celles de ses proches. Ses proches étaient choisis pour leurs compétences. Il y avait parmi eux des intellectuels, des techniciens et des praticiens expérimentés.

Etat-major personnel, travail d'équipe

Le général possédait une faculté exceptionnelle à employer ses collaborateurs. Il savait les chercher, les reconnaître et les utiliser, non pour se constituer une cour aristocratique, mais pour œuvrer dans une saine émulation. Ne revendiquant pas l'omniscience (que s'attribuent si facilement certains), Guisan a choisi des hommes capables de faire des propositions, des suggestions, d'avoir un esprit à la fois critique et constructif (à toute critique devait correspondre une proposition) et surtout d'offrir des synthèses pour l'action.

Aux techniciens, l'étude des détails d'exécution; aux décideurs, le choix des moyens. D'autre part et avec sagesse et prudence, il a su ne pas être esclave de ses collaborateurs. Sur un éventail de solutions proposées, il déterminait la ligne directrice après avoir soigneusement pesé le "pour" et le "contre" de ce qui sera, en finalité, "sa" décision et pour laquelle il en prenait toutes les responsabilités. Sa décision n'avait que faire d'être théoriquement bonne, elle se devait être pratiquement réaliste, sans plus c'était modeste et simple, mais efficace. Un décideur qui a le don d'écouter ses collaborateurs ne fait pas preuve d'incompétence, ainsi que certains veulent le faire croire, mais donne l'indice véritable d'un homme responsable, alliant intuition et réflexion pour une analyse objective de la situation en vue de l'action.

Stratégie: tactique et logistique

Guisan était le général, mais il y avait des commandants de corps et des responsables militaires à différents niveaux de la hiérarchie qui ont accompli un travail énorme. Selon un vieux principe de la vie militaire suisse, il a réuni ceux-ci en une sorte de conseil de guerre où les décisions à prendre étaient parfois âprement débattues. D’ailleurs, il est étonnant que ces personnes qui ont travaillé dans des conditions difficiles, restent dans l'oubli le plus total. Guisan les a écoutées et même lorsqu'elles exprimaient des options contraires aux siennes. Ainsi, une simple approche des sources permet de constater que la Suisse possédait une hiérarchie militaire composite par la formation intellectuelle variée de ses cadres. Sa diversité tenait aussi au fait que différentes écoles militaires étrangères y étaient représentées : il s'oublie que bien des officiers supérieurs ont suivi des Ecoles de guerre d'autres pays. Le danger aurait été qu'une doctrine unique et figée prédomine, telle une entrave. Cela aurait été fatal pour notre pays. Sur des bases communes à tous, savoir garder une faculté d'improvisation pour s'adapter à la situation aurait dû être la règle communément admise.

Il est déconcertant que des historiens, se prétendant aptes à juger Guisan comme n'étant pas un stratège, n'aient jamais étudié sérieusement cet aspect de la question. La pensée militaire de Guisan a eu une originalité pour son temps: il a su que la stratégie n'est pas le fruit d’une doctrine unique, mais qu'elle est une méthode de pensée permettant de rechercher, d'évaluer les évènements pour ensuite choisir les procédés les plus efficaces à mettre en œuvre. Guisan, qui ne s'est jamais considéré comme un théoricien, a été avant tout un praticien. Pour lui, à chaque situation correspond une stratégie particulière qui s'adapte à mesure que la situation évolue: c'est ce qui rend complexe l'analyse de ses prises de décision, mais c'est là où se révèle une intelligence supérieure à la moyenne. La stratégie consiste à déployer la force armée pour atteindre les buts de la politique qui étaient doubles: premièrement, assurer le ravitaillement et la survie économique du pays et, deuxièmement, interdire notre territoire à l'ennemi. Si certains récusent un Guisan stratège, malheureusement pour eux, les faits cautionnent un Guisan stratège.

