La langue française en Suisse romande.
Adrien Schülé de Villalba
Mis
en ligne par Antoine Schülé de Villalba
le
5 février 2018
Il s’agit du discours de réception de mon père à l’Académie de Bourges, dont la direction était assurée par le comte Penin de Jarrien, et présenté le 16 juin 1963. Depuis 1958, Adrien avait enfin pu reprendre ses activités préférées dans ce qui lui fut une nouvelle vie. Il m’a donné la passion de l’histoire et j’ai plaisir à partager sa communication qui diffère de la mienne que j’ai déjà mise en ligne. Les deux se complètent et lire l’une ne dispense pas de lire l’autre !
Le quart de la population de la Suisse est de langue française et c’est au nom mes confrères romands que je
vous salue très cordialement.
Louis Chazai écrivait dans la Revue
Indépendante : “Nous sommes au fond, les mêmes fils
d’une même patrie spirituelle et nous avons pour mission de
conduire à bon port, en dépit des tempêtes, des courants et des
récifs, le navire qui porte dans tous les pays du monde l’âme
même de la France.”
En effet, le prestige romand, dans la
Confédération helvétique, fut très souvent conditionné par le
rayonnement intellectuel, politique et social de la France dans le
monde : votre pays source de notre culture et de notre moyen
d’expression n’est pas sans répercussion sur nous.
Nos yeux, nos pensées se dirigent vers vos
Académies, vers la France, Etat qui pourrait se croire à jamais
promu au rôle de grandes puissances et de flambeau de la
civilisation, tant ont été et sont brillantes son histoire et sa
culture. Dans l’aire de cette communauté linguistique à laquelle
nous sommes intégrés bon gré, mal gré, et, même si les cantons
romands ont poursuivi, dans des mesures différentes, la recherche
d’un mode d’expression qui leur soit propre, ils ont tous
bénéficié nécessairement du rayonnement culturel de Paris. Ces
apports nous sont encore nécessaires, indispensables pour résister
à une influence alémanique et germanique toujours plus menaçante.
Il est inutile de rappeler que nous devons tout
ce que nous avons de meilleur à la France.
Nous pensons et ne doutons pas que, malgré les
guerres, les crises de tous genres qui vous atteignent parfois et
grâce à l’élite intellectuelle française qui a le sens de
l’intérêt national, la France puisse être toujours promise à de
grandes destinées.
Nous croyons que la “fameuse mission
civilisatrice ” de la France conservera tout son sens et
toute sa valeur.
Notre mission, n’est-elle pas animée par le
même sentiment réconfortant de contribuer à l’élévation morale
et intellectuelle de nos pays et d’affirmer notre présence dans
l’effort qu’accomplit l’humanité pour atteindre sa haute
destinée ,sous la protection de Dieu tout puissant !
Et maintenant, vous permettrez que j’entre dans
le vif du sujet. Comme Péguy, je puis dire : “O mes
pères, quand je suis venu à Paris avec vos mains et votre accent,
j’étais aussi affolé qu’un mouton qui descend de la montagne.
Mais je ne suis pas un étranger là où des noms qui ressemblent au
mien sont inscrits sur les pierres tombales. Et si vous n’entendez
pas que le bruit de mon bâton sur la route, moi je m’entends
traînant un chœur de voix provinciales.”
En France, des voix autorisées ont dénoncé à
plusieurs reprises les périls auxquels est exposée la langue
française, non seulement menacée par la poussée des langues
étrangères, mais victime d’un abâtardissement qui n’a rien de
commun avec l’évolution naturelle et souhaitable de toute langue
vivante. Il en est de même en Suisse romande. La Suisse est une Confédération de 22 cantons
(Etats) autonomes, préfiguration des Etats-Unis d’Europe. Deux
éléments ont contraint la Suisse à la création de petits Etats :
Dans la montagne, l’isolement géographique des vallées alpestres
a provoqué la constitution de républiques paysannes; sur le
plateau, la force d’attraction des villes a conduit à la création
de républiques urbaines. Que ces petites républiques (où l’on
parle quatre langues officielles et divers patois) aient pu affirmer
leur indépendance et la maintenir depuis la disparition de la
féodalité jusqu’à nos jours, au milieu d’un monde de grandes
puissances, est une des choses étonnantes de l’histoire
universelle. Par l’affirmation de leur indépendance politique, les
cantons ont pu défendre et développer leur originalité spirituelle
et, de ce fait, la vie intellectuelle et culturelle de notre pays
s’est extraordinairement enrichie. Autant de républiques suisses,
autant de centres de culture dont chacun peut offrir ses éléments
spirituels originaux et contribuer au bien général dans sa volonté
de travailler à un idéal commun.
Origines de la langue française
Les deux premiers textes connus en langue
française sont : le serment prononcé à Strasbourg en 842 par Louis
Le Germanique; puis en 881, un chant d’église en quatorze
versets, la cantilène de Sainte Eulalie. En 813, le concile de Tours
décréta qu’à l’avenir les prêtres feraient leurs sermons en
français (lingua romana rustica ). La littérature est encore
toute latine. Par les Croisades, les peuples se trouvent mêlés
et les chansons de geste se répandent dans les pays de langue
française. Leurs textes supposent un art conscient et savant, la
pensée d’un écrivain qui choisit et ordonne. Les chansons de geste chantent des héros qui
étaient les protecteurs d’églises glorieuses, où l’on gardait
leur tombeau ou des reliques. Ces églises étaient des étapes sur
leurs chemins qui menaient à des pèlerinages célèbres. Les
chansons de geste ont été composées par des gens d’église, par
des clercs ou pour des clercs. Elles divertissaient et édifiaient
les pèlerins, qui faisaient halte à l’église. Elles ont été
écrites par des gens de métier pour un but précis. Ainsi, dès son
origine la littérature française est une littérature. Elle n’est
pas une sorte d’œuvre collective et instinctive, elle témoigne
d’une pensée réfléchie et d’un art calculé et elle est, pour
l’essentiel, française, écrite par des gens de France pour des
publics de France. Cette littérature est pénétrée d’une foi
simple et sûre. Les règles de vie sont inscrites dans les règles
que donne l’Eglise ; et l’au-delà est enfermé tout entier
dans les promesses du paradis et les menaces de l’enfer. A cette
foi religieuse se joint l’esprit chevaleresque. Ce n’est pas un
idéal subtil ; il s’enferme dans le respect d’une
hiérarchie fondée sur la naissance (le lignage), sur l’honneur
qui lie le vassal (l’homme lige) à son suzerain, sur le respect de
“dames” et le culte de la dame que l’on a élue
pour l’aimer. Cet esprit de foi religieuse et de chevalerie
donne déjà à toute cette littérature un caractère national. Bien
que la France soit morcelée en provinces qui s’ignorent ou
guerroient entre elles, il n’y a guère littératures locales. Tout
ce qui est écrit en langue d’oïl peut être goûté par tous les
pays de langue d’oïl. Les exploits de Roland (1098) et les farces
de Renart sont goûtées par les mêmes publics Dans ces chansons, il faut combattre pour son
Dieu, contre l’infidèle. Pour Dieu et pour son honneur, il faut
être preux. Puissions-nous encore nous inspirer de ces grandes
fresques d’héroïsme !
