mercredi 5 mars 2025

Echecs du "Grand échiquier" de Zbigniew Brzezinski, analyses et commentaires.

 Echecs du “Grand échiquier”

Antoine Schülé, La Tourette, février 2025.

En 2025, il m’a paru utile de relire l’ouvrage de Zbigniew Brzezinski, titré “Le grand échiquier” et paru aux éditions Bayard, en 1997. A sa sortie, ce livre avait suscité une surprenante grande admiration de la part des géopoliticiens, en raison de son contenu. Le sous-titre est en soi assez révélateur : L’Amérique et le reste du monde. Deux prétentions se révèlent  : les Etats-Unis sont-ils l’Amérique ? Non, l’Amérique du Sud n’est pas encore colonisée par l’oncle Sam. Le reste du monde, le mot “reste” ne respire-t-il pas une forme de mépris ou, pour le moins, de la condescendance ? Chacun est libre d’accepter ou de refuser ce procédé. Pour ma part, je le refuse. 

Je m’étonne que les beaux esprits des salons politiques européens ne se soient pas offusqués du contenu de ce livre, comme ils l'auraient été si facilement, si un autre Etat s’était permis cette liberté à prétendre détenir la seule hégémonie mondiale.

Près de trois décennies plus tard, il convient de s’interroger, si cet auteur a été un prophète ou un illusionniste. Je vous propose  une brève biographie et un résumé de sa pensée géostratégique, pour, au final, mentionner quelques pratiques des gouvernants états-uniens : qu’ils soient républicains ou démocrates, leur intention politique ou leurs objectifs stratégiques  furent constants et toujours les mêmes. 

Eléments biographiques

Brzezinski est né polonais, le 28 mars 1928, à Varsovie pour mourir américain, depuis 1958, à Falls Church, en Virginie en 2017. Son doctorat traite de la question du totalitarisme soviétique. En tant que professeur, il enseigne les relations internationales. 

Conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter,  de 1977 à 1981, il souhaite la fin de la Détente avec Moscou (politique pourtant soutenue par Nixon, Ford et Kissinger). Il tient à réarmer les Etats-Unis face à la menace d’une nouvelle conflagration mondiale, car l’URSS élargit son influence en Afrique - Angola notamment -, en Amérique du Sud - Cuba, Nicaragua, Salvador -  et au Moyen Orient. Inévitablement, il invoque la défense des droits de l’homme pour justifier l’orientation politique qu’il préconise.

Cofondateur de la Trilatérale, avec David Rockefeller, en 1973, il la dirigera jusqu'en 1976, année où il devient le conseiller de Jimmy Carter pour les affaires étrangères. 

Il encourage le président Carter à créer une force d’intervention rapide, afin que l’armée américaine puisse intervenir immédiatement dans n’importe quel endroit du monde. Il crée une nouvelle relation avec la Chine. 

Pour lui, l’échec au Roi qu’est l’URSS, consiste à utiliser des Etats, des clans ou encore des ethnies, comme des pions pour un “échec et mat” : il dessine, là, une constante de la politique américaine de ces trois dernières décennies.  En juillet 1979, il favorise le soutien américain aux moudjahidin (qui seront déclarés plus tard “terroristes”) en Afghanistan, pour entraîner l’URSS à la guerre en décembre de la même année : ce piège devait épuiser les forces armées soviétiques. Deux ans plus tard, il reconnaîtra lui-même : “Nous n’avons pas poussé les Russes à intervenir, mais nous avons sciemment augmenté la probabilité qu’ils le fassent”. Cette stratégie est-elle vraiment acceptable ? De même, il a encouragé les Chinois à soutenir les Khmers rouges, et donc Pol Pot, en sachant le criminel qu’il était, face au Vietnam. Ces deux comportements illustrent typiquement les pratiques de ce pays qui se dit pourtant être  “le phare de la liberté”, mais au prix de combien de morts ? Cette politique cause des victimes : pour quelle raison celles-ci, contrairement à d’ autres, n’ont-elles pas de prix et ne reçoivent pas la marque d’une moindre émotion en Europe ?  