Avant le Deuxième conflit mondial, différentes études, méconnues du grand public, prouvent que Guisan a un goût sûr pour la tactique, c'est-à-dire l'art d'employer les armes dans le combat pour en obtenir le rendement le meilleur: ses commentaires sur le règlement de 1927, "Le service en campagne" en témoignent. Lorsque Guisan reprochait l'absence de plans d'opération au début du conflit, il regrettait essentiellement que la logistique, c'est-à-dire la science des mouvements et des ravitaillements, soit absente des réflexions de leurs concepteurs qui avaient peut-être bien travaillé sur des cartes en travail d'Etat-major, mais qui n'avaient pas toujours cerné les problèmes pratiques de la mise en application: le réalisme de Guisan a paré cette déficience. Les multiples informations pratiques données à la troupe, les expériences de guerre notamment, démontrent amplement que Guisan agit en stratège qui sait choisir des tactiques et orienter l'évolution de ces tactiques par le choix des techniciens. Les armements acquis ou construits pendant toute la durée de la guerre, grâce à l'aide de concessions économiques durement négociées, sont des preuves qui ne s'escamotent pas par une simple omission. L'analyse de Guisan intitulée "Etudes opératives sur le cas de guerre avec la France (sans alliances)" démontre qu'il possède une vision personnelle et globale de l'emploi possible des troupes et cela en 1922 déjà, sans que cette étude soit attribuable à un tiers. Au travers des actes de Guisan, l'historien perçoit que le chemin de la réflexion ne se laisse pas réduire à une simple ligne mathématique. En tant que personne agissante, il se fie à son intuition qui est fondée sur sa perspicacité et sa réflexion qu'il alimente par des confrontations d'idées avec ses proches.

La menace allemande

Ce sujet en est un parmi d'autres qu'il est intéressant d'analyser au travers des propos de Messieurs les professeurs Jost et Marguerat. Je laisse au lecteur le soin de tirer les conclusions qui s'imposent, tout en précisant que je n'utilise ici que les écrits de leurs livres, couverts de leur autorité scientifique et de leurs signatures.

Dans le tome III de la "Nouvelle Histoire de la Suisse et des Suisses" (p. 156), M. Jost, professeur d'histoire à l'université de Lausanne, affirme à propos de la menace militaire allemande contre la Suisse: "Les plans allemands d'agression semblent bien n'avoir été que de routine [...] ni le haut commandement de la Wehrmacht ni les responsables politiques n'envisageaient très sérieusement une conquête de la Suisse; au contraire, dans les milieux militaires et économiques, l'opération était en général déconseillée."

M. Marguerat, professeur à l'université de Neuchâtel, réfute avec pertinence, dans son livre "La Suisse face au IIIe Reich" (p. 14-17), cette opinion de son confrère, bien légère face aux faits: "... le nombre de plans, la simultanéité des travaux à l'OKH [le haut commandement de l'armée de terre] et à l'OKW [le haut commandement de la Wehrmacht], l'intervention systématique des plus hautes instances de planification, celle de Hadler [général, chef de l'Etat-Major de l'OKH) -qu'il s'agisse des ordres donnés par Hadler, de ses commentaires en marge des études faites par les instances inférieures ou de ses propres plans-, tout cela va l'encontre de l'hypothèse des travaux de routine."

Des historiens militaires ont analysé ces plans en détails et ceci depuis longtemps. Le public a le droit de savoir que les professeurs d'université ne sont pas d'accord entre eux et, dans ce cas de figure, vous avez un exemple flagrant.

Le Réduit

Le Réduit est une notion encore très mal comprise. En quelques lignes, il est difficile d'en parler autant que le sujet le mériterait. Tout d'abord, le Réduit n'est pas un but, il n'est qu'un moyen. L'idée du Réduit est fort ancienne. Le professeur de l'université de Bâle, M. Germann en était un chaud partisan et a réactualisé cette idée avec Gonard. Par contre Guisan, avec d'autres militaires, avait compris que le Réduit appliqué dès le début du conflit mondial n'aurait tout simplement pas été possible et aurait été une grave erreur militaire.

D'opter pour le Réduit n'était qu'un choix à faire au moment opportun parmi d'autres plans possibles. L'originalité de Guisan ne réside pas dans le choix qu'il a pris: le débat à ce sujet est aussi vain qu'inutile. Par contre, savoir comment le principe a été utilisé, comment il a été adapté au fur et à mesure du conflit, apporte un éclairage nécessaire sur la stratégie de Guisan.

Partons de quelques idées sommaires, nécessaires à la compréhension militaire du Réduit. La Suisse a un terrain qui possède une configuration telle qu'il n'est pas possible pour un agresseur de multiplier à l'infini les variantes d'attaque.

Soit l'agresseur attaque sur un front étroit, par exemples Sargans-Forêt Noire ou Jura Bernois-Sarine, alors la stratégie de Guisan est réaliste quand il ordonne une défense de positions successives et échelonnées, permettant ainsi une concentration des troupes pour contrer ces attaques.