La haute vallée du Rhône et les vallées
latérales qui descendent au fleuve constituent l’exact territoire
dévolu à un petit peuple. Par ses portes et ses fenêtres, le
Valais communique avec le Nord et le Midi, l’Est et l’Ouest. En jetant un coup d’œil sur l’architecture
qui est l’art le plus révélateur, on verra qu’à des données
autonomes s’ajoutent les apports de la France et de l’Italie, de
la Suisse alémanique, voire de l’Orient. Les langues sont
diverses, les sangs assez mêlés et l’histoire compliquée. Le phénomène de la formation d’une langue
nouvelle, le roman, nous pouvons le suivre ici comme dans toute
l’Helvétie, comme dans toutes les Gaules. Les dialectes romans du
Valais appartiennent au même groupe que les dialectes savoyards, le
groupe des patois franco-provençaux (nord du Dauphiné, l’est du
Lyonnais, la Savoie, la vallée d’Aoste, la Suisse française, la
Bresse et le sud de la Franche-Comté). Ces patois sont encore vivants dans de nombreuses
régions du Valais romand, les enfants apprennent le français à
l’école. Le Valais romain appartiendra aux royaumes
successifs de Bourgogne. Dès le XVIe siècle, les
engagements des soldats et des officiers valaisans en France sont
constants et l’influence de la France se maintiendra. La langue des
petits salons sédunois, sierrois, de St. Maurice et de Loèche sera
la langue de la cour française. De 1798 à 1813, le Valais devient province
française (1810, Département du Simplon). A partir de 1844, le français et l’allemand
(de Sierre au Gothard) sont considérés comme langues nationales. Le patois est de moins en moins parlé, le
français gagne du terrain.
Le français en pays de Vaud
Toutes les régions de la Suisse romande ont un
passé différent. Le Vaudois est, dit-on, un Savoyard, - certains
disent un Bourguignon - mâtiné de Bernois qui essaie de parler le
français. Avec la conquête romaine, le gallo-romain devint
la langue du pays et le latin fut enseigné dans les écoles
d’Aventicum (Avenches, la capitale de l’Helvétie romaine qui
comptait 60 000 habitants). La chute de l’empire, l’arrivée des
Burgondes et des Francs “ces bandes chevelues de géants
voraces” (selon le mot de Sidoine Apollinaire, évêque
de Lyon) introduisirent quantité de mots germaniques comme en Gaule
voisine. Nous avons une idée du latin d’alors par la chronique de
Marius, le savant évêque d’Avenches. La domination de la Savoie (1230) fit que le
français devint, dès le XIIe siècle, la langue des
actes officiels. Mais cette langue était encore en formation et
avait ici, comme en France, bien des difficultés à surmonter.
C’était un ensemble de dialectes, différant souvent par leurs
nuances de contrée en contrée. Au Pays de Vaud, elle produisit des
chroniques, comme celles de Bagnyon qui précise que son français
est incorrect, son langage rude et grossier. La vie de Louis de
Savoie par Catherine de Saulx a plus de charme par sa candeur. Par
contre le normand Martin Le Franc est l’auteur d’une prose alerte
et riche, de phrases bien construites. Quant à Othon de Grandson, il
passa une grande partie de son existence à l’étranger. Les Vaudois eurent une langue souvent incorrecte,
riche en provincialisme mais pittoresque, ainsi Pierrefleur et Viret
le réformateur qui ne dédaignaient pas l’emploi du patois. La
Réforme eut cependant une influence incontestable au point de vue
linguistique. Jusqu’alors notre français était un jargon où
l’Ile de France, la Savoie, la Bourgogne – nous avons encore une
quantité de mots communs avec l’une ou l’autre de ces deux
provinces – et l’Allemagne étaient également représentées.
Sans étouffer nos dialectes, la Réforme amena avec Théodore de
Bèze et d’autres, le souci d’une langue plus pure,
l’établissement de réfugiés exerça une véritable emprise. Les
nécessités de la prédication, des discussions théologiques
développèrent chez nous une langue plus claire, plus logique, sinon
élégante et pittoresque.
Depuis 1536, les Bernois occupèrent le pays. Le
français demeura cependant la langue de l’Eglise, de l’école,
de la vie publique et privée. Le français jouissait à Berne de son
prestige de langue universelle, parlée aussi bien à la cour de
Prusse qu’à celle de Russie. Rentrées du service de France, les
aristocrates bernois parlaient le français. Et si vous voulez, au
XVIIe siècle, trouver en Suisse romande des écrivains
d’un style élégant et pur (à part Rousseau qui était plus
Français que Suisse et Mme de Charrière, qui était Hollandaise),
lisez les oeuvres d’authentiques bernois tels de Sigismond de
Lerber, de Sinner de Ballaigues, Vincent de Tscharner, de Bonstetten,
Béat de Muralt, etc.).
Il y eut l’influence de nombreux français qui
séjournèrent sur les rives lémaniques. Gibbon a relevé que
l’esprit de Voltaire, sa table et son théâtre contribuèrent à
raffiner et à polir les mœurs des Lausannois. Ce fut l’ère des
académies de beaux esprits. : l’abbé Raynal, Suzanne Curchod
qui contribua à faire fleurir toute une littérature inspirée de
l’Hôtel de Rambouillet et de l’Astrée. Nous avons toujours subi
l’influence de Paris (sur le plan culturel et politique) avec un
demi-siècle de retard. L’Encyclopédie d’Yverdon et les romans
de Mme de Montolieu en sont des exemples.
Alexandre Vinet eut le grand mérite de donner à
notre langue une attention soutenue et perspicace. Persuadé que le
génie de la langue est celui du peuple qui l’a formée, il donnait
la plus grande importance à son étude. Il était persuadé que dans
l’enseignement secondaire l’étude du français devait être
primordiale et approfondie. La grammaire, pour lui, se plaçait entre
la philosophie et les arts du goût. “Une langue parfaite
serait la vérité même. Des négligences de style ne sont fautes
vénielles, elles ont une importance essentielle car la corruption de
la langue est toujours morale.”. Pour Vinet, la langue
est ainsi que la foi, le bien le plus précieux.