Ses objectifs déclarés sont simples et précis : conserver dans le monde la primauté américaine; éviter tout autre domination militaire; s’opposer à toute hostilité contre les Etats-Unis; accepter des échanges multilatéraux seulement sous l’égide des Etats-Unis.

Son livre “Le grand échiquier” se divise en deux parties distinctes : sa vision du monde dans un premier temps et les orientations géostratégiques des Etats-Unis dans un deuxième temps. Parfois, je me permettrai quelques commentaires  nécessaires. En conclusion, je vous inviterai à porter votre regard sur quelques faits avérés, afin d’éveiller l’esprit critique du lecteur que j’espère non complètement intoxiqué par la pensée dominante. Dans les citations qui accompagnent ce résumé de la pensée de Brzezinski, j’ai mis en gras certains extraits, afin qu’ils ne passent pas inaperçus, lors d’ une lecture trop rapide. 

Le grand échiquier

1. Considérations générales

Notre auteur reconnaît que, pendant cinq siècles, le continent eurasien a été le foyer de la puissance mondiale. Sa fin date de la chute de l’Union soviétique qui, selon lui, a placé les Etats-Unis comme la première puissance mondiale réelle. Ceci démontre la place qu’il accorde à l’Europe dans le monde. Il est conscient que la Chine devient une puissance économique qui étend son influence. 

Les outils du pouvoir sont la technologie, les communications, l’information, le commerce et les finances. Avec cette prépondérance américaine de moyens, il entend que les Etats-Unis soient l’arbitre politique du monde pour ainsi assurer son équilibre, selon ses vues, bien entendu. C’est son pays qui est investi d’une mission salvatrice et qui mène la croisade du bon droit. Fort de cette assurance, tous les coups sont permis : la loi du plus fort domine.

Son échiquier est l’Eurasie. Il souligne le fait qu’Adolf Hitler et Joseph Staline ont voulu tous deux exclure les Etats-Unis de cette Eurasie. Est-ce que ceci justifie le fait que le gouvernement états-uniens les remplace ? 

“Bonnes intentions” (ce sous-titre impose des guillemets)

Sans aucune originalité pour tout historien ou géopolitologue sérieux, Brzezisnki, la main sur le cœur, tient la rengaine du discours qui se veut humaniste, cet emballage qui a leurré tant de peuples dans le passé, dans le présent et qui fonctionnera, comme d’habitude, dans le futur, je le cite : 

La politique américaine doit viser des objectifs généreux et visionnaires. Elle doit favoriser les liens nécessaires à une vrai coopération mondiale en accord avec les tendances à long terme et les intérêts fondamentaux de l’humanité. L’apparition d’un concurrent en Eurasie, capable de dominer ce continent et de défier l’Amérique, remettrait en cause ces objectifs. Le but de ce livre est donc de formuler une politique géostratégique cohérente pour l’Amérique sur le continent eurasien.

Cet extrait révèle une constante du discours gouvernemental états-uniens, une coopération mondiale dont cet état sera le maître du jeu. Peut-on confondre les intérêts de l’humanité avec ceux des Etats-Unis ? La réponse est évidemment : non. Qui a le droit de définir les tendances à long terme de l’humanité ? Cette prétention politique ignore les diverses civilisations existantes pour ne sacraliser que la sienne : ce qui serait compréhensible, si ce n’était pour effacer les autres. Par exemple, le wokisme tant promu n’est pas désiré par tous. Les fausses démocraties, c’est-à-dire celles qui ignorent volontairement les volontés des peuples, ne sont ni enviables et ni des objectifs à atteindre, surtout au vu de leurs échecs patents dans l’histoire récente. 