Soit l'agresseur, au prix d'un engagement de forces considérables, adopte un front d'attaque moyen, par exemple Sargans -Bâle, Guisan engage alors toutes ses troupes en prenant le risque de ne plus avoir de réserve. Dans ce cas, nos moyens d'engagement peuvent être vite épuisés, mais, dans la mesure où les armes, nous faisant défaut en raison de choix politiques antérieurs à la guerre, nous sont fournies ou assurées par une force étrangère, cela est concevable, quoiqu'il soit toujours aléatoire de se fier à une force étrangère en cas de conflit.

Soit l'agresseur attaque au Nord et à l'Ouest de notre pays, notre armée est alors dans l'impossibilité de soutenir un combat sur tous les fronts, il ne lui reste qu'une seule possibilité, celle de réunir ses forces sur une position centrale, pour mener une défense agressive: vous avez le Réduit.

Face à la réalité des menaces, les budgets militaires, avant 1939-1945, n'avaient pas été adaptés suffisamment tôt par les politiques. Signalons que sur ce sujet, Guisan étaient souvent intervenus dans ses prises de parole: oui, il a eu beaucoup de peine à se faire entendre. Conséquence: les unités d'armée manquaient de moyens de transport, de forces aériennes et de forces blindées face à une menace militaire que Guisan (sans un Gonard, sans un Barbey, sans un Wille ou sans un Labhart) avait clairement annoncée en 1936, déjà, à tous ceux qui voulaient l'écouter.

Pour Guisan, la menace la plus dangereuse était un enfoncement rapide du front avec un déferlement d'armes lourdes et très mobiles dans la brèche constituée; le tout, accompagné d'attaques aéroportées afin de prendre à revers nos positions défensives et de semer la panique dans les régions non-occupées par la troupe, et surtout afin de barrer à nos troupes l'accès à la position des Alpes, c'est-à-dire nous empêcher d'assurer la maîtrise des axes stratégiques de l'Europe en guerre.

La stratégie de Guisan privilégiait la défense du territoire qui était pour lui prioritaire et la défense devait s'adapter aussi longtemps que cela était possible à cette seule mission. Choisir le Réduit était renoncer en partie à cette mission et tout chef de guerre doit être certain d'avoir épuisé les autres moyens, avant d'opter pour le Réduit. Il est ridicule de parler, là, d'hésitations. Ainsi l'emploi du Réduit ne devait pas se concevoir comme une attitude statique, mais comme un base d'attaque pour mener une défense agressive du territoire. Les engagements de l'armée depuis le Réduit ou hors du Réduit ont évolué durant toute la suite du conflit. Les différents plans d'opérations mis en œuvre ont démontré une faculté d'adaptation très rapide de l'engagement des troupes en fonction des nécessités stratégiques et des expériences de guerre qu'enregistraient les Services de Renseignement qui ont été d'une rare efficacité, avec un budget financier d'une minceur déconcertante.

1940, le vide stratégique ?

M. le professeur Marguerat soutient, dans son ouvrage déjà cité, la thèse selon laquelle la Suisse aurait connu dès la défaite française un vide stratégique jusqu'en juin 41. Quels sont les faits?

Au début du conflit, en 39, l'armée suisse n'a pas d'artillerie lourde, pas de blindés (à part une trentaine de chars légers de moins de 9 T), peu d'aviation (90 Me 109 et aucun bombardier). En cas d'agression allemande, cas le plus probable, le général Guisan avait planifié dans les détails l'aide française pour assurer à notre défense une couverture aérienne, de la DCA et du feu d'artillerie. L'armée française était réputée invincible, alors qu'elle comptait des stratèges de renom, mais les attaques allemandes contre elle furent rapides et couronnées de succès. La population suisse était sous le choc, les milieux militaires ébranlés: il y avait de quoi.

Guisan, en plein accord avec Pilet-Golaz, a tout de suite précisé que l'armistice n'était pas la fin de la guerre, ceci contrairement à ce que la majorité des civils pensait.