Philippe Godet a remarqué que chez les Vaudois,
rien n’affecte des contours trop accusés, que notre langue a de
pittoresques et de délicieux artifices de clair-obscur et de
sous-entendus. Il est difficile sans doute de tracer un portrait
parfaitement exact du caractère vaudois et la langue est
l’expression du caractère d’un peuple. Notre pays a produit les
héros de Benjamin Vallotton (le sergent Bataillard et le commissaire
Potterat) mais aussi Davel, Vinet, Warnery, Charles Secrétan ou
Juste Olivier, des poètes, des idéalistes.
Le Vaudois affectionne les formes indéfinies,
les formules indéfinies, négatives ou dilatoires : “On
a bien le temps, on verra. On verra voir venir.” D’un
avare, il dira : “Il n’est pas très généreux.”,
d’un homme fortuné, “Il n’est pas pauvre.” ou “Il
y en a de plus pauvre que lui.” Au tribunal, il
s’agissait de savoir si un accusé avait été en état
d’ébriété et les témoins d’affirmer : “Oh !
vous savez, pour dire qu’il était ivre, on peut pas dire on
n’a pas bien fait attention on
pensait pas qu’on aurait à venir à témoigner, on a pas tant
l’habitude de la justice Il
avait bien bu un verre comme tout le monde Ouais,
il branlait bien un petit peumais
vous savez”.
Depuis cinquante ans, il y eut en pays vaudois
une évolution dans le domaine des lettres. Ramuz, Edmond Gilliard
(mon ancien maître), Paul Budry, Morax, Cingria, Ansermet, Piachaud,
Auberjenois, Fernand Chavannes et quelques autres forment l’équipe
des Cahiers vaudois et se préoccupent de donner à la langue
une importance nouvelle. Ils ont donné à plusieurs le goût et le
sens du style. Il est certain que, depuis eux, nos écrivains ont
plus de couleur, de force, de sensibilité.
Ramuz dit du français vaudois : “Les
Vaudois ont abandonné le patois sous l’influence de l’école,
comme d’autres provinces, mais ils n’ont pas perdu leur accent,
et ils parlent avec l’accent vaudois un certain français redevenu
très authentiquement vaudois, plein de tournures, de mots à eux et,
par rapport au français de l’école, plein de fautes. C’est ce
parler vaudois qui est la vraie langue des Vaudois, le français
qu’on leur apprend à l’école est pour eux une langue morte
qu’ils ne parviennent pas à parler correctement et qui leur
demeure étrangère. Nous avons deux langues. Une qui passe pour la
bonne, mais dont nous nous servons mal, parce qu’elle n’est pas à
nous, l’autre soi-disant pleine de fautes mais dont nous nous
servons bien, parce qu’elle est à nous.”.
Edmond Gilliard proclame, lui, que notre langue
est le français : “Le français, c’est ma langue à
moi, je n’en ai qu’une, je ne puis en avoir qu’une, je n’en
aime qu’une, je n’en vis qu’une; c’est la langue de ma
terre, c’est ma langue d’instinct, c’est ma substance, c’est
celle par qui s’affirme que je suis d’un pays, le mien; que
je suis une personne, moi. Notre langue est le français de France et
de chez nous, un instrument de travail agricole, un outil de labour.
Langue de producteurs, de cultivateurs, et non de revendeurs.”
Gilliard qualifiait de “faux, chez, nous, la pastorale, la
littérature champêtre, la littérature du monsieur qui villégiature
aux champs et celle du paysan qui s’endimanche pour la ville.”.
Gilliard va jusqu’à dire que notre devoir
national suisse nous impose à nous Vaudois, le plus sacré respect
de la parole française.
Le parler vaudois est bâtard. Il n’a ni la
noblesse du patois autochtone, ni la clarté logique du français. Il
est pétri de germanismes et de solécismes.
Eugène Rambert le tolérait : «Il
est une foule d’histoires qui, pour avoir leur sel, demandent à
être racontées dans cette langue et dans aucune autre.».
Le parler vaudois a de vieux mots qui chassent
les idées noires, qui sont réfractaires aux admirations niaises et
au snobisme prétentieux : bourgater, trivougnée, rapicoler,
boutefas, étertir, s’aguiller, bricelet, pive, tavillon, motzon,
gonfle (congère), etc. ; pour désigner des défauts :
bedoume (idiot), batoille (bavard), piapia ( ), nianiou (nigaud),
taborgnau (maladroit), bobet (sot), belaud (lourdaud), crazet
(petit), bottatzon, quenoyon, piorne, etc. de nombreuses personnes
font la guerre aux accents vaudois, valaisans, genevois, etc. qui ont
autant de saveur et de raison d’être que l’accent bourguignon ou
toulousain ou marseillais. Tout est affaire de mesure et de
circonstance.
Je ne parlerai pas de l’influence de l’argot,
du jargon sportif, de l’anglomanie, de l’influence germanique sur
notre langue. Je pense que la défense et l’illustration du
français sont la mission de tous ceux qui parlent et écrivent, de
tous ceux qui sont soucieux de l’avenir de leur langue et du destin
de leur canton. Il n’y a pas d’instrument plus fin, plu souple,
plus subtil et partant plus précis, mais aussi plus délicat que
notre langue française. Il ne s’agit pas de franciser notre
pensée, ni d’abandonner nos particularités, mais de revêtir
cette pensée d’une forme française. Dans la mesure où nous y
parviendrons, nous remplirons notre mission de canton romand.
Genève
De Vaud, passons à Genève qui est le plus
français des cantons suisses.
Le Genevois veut être indépendant et libre dans
son langage, comme il l’est dans ses lois. Je me bornerais à citer
l’intervention énergique de M. Plud’hun (Louis Warin, professeur
à la faculté des lettres, au début de notre siècle), en faveur du
français de France. Sa brochure «Parlons
français, quelques remarques sur la langue et la
prononciation» parut en 1904. Elle fit beaucoup de bruit
et en fait encore et reste une source de discussions passionnées
(Philippe Godet, Albert Bonnard, etc.). Il y déclare : “Le
français dont l’usage s’impose, c’est, selon nous
(Plud’hun), le français de France ou plus exactement tout moyen
d’expression qui rentre assez dans les habitudes générales de cet
idiome pour que, dans son emploi, il ne puisse résulter aucune
entrave dans l’échange des idées, qui est la mission de notre
langue. ”.