Russie vaincue et, en même temps, un danger

Par contre, l’ennemi est clairement désigné : la Russie, alors que notre auteur se félicitait de sa chute en introduisant son sujet. Evidemment, il devait être conscient donc que la Russie disposait des capacités morales, techniques et économiques pour se relever : en 2025, nous pouvons constater que son intuition était juste. De nos jours, la question reste : est-ce que la Russie est une menace pour l’Europe ? La réponse est non. Malgré les provocations américaines, la Russie suit une ligne de conduite qui consiste à préserver la défense de son territoire et à garantir les communautés russophones hors de son territoire, de plus en respectant ce droit international que nos “amis les Américains” n’appliquent pas et surtout ne respectent pas. 

Est-il admissible que des Etats européens ignorent le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? Quelle hypocrisie à le prétendre en paroles et à le nier dans les faits ! Quels scandales de justifier des partitions territoriales favorables à la conception de l’ordre mondial, imposée par les Etats-Unis (Europe centrale), et de nier délibérément la souveraineté des peuples désireux de s’unir ou de s’intégrer au pays de leur choix (provinces de l’est ukrainien) !

Histoire antique et actualité

En considérant l’Empire romain pendant trois siècles, l’empire chinois, l’empire mongole de Gengis Khan et l’empire britannique, notre auteur justifie la suprématie mondiale des USA. Il ne parle pas de volonté de puissance, ainsi qu’il le devrait, mais de l’idéalisme américain. Le déclin de l’Europe a commencé avec la Première guerre mondiale pour s’achever à la fin de la Seconde guerre mondiale. Alors qu’avant ces deux évènements majeurs, les USA ne songeaient qu’à protéger ses façades océaniques, un nouveau rôle lui a été dévolu : lutter contre l’hégémonie soviétique pour assurer la sienne. 

L’Europe devient le terrain de jeu des deux nouvelles puissances. Elle cultive une admiration, aussi béate que stupide, pour tout ce qui provient des Etats-Unis. Pour elle, il ne s’agit plus que d’imiter cette société idéale, exemplaire et valeureuse : une surabondance de films (de guerre, western, science-fiction  et romantiques, avec de super-héros et super-héroïnes) célèbre une culture de guerre de façon manichéenne pour chanter la gloire de ce brillant avenir que réserve ce pays où tout est possible. 

Brzezinski considère que l’URSS s’est désintégrée en raison de difficultés sociales et économiques et, en même temps, à cause du refus de sa domination  par les populations non russes (Ukrainiens, Géorgiens, Arméniens, Azéris). Il souligne la pertinence de l’observation de  Donald Puchala, faite en 1974 : “Par définition, les empires sont des entités politiques instables parce que les unités subordonnées préfèrent, presque toujours, acquérir une plus grande autonomie. Et, presque toujours, les contre-élites gérant ces unités s’emploient à accroître leur autonomie. Ainsi, les empires ne s’effondrent pas, ils se désagrègent. Le plus souvent le processus est lent, mais il se déroule, dans certains cas, avec une rapidité remarquable.

L’idée de fragmenter l’URSS et ensuite la Russie est née de ce constat. Il serait bon que les USA réalisent que ce phénomène peut aussi survenir à leur empire !

Brzezinski énumère les raisons du succès américain : son organisation supérieure, sa capacité à mobiliser sans délais d’importantes ressources économiques, technologiques à des fins militaires, son dynamisme et la compétitivité de ses élites politiques et économiques.  

La chute de l’empire romain s’explique par l’étendue trop grande de ses territoires, par l’hédonisme culturel de l’élite politique et des citoyens n’acceptant plus les sacrifices sociaux  (inflations, service militaire). Ainsi les barbares ont pu s’imposer. Chez Brzezinski, il n’est nullement fait mention du refus des peuples dominés qui refusent d’être dominés. Il procède de même pour l’empire chinois. Il admire la domination militaire des Mongoles avec Gengis Khan : leur tactique combinant mouvement et concentration des forces.  A celui-ci, il reproche de ne pas avoir une culture politique, ce qui a favorisé l’assimilation des maîtres par les sujets.