Mai 1940 à été une période de menace militaire pour la Suisse. Cependant fin juin 1940, une menace d'agression allemande, comme l’affirme M. le professeur Marguerat, ne se justifie en aucun cas. L'Allemagne avait les yeux fixés sur l'Angleterre. L'Allemagne n'avait aucun besoin immédiat de la Suisse, dans la mesure où l'Italie s'engageait à ses côtés. La Suisse encerclée perdait du même coup un caractère prioritaire quant à un engagement militaire, car les réserves allemandes, nécessaires pour d'autres fronts, auraient dû être engagées. D'autre part, par un simple blocus économique, la Suisse se serait trouvée affamée, sans travail, sans matières premières: le blocus allemand sur le charbon est un exemple. Par contre, les actions des politiques et des économistes suisses ont été décisives, à ce moment là, pour ménager les accords avec les Alliés comme avec les forces de l'Axe, tout simplement afin d'assurer la survie de la population. Pour rappel, les ports de Sète et de Gênes ainsi que le transport fluvial sur le Rhin étaient vitaux pour la Suisse.

La menace militaire étant moindre, Guisan avait le temps et le devoir d'aménager le Réduit.

Un réduit ne s'improvise pas, les Français, en Bretagne, et surtout les Allemands, dans le Tyrol (malgré les qualités de leurs techniciens), en ont fait l'expérience. Il n'est pas besoin de faire des études de haute stratégie pour comprendre cela: un touriste qui voyage à travers les Préalpes et les Alpes de Sargans à St. Maurice et poussant jusqu'au Grand-Saint-Bernard, s'apercevra, avec un peu de bon sens, qu'il y a peu de place pour concentrer de nombreuses troupes, en tenant compte qu'il faut et les loger et les nourrir, cela même en hiver. D'autre part, la faiblesse des effectifs de troupe mobilisée est compensée par la puissance de feu de l'artillerie de forteresse et la protection partielle propre aux zones fortifiées. Le développement des destructions préparées des axes utiles (ponts, tunnels, usines de production) à l'agresseur nécessitait aussi du temps.

Il est tout aussi évident que pour mener une bataille depuis le Réduit, il n'était pas possible d'y recevoir, en plus, des dizaines de milliers de réfugiés ou d'internés, alors que la population civile suisse se serait vue interdite les passages conduisant au Réduit.

Lorsque les militaires français et polonais ont été internés en Suisse après la victoire allemande, ils ont passé par le Jura et les troupes de Guderian se trouvaient sur leurs arrières. En matière de défense, il y avait une gêne certaine pour l'armée suisse qui avait ses voies de circulation, engorgées par 45'000 militaires étrangers et qui donnait ainsi une occasion de confusion qu'aurait pu saisir l'Allemagne, si elle en avait eu le besoin !

Sur la base des renseignements politiques, économiques et militaires et en vue de la réalisation toute pratique du Réduit, le général Guisan a opté pour une mise en place progressive de celui-ci. Outre les aménagements qu'il nécessitait, Guisan n'a pas perdu de vue l'effet de panique sur la population civile, si les troupes s'étaient repliées immédiatement dans le Réduit, lors de l'avancée allemande et de la défaite française. La meilleure solution était de maintenir des troupes à la frontière, de barrer les axes de pénétration vers l'intérieur du pays et de préparer la position des Alpes, flanquée par les forteresses de Sargans, de Saint-Maurice et du Gothard. La volonté de résister était patente. L'intention de Guisan était évidente: garder en mains les passages alpestres et mener, depuis le Réduit, un combat agressif sur le plateau.

Dans le contexte européen qui précède et en raison des mesures stratégiques prises par Guisan, parler de vide stratégique de juin 40 à juin est vide de sens.

1943, le Réduit a joué son rôle

Il est étonnant de découvrir l'acharnement de certains pour rechercher les défauts possibles de notre défense et le soin de ces mêmes personnes à ne pas mentionner, alors qu'un minimum d'objectivité le nécessiterait, les efforts militaires ayant porté entièrement leurs fruits. Restons avec le cas du Réduit. Durant les premiers mois de 1943, celui-ci a joué entièrement son rôle.

A la suite des revers subis par les forces allemandes en Afrique, l'OKW réactualisa ses dossiers pour une action contre la Suisse. Cette intervention contre notre pays est basée sur la quasi certitude allemande que l'Italie sera "éliminée" au courant de l'année 1943. L'invasion de la Sicile et du talon de la botte italienne s'annonçait. Les bombardements massifs du Brenner faisaient que la Wehrmacht accordait une importance accrue au Gothard et au Simplon. Le Brenner, voie unique pour les forces de l’Axe, n’aurait pas suffi à canaliser les mouvements nécessités par les troupes allemandes. En raison de la mobilisation totale de l'Allemagne, 40 divisions étaient disponibles pour un nouvel engagement. Dans le cas où la zone lombarde devenait zone de guerre, les Alpes suisses devenaient une position importante militairement parlant pour une Allemagne comptant sur son réduit dans les Alpes du Tyrol.