Quelques exemples donnés par lui :
«Ne pas dire : Dire :
Traverser le pont passer le pont
Tracer un mot biffer un mot
Le but est rempli le but est atteint
Je m’étonne s'il viendra je serais curieux de savoir s’il viendra
Je m’en inquiéterai je m’en occuperai
Il a marié une institutrice il a épousé
Faire chercher le médecin appeler le
Son doigt amasse son doigt s’enflamme
La conduite qu’il a menée qu’il a tenue
Il se mine il se ronge
L’affaire est bouclée .décidée
Le thé est tiré le thé est fait
Il ne peut s’en ravoir il n’en revient pas.»
La brochure de Plud’hun contient ainsi des
centaines de locutions vicieuses que l’on retrouve dans les cantons
romands. Elle rend de grands services aux maîtres de français.
Le français de France est certainement le bien
précieux d’une vaste communauté à laquelle nous appartenons.
Nous ne pouvons nous en retrancher, ce serait mettre en péril notre
culture, et nous abandonner au hasard, avec tous ses risques, dans
l’affirmation même de notre personnalité nationale. Dans le
genevois, comme dans le français du canton de Vaud, de Neuchâtel,
de Fribourg, du Valais ou du Jura bernois, comme dans les provinces
de France, de la Belgique ou du Canada, il faut déplorer la
pauvreté, l’inefficacité de nos expressions locales, les tours
vicieux, les phrases qu’on ne voit pas finir, le vague,
l’à-peu-près, la confusion, les adjectifs et les noms détournés
de leur sens véritable, l’hésitation de la parole, sa lenteur, sa
lourdeur.
Le français en pays de Fribourg
Trait d’union germano-latin, Fribourg se
distingue et se trouve séparé de ses voisins par sa situation.
Marche frontière où s’affrontent deux langues, il participe à
deux civilisations. Au cours de son histoire, il sera constamment
disputé, tiraillé entre les deux influences : allemande et
romane. Une sympathie hésitante l’attire vers le Sud; des
habitudes, des traditions, des amitiés voire des intérêts le
retiennent vers le Nord. Plutôt que de se laisser entraîner, il
demeure entre deux courants et leur résiste à tous deux. Au
Français, il donne l’impression d’une seigneurie oubliée par la
ruine du Saint Empire féodal. Mais le Germain qui, venant du Nord,
passe la Sarine, s’arrête surpris : pour lui, c’est déjà
la latinité. Gonzague de Reynold écrit dans “Cités et
pays suisses” : “Mariant les rêves
embrumés du Nord aux chaudes couleurs du Midi, Fribourg, Sienne
helvétique, notre Bruges, notre Assise, est un jalon prestigieux sur
la route éblouissante et royale qui relie la Nuithonie à Rome, à
la latinité.” et “On voyage volontiers en
Suisse, on ne s’arrête pas à Fribourg, on y vit.” ou
encore «On aime Berne comme on aime une épopée ;
Genève comme on aime la science ; Bâle, comme on aime à
feuilleter un livre latin d’Erasme, illustré par Urs Graf ou par
Holbein ; on chérit Fribourg comme une aïeule qui, le soir,
aux enfants raconte, près du feu, une histoire de sa jeunesse”
Sa population primitive est mêlée, composite et
bilingue dès l’origine : colons alamans et gallo-burgondes
coudoient les hommes de Souabe, qui suivirent le duc de Zaehringen
fondateur de Fribourg. La prédominance des Romands sur les Alémanes
s’affirme dès le XIIIe siècle. La population parle un
français mâtiné de patois, qui permet aux fidèles de comprendre
saint Vincent Ferrier, lorsqu’il prêcha le carême à Fribourg en
1404. Le grand dominicain s’exprimait en dialecte limousin ou
auvergnat qui, se rapprochant assez de l’idiome en usage, était
accessible à ses nombreux auditeurs. La Constitution ou
Lettres des Bannerets de 1404 est entièrement libellée en
langue d’oïl. C’est à ce moment qu’apparaît le premier poète
fribourgeois : Petermann Cudrefin, chancelier de Fribourg. Outre
la rédaction du grand Livre des bourgeois et la traduction
romane du Miroir de Souabe, on lui doit un opuscule, non dénué
de charme : Ly roman de vraye amor, composé vers 1426.
De 1481 à 1830, la langue allemande a tendance à dominer. La
Constitution de 1830 porte en son article 15 : “ La
langue française est la langue du gouvernement.”
A Fribourg comme dans toute la Romandie, le
français est une langue d’emprunt, il nous vient de la douce
France. Au demeurant les rapports littéraires et culturels de la
Suisse romande avec sa grande voisine sont déterminés par cette
communauté linguistique.
L’université de Fribourg fondée en 1889 a une
chaire de littérature confiée par tradition à un français (à
Lausanne également, actuellement Pierre-Henri Simon, critique et
romancier).
Fribourg a eu et a des écrivains qui manient
élégamment le français, notre langue, et font bonne figure dans
l’histoire des lettres romandes. Je cite : Etienne Eggis (un
précurseur), Sciobéret, Bornet, Glasson, Alexandre Daguet, Tissot,
René de Weck, Pierre Verdon, fondateur de la Revue de Fribourg,
Henri Bise, un styliste raffiné, Robert Loup, Paul Bondallaz, Pierre
Bise, Hubert Gremaud, Auguste Overney, Clément Fontaine, Albert
Schmidt, Eric E. Thilo, Eléonore Niquille, Paul Thierrin, l’abbé
Ernest Dutoit, critique de grande classe, Gaston Castella, Joseph
Jordan et enfin le comte Gonzague de Reynold, le châtelain de
Cressier, grand prix Schiller 1955, tient le haut du pavé.
Poète d’un puissant lyrisme, historien apte aux vastes synthèses,
prosateur qui a le don des images et un sens inégalable de la
langue, l’auteur de “Cités et pays suisses” et de
centaines d’ouvrages traduits en de nombreuses langues, est sans
contredit le plus grand écrivain de Fribourg
et de toute la Romandie. Gonzague de Reynold cumule les titres et les
honneurs. Relevons seulement : Institut de France, Académie
royale de Belgique, Académie d’histoire de Buenos Aires, Académie
de Bourges (président d’honneur), de Besançon, Mâcon, Savoie,
Académie rhodanienne des lettres, président d’honneur de l’Union
culturelle française, etc.
L’auteur du “Chant de notre Rhône”
nous rappelle que le français est de noble lignage.
“Dans chacune de nos phrases passe un
peu de l’orgueil de Rome, et un peu de grâce d’Athènes et un
peu de la farouche sauvagerie des Francs. Pour ceux qui les
comprennent et les connaissent, chacun de nos mots porte de la
gloire, de l’héroïsme, de la beauté. Les uns ont connu les
livres de César, les autres la bouche de Charlemagne. Nos paladins
ont été quérir ceux-ci en Palestine et nos pères, pour nous
rapporter ceux-là, ont dépouillé l’Italie de ses grâces et la
Castille de ses fiertés.”1
Ce prestigieux passé doit nous engager “à
aimer plus encore, dans sa rigueur comme dans sa beauté, cet idiome
de raison et de clarté qui relie Fribourg à la pensée et aux
terres d’Occident et qui l’a oint pour sa mission.”2
Neuchâtel
Le problème de la langue française et de sa
conservation se pose, dans le canton de Neuchâtel, de la même
manière que dans tous les autres cantons romands, par opposition au
régime du bilinguisme officiel qui a force de loi en Valais, à
Fribourg et à Berne. Le français est donc chez nous, en vertu de la
constitution, l’unique langue d’Etat, de la politique, de
l’administration, de l’école.Si nous nous reportons à 500 ans en arrière ou
même davantage, force nous est bien de constater qu’en ce qui
concerne tout au moins la langue écrite, les usages de
l’Ile-de-France s’imposaient déjà chez nous avec la même
autorité qu’au XXe siècle.Une des plus anciennes chroniques rédigées en
français (vers 1486) est intitulée : Les entreprises du
duc de Bourgogne contre les Suisses. Trois chartes datées
respectivement de 1265, 1267, 1268 sont parmi les documents les plus
anciens que l’on ait consignés en langue vulgaire (dialecte
franco-provençal). Les comtes de Neuchâtel du XVe siècle
encore qu’issus de la maison de Fribourg-en-Brisgau, passent le
meilleur de leur temps à la cour de Jean sans Peur, de Philippe le
Bon et de Charles-le-Téméraire. Ils en rapportent une assez riche
bibliothèque d’ouvrages à la mode parmi les grands seigneurs
français de leur époque. La catastrophe de Nancy n’arrête pas
cette évolution, car Philippe de Hochberg qui a épousé Marie de
Savoie, nièce de Louis XI, passera au service de ce profond
politique, pour devenir successivement maréchal de Bourgogne, comme
l’avait été son grand-oncle, Jean de Fribourg, puis sénéchal de
Provence. L’année qui suivit son décès, sa fille Jeanne,
héritière du comté, épousera Louis d’Orléans-Longueville,
arrière-petit-fils de Dunois.
Le 4 novembre 1530, à une majorité de dix-huit
voix contre dix-sept, la bourgeoisie de Neuchâtel abolissait la
messe et adoptait la Réformation que lui avait apportée le
Dauphinois Guillaume Farel, ancien régent de Sorbonne. On ne saurait
exagérer l’importance de ce grand événement politico-religieux
en ce qui concerne la fixation de la langue parlée en suisse
romande. Le français remplaça le latin dans tous les actes du culte
mais, comme bien on pense, il s’agissait d’un français
littéraire, car ce n’est pas dans leur dialecte local que les
Picards Jean Calvin et Olivétan, les Dauphinois Guillaume Farel et
Antoine Froment, les Lyonnais Antoine Marcourt et Pierre de Vingle,
le Bourguignon Théodore de Bèze eussent pu endoctriner leurs
ouailles de Genève, du Pays de Vaud et de Neuchâtel. Dès 1535, Pierre de Vingle fait imprimer à
Neuchâtel la Bible dite de Serrières, version due à
l’humaniste Olivétan. Quelques années plus tard, les fidèles
chanteront les psaumes dans l’admirable langue de Clément Marot.
Un premier foyer de culture est fondé par le grammairien et
pédagogue normand Mathurin Cordier. Des siècles durant, nos ancêtres avaient
entretenu des relations de plus en plus étroites et nombreuses avec
la Franche-Comté, alors que Vaudois et Genevois se tournaient vers
Chambéry et Lyon.
Les Neuchâtelois sont nombreux à se rendre à
la cour de France, au service de leurs princes de la maison
Orléans-Longueville ou à s’engager sous les bannières des
derniers Valois et des premiers Bourbons. L’école de Droit
d’Orléans en accueille un certain nombre de même que la faculté
protestante de Saumur sous le régime de l’édit de Nantes. La
révocation par Louis XIV de cet acte de tolérance se traduisit par
une immigration d’éléments français de haute qualité, issus
pour la plupart du Languedoc, du Gévaudan, du Rouergue et du
Périgord. Les premiers princes de la dynastie de
Hohenzollern envoyèrent à Neuchâtel des calvinistes français
émigrés à Berlin, comme le général baron de Langes de Lubières,
Paul de Froment, né à Uzès en 1664, Philippe Bruey de Bézuc, de
même origine et Jean de Natalis, de Montauban. Jean-Jacques Rousseau qui, à l’occasion de son
séjour à Môtiers, a bien connu les mœurs de ce pays dit dans sa
Lettre à d’Alembert sur les spectacles : «Ils ont
des livres utiles et sont passablement instruits.». Eddy Bauer s’exprime comme suit au sujet de la
défense du français : «Nous sommes persuadés de
faire œuvre de bon Suisse en défendant la cause de la culture
française. Si elle dépérissait chez nous, notre contribution à la
vie fédérale et à l’œuvre helvétique serait cruellement
affectée. Que l’on ne nous fasse pas dire que nous plaidons la
cause d’une vaine rhétorique à l’encontre des disciplines
scientifiques. Il est clair qu’il faut faire aux mathématiques, à
la physique, à la chimie, à la biologie dans nos auditoires la
large part qui leur revient. Mais on la leur ferait en vain, si nos
jeunes gens ne disposaient pas d’une langue correcte, précise et
nuancée pour s’instruire. Le mot étant le véhicule de la pensée,
les études de lettres doivent conserver leur situation, à la base
de l’enseignement.»