Le moral de l'armée suisse était bon à ce moment-là, car la population avait confiance en son armée, n'en déplaise à certains. Le général Guisan, le Conseil Fédéral, comme les Allemands et les Italiens, avaient la certitude justifiée que le Réduit pouvait tenir des mois, si nécessaire, et que les voies de communication, si convoitées, seraient détruites en cas d'agression.

Guisan et Pilet-Golaz

Guisan sait parler aux militaires et au peuple suisse. Pilet-Golaz sait parler aux diplomates et aux responsables de l'économie. Pilet-Golaz a une attitude distante et hautaine avec un esprit élitaire qui n'enlève rien à ses qualités pour la fonction qu'il occupe. Pilet-Golaz n'apprécie pas le chef des renseignements, le colonel Masson. Hausamann intrigue politiquement et utilise les renseignements pour influencer le haut commandement de l'armée.

Guisan n'en est pas dupe mais, sans appui politique fiable, il le garde. Hausamann ne se vante-t-il pas de concilier les milieux socialistes aux intérêts de la défense ? Pilet-Golaz et Guisan ont des caractères complètement opposés, mais, aux moments de crise, ils deviennent complémentaires: les sympathies ou antipathies ne se commandent pas, mais se maîtrisent. Le meilleur exemple en est au moment de l'armistice de 1940. Guisan parle aux Suisses, après que Pilet-Golaz se soit adressé aux pays étrangers.

Pilet-Golaz mesurait les menaces militaires contre la Suisse sur une échelle d'appréciation différente de celle de l'armée, mais il y a suffisamment d'éléments qui maintenant lui donnent tort quant à sa perception des évènements, sur le plan purement militaire. Il a eu, pour dénouer des situations critiques, de nombreux mérites qui n'ont pas été reconnus par les politiques de son temps, comme ceux qui leur ont succédé, mais ceci est une autre histoire et en aucun cas une raison de nier les compétences du général.

Plusieurs arguments ont préservé la Suisse de conflits armés sur son sol

Le général Guisan a gardé durant tout le conflit une vision globale de la situation internationale et helvétique. Le Conseil Fédéral n'a pas toujours transmis des informations importantes en sa possession au général et qui auraient pu modifier l'une ou l'autre de ses initiatives. Les intrigues Kobelt-Labhart n'ont pas été étrangères au climat de tension pouvant régner entre les politiques et l'armée. Guisan s'est donné les moyens de prendre des décisions hardies et d'assurer des risques parfois en accord avec le Conseil Fédéral, parfois sous sa seule responsabilité et cela malgré les nombreux adversaires qu'il a eus avant, pendant et après la Deuxième guerre mondiale. Subissant de son vivant les critiques, il a laissé la parole à ses subordonnés qui les exprimaient: il suffit de lire le volumineux “Rapport sur le service actif 39-45" remis à l'Assemblée Fédérale. C'est dire qu'il ne les craignait pas, car il savait qu'il était, de tous les généraux européens, le seul qui avait gagné la plus belle bataille qui mérite d'être gagnée: épargner la guerre à son pays. Ce succès aurait pu lui suffire, mais il a osé signaler les erreurs et les manques qu'il a constatés et formuler des propositions pour l'armée d'après-guerre dans son "Rapport", public et que chaque citoyen pouvait et peut consulter.

D'autre part, il n'a pas attendu le débat historique présent pour affirmer, lui-même dans ce même Rapport (p.6), que plusieurs arguments ont préservé la Suisse de la guerre, les nuances qu'il donne sur l'argument militaire méritent aussi votre attention:

"Dès le 30 août 1939, je compris que le rôle de l'Armée était d'offrir à chacun des partis belligérants un obstacle suffisant pour qu'ajoutant la force de l'argument militaire à celle des arguments politiques et économiques, elle décourageât tout dessein d'agression et assurât au pays une marge de sécurité aussi grande que possible."

Antoine Schülé

La Tourette, janvier 1995

Contact : antoine.schule@free.fr

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Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.

Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.

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