Quoique l’accent de Genève ne soit pas celui
du canton de Vaud (chaque canton n’a-t-il pas son accent ?) et
que le patois du Valais relève du groupe d’Oc, alors que celui du
Jura bernois appartient au groupe d’Oïl, la seule unité profonde
de la Suisse romande réside dans sa langue. Le développement des
moyens de communication a presque éliminé les différences
d’expression et l’on peut en somme parler d’un style romand. La
crise du français est la même, grosso modo, de Genève à
Porrentruy. Cependant, des nuances subsistent, dues à la géographie
et à l’histoire dont les constantes résistent au nivellement
moderne. Placé au tournant de la chaîne du Jura, à
l’endroit où elle s’incurve pour éviter les Vosges et pour
gagner la partie germanique de son domaine, le Jura bernois est
essentiellement jurassien. Le pays était habité avant la conquête romaine
(58 av. J.-C.) par des Celtes qui avaient noms Rauraques et
Sequanais. Les comtes d’Alsace eurent des droits sur le Jura
bernois avant le prince évêque de Bâle (qui reçut l’appui de
Rodolphe 1er).
Le problème du français se présente dans le
Jura comme dans le canton de Fribourg et nous nous en tiendrons à
quelques remarques. Il faut noter qu’actuellement le Jura bernois
désire se séparer de Berne3.
En 1813, ce pays latin a été malheureusement incorporé à Berne
(alémanique et protestant). Dans divers cantons romands, on parle de
supprimer l’étude du latin; dans le Jura bernois, M. Charles
Beuchat prétend : «Notre langue descend du latin et
aucun intellectuel raisonnable, qui s’est donné la peine d’étudier
le français à fond, ne le niera. Pensez-vous alors que la
connaissance de cette langue mère ne contribuera pas, dans une
proportion énorme, à l’enrichissement de notre vocabulaire, à
l’emploi du terme juste, et qu’elle ne permettra pas d’aller
plus avant dans les secrets de notre langue française ? Et je
ne dis rien de ce développement de la logique, sans lequel personne
ne peut espérer réussir en latin.».
Le français chez nous comme à Genève est
délicat, exigeant, capricieux même. Il réclame un effort constant,
d’autant plus que, placés dans un pays de la Marche, à la
frontière des langues, nous devons nous défendre sans cesse contre
des périls sans cesse renaissants. Le français est une conquête,
une quête perpétuelle, toujours à recommencer et qui exige de
chacun un effort de tous les instants. Le français fédéral (celui
de l’administration de la capitale à Berne), ce pur produit
helvétique, les patois allemands s’attaquent à notre langue qu’il
faut défendre constamment. Il est juste de remarquer que le Suisse
allemand apprend volontiers le français, tandis que le Romand n’est
guère disposé à apprendre l’allemand (qu’il confond souvent
avec le suisse allemand, si lourd, si guttural, si laid !). La
situation spéciale dans laquelle nous nous trouvons, ce devoir à la
fois d’assimiler les immigrés et aussi de renforcer chez les
autochtones une formation linguistique française, pour qu’ils
résistent aux tournures germaniques en tenant en compte des
difficultés provenant du tempérament, des habitudes, des influences
contraires et pernicieuses, exigent attention et effort de tous ceux
qui savent que notre langue est le plus précieux des biens et notre
raison d’être. Il est nécessaire que notre langue et notre
culture soient fortes, vivantes, qu’elles rayonnent, qu’elles
attirent et retiennent l’intérêt. Une langue qui ne songe qu’à
se défendre est déjà à demi-condamnée. Pour se défendre, il est
indispensable qu’elle s’illustre.
Paris, capitale de la langue et le capital culturel romand.
« Notre minorité romande - conseille Emile Thilo - doit garder avec un soin particulièrement
jaloux son idiome; elle ne peut le purifier, le raviver,
l’enrichir qu’à la source même d’où il provient et qui
continue à jaillir claire et vive non loin d’elle.».
Lorsque Ramuz, tout ancré qu’il est à la glèbe natale, atteste
que notre «capitale de langue ne peut être que Paris»,
il nous remémore que le français résulte de la grande tradition
latine et méditerranéenne et que Paris est notre pôle spirituel
comme celui de tout le domaine français. «Par le nombre et l’importance des
ouvrages, la langue française est - selon Duhamel - la
première des langues dites romanes. Elle porte dans sa substance
l’essentiel de l’hellénisme et de la latinité, c’est-à-dire
les éléments des deux langues anciennes qui restent au principe de
la civilisation occidentale.»
En guise d’intermède, je vous rappelle les
dates de fondations de diverses Académies : 1200 Université
de Paris; 1214 Université d’Oxford; 1229 Université de Toulouse; 1459 Université de Bâle; 1463 Académie de Bourges; 1538 Académie de Lausanne; 1559 Académie de Genève; 1582 Collège St. Michel, Fribourg; 1755 Cours académiques de Fribourg; 1889 Académie de Fribourg; 1840 et 1886 Université de Neuchâtel.
Dates importantes pour la langue française en Suisse romande :
1230 Pierre de Savoie s’empare du Pays de Vaud
et le conserve jusqu’en 1536;
1275 La cathédrale de Lausanne est consacrée
en présence du Pape Grégoire X et de Rodolphe de Habsbourg
1509-1564 Calvin
1516 Paix perpétuelle des Confédérés avec la
France
1685 Arrivée des Huguenots chassés de France
1798-1803 Occupation de la Suisse par la France.
Il serait injuste de ne pas relever dans ce travail les noms d’écrivains français qui ont séjourné en Suisse et ont fait connaître notre pays :
Il serait injuste de ne pas relever dans ce travail les noms d’écrivains français qui ont séjourné en Suisse et ont fait connaître notre pays :
Août 1557 Du Bellay, ami de Ronsard, découvre
les Grisons
Octobre 1580 Montaigne est à Baden
1759 Rousseau découvre les montagnes suisses
1764 chevalier du Boufflers, hôte de
l’ambassade de France à Soleure
1768-1848 Chateaubriand (St. Gothard)
1798-1874 Michelet
1784 André Chénier, Porrentruy
1799-1850 Balzac
1804-1876 Georges Sand
1811-1872 Théophile Gauthier
1811-1872 Théophile Gauthier
1874 Flaubert (Righi)
1877 Maupassant aux eaux de Loèche
1885 Alphonse Daudet qui a écrit ces lignes :«Les ascensions ? Rien de plus
facile. Les crevasses ? Rien de moins dangereux. Que par
malchance, on y tombe: vous tombez sur la neige, Monsieur
Tartarin, et vous ne vous faites pas de mal, il y a toujours, en bas,
au fond, un portier, un chasseur, quelqu’un qui vous relève, vous
brosse, vous secoue et gracieusement s’informe : Monsieur, n’a
pas de bagages ?» dans Tartarin sur les Alpes.
Il faut signaler également l’influence du
service étranger sur la langue française en Suisse : «Deux
millions de soldats, soixante-dix mille officiers, sept cents
généraux, voilà ce qu’en trois siècles la Suisse a donné à
l’Europe. Quelle évocation ! Seules, les hordes barbares, les
légions romaines, les croisés du Moyen-Age, les armées de Napoléon
ont traversé l’histoire avec une telle allure d’épopée.»
Gonzague de Reynold
Le patois en Suisse romande.
Les patois se sont
conservés surtout dans les régions «catholiques » de la
Suisse romande. Dans les cantons de Vaud, Genève, il a presque
disparu. Il existe des sociétés de «patoisants » qui
publient des dictionnaires, des anthologies. En ce qui concerne
Neuchâtel, William Pierrehumbert en a laissé un excellent
inventaire (1926), fruit de sa vénération pour le génie du lieu et
sa sagacité d’érudit.
Il est des contrées où la mixture linguistique
est piquante : à Courgevaux (dénommé en allemand :
Gurwolf), par exemple, les adultes parlent patois roman entre eux,
français à leurs enfants, tandis que ces derniers usent de
l’allemand comme moyen de communication verbale. Les séances du
conseil communal s’y font en allemand, mais les procès-verbaux
sont rédigés en français.
Dans les cantons de Fribourg, dans le Jura
bernois et en Valais, le patois nous a sauvés de la germanisation,
et non pas le français que ne parlaient alors que quelques
intellectuels.
Les autorités fédérales suisses ont décidé
de réunir tous les mots du patois romand en un «Glossaire »
qui paraît dans «Folklore Suisse» (Bulletin de la
société suisse des traditions populaires) et en ont confié la
direction au savant spécialiste en la matière : Ernest Schülé
de Montana (Valais).
Divers écrivains, tels que le Père Tharcise,
Louis Delaloye (Valais) ; Marc Cordey et Nicollier (Vaud) ;
William Pierrehumbert (Neuchâtel), Fernand Ruffieux (Fribourg)
publient encore des nouvelles, des pièces de théâtre en patois.
Gonzague de Reynold s’exprime comme suit au
sujet du patois : «Il y eut un temps où, dans la
République et canton de Fribourg, on faisait la chasse au patois,
sous prétexte qu’il était nuisible au français. Il est vrai que,
mise à part une aristocratie formée en France, et appartenant à ce
que les historiens appellent l’Europe française, on ne savait ni
versifier, ni écrire, ni même parler le français chez nous, à la
fin du XVIIIe siècle. Le français était
une langue que les Fribourgeois devaient apprendre. De toute façon,
son enseignement ne pouvait se faire qu’aux dépens du patois. Mais
il advint que ce fut au dépens du français lui-même. En organisant
contre le pauvre «patè » une persécution scolaire, en
s’acharnant à l’arracher partout comme de la mauvaise herbe, on
n’avait point vu que l’on privait le français de racines et de
sève. Il en est résulté qu’il a gardé chez nous un caractère
artificiel. Quand nous le parlons ou l’écrivons, on dirait trop
souvent que nous sommes en classe et que nous faisons des
«compositions ». Nous cultivons le style Bragance, comme
l’appelait feu Abel Hermant, la peur du mot propre et de
l’expression directe, l’art de ne jamais dire les choses avec
simplicité. Notre vocabulaire est pauvre, notre pensée, confuse. Le
français fribourgeois (comme le français romand) manque de
spontanéité, d’audace, de jeunesse ; il est né avec un
visage vieillot, ridé. C’est en effet de la timidité qui nous
caractérise.
Je
n’en pense pas moins que, si l’on était parti du patois pour
enseigner le français, on serait parvenu à l’enraciner dans notre
terre, à nous le rendre ainsi plus naturel. On a trop longtemps
méconnu, ignoré le droit que possède toute langue de puiser dans
ses dialectes, ce que le Zurichois Bodme, dans sa lutte contre
l’appauvrissement de l’allemand au début du XVIIIe
siècle, appelait des mots-forces. Ce droit, nos lettres romandes ont
toujours craint de le revendiquer. Il a fallu que Philippe Godet
(Neuchâtel), précisément celui de nos écrivains qui, à la fin du
XIXe siècle, possédait le mieux la langue
eût le courage de le faire pour elle.
Depuis
une cinquantaine d’années, les préventions et préjugés contre
le patois et les dialectes sont tombés peu à peu avec les progrès
de la linguistique. Aujourd’hui, bien d’autres dangers que celui
des patois menacent le français… Défendre le français, ce qui est
défendre la pensée et les mœurs, est le devoir de tout Suisse
romand, et pas des seuls écrivains ou des seuls professeurs. Mais un
des éléments de cette défense est bel et bien la renaissance
dialectale.
Dans
son vocabulaire, ces images verbales, son rythme, son génie, le
patois possède des correctifs aux défauts que je viens de dénoncer.
En patois (gruérien, par exemple), il est difficile de faire du
style de Bragance, impossible d’éviter le mot propre. Parce qu’il
est direct, simple, configurateur, ce parler montagnard ramène de
gré ou de force l’écrivain à la réalité, à l’objet, à la
terre. Il le rend artiste. Il l’astreint à l’étudier, à
travailler sans cesse. Il lui enseigne comment on devient un
styliste, c’est-à-dire un homme de métier, puisque écrire est un
métier. Il est ainsi un antidote contre le dilettantisme.»
Défense
de la «culture» romande.
En 1898, à
Bienne, lors d’un Congrès de la Société Pédagogique Romande, M.
Grosgurin de Genève avait préconisé l’établissement d’un
programme pour toutes les écoles de la Suisse romande et
l’unification des moyens d’enseignement. L’idée a été
reprise par les Vaudois au 30eme
congrès (celui-ci a lieu tous les deux ans) de 1962 et des
résolutions très importantes ont été prises. Pour la première
fois, des instituteurs de tous les cantons romands, des maîtres de
l’enseignement secondaire et universitaire ainsi que des
représentants des plus hautes autorités scolaires se sont réunies
autour de la même table pour étudier les problèmes communs et
vaincre les difficultés communes. Est-ce attenter à l’autonomie
de nos cantons que de leur proposer la recherche commune d’un
statut scolaire idéal. Les fédéralistes les plus convaincus ne
sauraient contester que cette politique en matière scolaire, loin de
conduire à un nivellement fâcheux offrira au contraire un moyen
efficace de renforcer l’émulation intercantonale, fondement même
d’un sain fédéralisme.
Des
préoccupations semblables se retrouvent dans un mouvement lancé en
1961 dans les milieux artistiques et littéraires. Sur l’initiative
de M. Weber-Perret, homme de lettres à Genève, une «commission
pour une collaboration culturelle romande»
s’est constituée, groupant des artistes, poètes et écrivains des
6 cantons d’expression française.
Cette
aspiration à l’union des milieux culturels romands est
significative. Eux aussi, individualistes pourtant par essence,
prennent de plus en plus conscience que la Suisse romande est autre
chose que «cette
région de Suisse où l’on parle français»
et que l’asphyxie la guette si un esprit nouveau ne l’anime :
«Besoin pour
nous Romands de prendre conscience d’unir nos forces»,
disait déjà Ramuz dans «Besoin
de grandeur».
«Notre vie
intellectuelle s’ensable dans la médiocrité parce que chaque
canton se prend pour le centre du monde.»,
écrit Maurice Zermatten. Voici l’article 2 de l’Alliance
culturelle romande :
«L’Alliance
a pour but d’établir une meilleure coordination des efforts dans
le domaine de la culture et une collaboration efficace entre les
diverses personnalités, sociétés et institutions de la Suisse
romande tout en respectant l’autonomie des cantons et les principes
du fédéralisme.»
Ici
radiotélévision romande
Le
développement de la radio d’abord, de la télévision ensuite, est
pour une grande part aussi dans cette maturation progressive d’un
sentiment communautaire romand. Les ondes ne connaissent pas de
frontières, et leur ubiquité même ferait apparaître d’une
désuétude un peu ridicule une conception cantonaliste des
programmes. Le temps est venu pour la radio de prendre le «virage
romand». M.
Méroz déclare : «le
grand problème pour la Suisse romande est celui du fusionnement par
étapes successives des studios romands.»
Les mouvements
d’opinion, les courants spirituels sont des facteurs puissants
certes, mais au rôle encore diffus dans ce lent éveil d’une
conscience romande auquel nous assistons. Il est des agents d’un
autre ordre, concrets ceux-là, qui ressortissent à l’économie et
à la statistique. En effet, un peu partout les frontières
cantonales craquent sous la pression conjuguée de l’industrie et
de la démographie.
Les
«Lettres
romandes »
sur la défensive.
Décidés à faire
front à un cantonalisme souvent étroit et à un moralisme
étouffant, les promoteurs d’une triennale des Lettres romandes
fourbissaient leurs armes au début du mois d’octobre 1962 pour
aborder de premières manifestations destinées à s’affirmer et
qui se sont déroulées pour la première fois du 6 au 27 octobre
1962 à Genève.
Cette
entreprise heureuse et hautement défendable consiste à faire valoir
à tour de rôle, chaque année, aux yeux des amateurs de lettres,
dans la capitale des cantons situés en deçà de la Sarine, les
œuvres les plus authentiques sentant notre terroir romand. Amiel
disait : «La
Suisse romande est un corps qui cherche son âme.»
Avec cette triennale, voici donc tous nos
écrivains romands partis à la découverte de son âme. Les
présidents des sociétés d’écrivains : J. Th. Brutsch
(Genève), Henri Perrochon (Vaud), Maurice Zermatten (Valais),
Francis Bourquin (Neuchâtel et Jura bernois), Auguste Overney et
Jean Humbert (Fribourg) présentèrent les œuvres des écrivains de
leurs cantons respectifs. Devant les livres, les photographies, les
pages manuscrites exposés, à l’occasion de cette triennale, le
public s’interrogeait :
«Est-il possible qu’il
existe en Suisse romande un si grand nombre d’écrivains ?
Est-il possible que certains d’entre eux aient derrière eux une
œuvre si importante, que d’autres encore aient écrit des ouvrages
d’une portée qui dépasse largement les frontières de notre
pays ?»
On pouvait remarquer sous les vitrines de
l’exposition des souvenirs de Ramuz, Cingria, Robert de Traz, des
œuvres d’écrivains marquants : Gonzague de Reynold, Maurice
Zermatten, Jacques Chenevière, Henri de Ziégler, Marcel Reymond,
Henri Perrochon, Vio Martin, Jean Graben, Marcel Michelet, Maurice
Chappaz, Corinna Bille, Maurice Métral, Germain Clavien, Jacqueline
Ebener, Candide Moix, Jean Follonier, etc., etc.
Je ne voudrais pas terminer cet exposé sans
parler d’une Association qui, elle, s’efforce de faire prendre
des contacts entre les écrivains français et suisses. J’ai nommé
le Syndicat des Journalistes et Ecrivains (de France) dont
votre serviteur fut un des premiers délégués pour la Suisse.
Depuis de nombreuses années nous combattons pour la réalisation des
buts contenus dans l’article premier des statuts de cette
Association :
«La société a pour but :
-
de servir la cause des Lettres françaises et le rayonnement de la langue et de la culture française dans le monde ;
-
de resserrer les liens de confraternité entre ses membres dont il fait connaître et diffuse les œuvres.»
Notre groupe vaudois organise de nombreuses
manifestations, des séances mensuelles, publie un bulletin et
travaille intensément dans les divers domaines culturels.
Nous entrons dans une époque de civilisation
planétaire ; «l’Europe aux anciens parapets»
n’est qu’une des parties vivantes du monde qui se fait. Mais
cette participation à l’Europe, au monde, passe par le travail sur
le champ qui nous est donné, par la recherche des meilleures moyens
de sa «culture».
Améliorer les conditions de la culture, c’est
la façon de montrer une Suisse vraiment ouverte au monde, c’est la
manière de manifester notre originalité, d’assurer notre présence
malgré la malice des temps.
Je termine en faisant des vœux les plus
chaleureux pour la prospérité de votre Académie qui sert si bien
la cause de l’Art, de l’Esprit et du Cœur et qui, fidèle à sa
mission marche vers son idéal en un long, dur, opiniâtre et si
merveilleux combat !
Adrien
Schülé de Villalba
Mis
en ligne le 5 février 2018
par
Antoine Schülé de Villalba (détenteur de tous les droits sur les
écrits de son père)
Contact :
antoine.schule@free.fr
***
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Thèmes traités : Histoire médiévale et contemporaine; Histoire de la guerre et de la sécurité (de l’antiquité à nos jours); Géopolitique; Histoire de la vallée de la Cèze (Gard, France); Littérature; Poésie; Spiritualité (chrétienne et autres); Maurice Zundel.
Pays traités plus spécialement : Suisse, France, Allemagne, Europe.
Lien :
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***
3
C’est chose faite depuis 1978. Note d’Antoine Schülé.
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