Théorie de Mackinder

Il résume et invoque, dans l’intérêt de son pays, la théorie de  Halford J. Mackinder. Celui-ci considère l’Eurasie, qui inclut la totalité de la Sibérie et la majeure partie de l’Europe centrale, comme une aire-pivot; le cœur occidental (nommé le heartland) est l’Asie centrale. La formule lapidaire est la suivante :

“Qui gouverne l’Europe de l’Est domine le heartland;

qui gouverne le heartland domine l’île-monde;

qui gouverne l’île-monde domine le monde.”

Il est donc impératif que ni l’Autriche, ni l’Allemagne, ni même l’Angleterre deviennent des dominants (”états dynamiques” par leur géostratégie). Pour le gouvernement américain, ces pays ne peuvent être que des vassaux (”états catalyseurs” pour employer son expression) dont il convient de s’assurer la fidélité, ou que des impuissants, c’est-à-dire sans influence pouvant nuire à leur domination.

Les intérêts vitaux des Etats-Unis méritent donc que toute dynamique considérée comme nuisible à son encontre, soit combattue. Ainsi, la  force américaine, aussi contestable qu’elle puisse être en considérant le droit international ou même humanitaire, peut instrumentaliser ou manipuler des esprits antidémocratiques : oui, la fin justifie les moyens ! Est-ce acceptable ? Vous avez votre réponse. Est-ce que l’Europe actuelle peut accepter de se soumettre à cette politique ? Ma réponse est non. Malheureusement,  force est de constater que de nos jours, elle se suicide, lentement, mais sûrement, en étant le valet de cette politique qui révulse tout homme de paix véritable et surtout tout esprit de justice, quand les mots “paix” et “justice” ont encore un sens - ce qui est toujours plus rare. 

Une superpuissance incontestable

Sa conclusion est simple et devrait choquer toute personne ayant un minimum de respect du droit international, seul gage de paix. En termes clairs et simples, Brzezinski défend la statut de la superpuissance américaine planétaire et l’organisation d’une coopération institutionalisée en fonction de ses intérêts vitaux. En mémoire des empires du passé, il définit la politique qu’il défend sans même se cacher ainsi : “éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l’état de dépendance que justifie leur sécurité; cultiver la docilité des sujets protégés; empêcher les barbares de former des alliances offensives.”

La citation qui précède que je vous invite à relire lentement, explicite la politique des Etats-Unis menée contre l’Europe et non pour l’Europe, depuis 1947.  Sa guerre économique silencieuse contre l’Europe est une constante qu’il convient de mettre en lumière. Tout gouvernement, se disant européen et qui accepte cela, trahit tout simplement l’Europe : ils sont trop nombreux et, en cela, réside le problème actuel de l’Europe !

Selon lui, la démocratie, valeur unique et universelle, a prospéré grâce à son pays d’adoption. L’actualité lui donne sur ce point totalement tort : les pays, soi-disant libérés, vivent dans le chaos et laissent leurs peuples dans la misère.

Son regard sur le monde 

Il est le suivant, je le cite :

Dans la situation présente, on peut identifier sur la nouvelle carte politique de l’Eurasie, au moins cinq acteurs géostratégiques ainsi que cinq pivots géopolitiques. La France, l’Allemagne, la Russie, la Chine et l’Inde sont des acteurs de premier plan - alors que la Grande-Bretagne, le Japon et l’Indonésie, pays sans doute très importants, ne relèvent pas de cette catégorie. L’Ukraine, l’Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l’Iran constituent des pivots géopolitiques cruciaux. Ces deux derniers, malgré leurs maigres moyens, jouent aussi, dans une certaine mesure, un rôle géostratégique. 

[...] à l’extrémité occidentale de l’Eurasie, les acteurs géostratégiques clés sont la France et l’Allemagne.” 

Sa vision de la France :

La France a une certaine propension à s’engager dans des manœuvres tactiques : elle joue volontiers la Russie contre l’Amérique ou la Grande-Bretagne contre l’Allemagne, tout en s’appuyant sur l’alliance franco-allemande pour compenser sa propre faiblesse.” 

Sa vision de l’Allemagne, sur la même page :

Etat européen le plus important, locomotive économique régionale et chef de file en puissance de l’Union européenne, elle se sent investie, à l’égard des pays de la nouvelle Europe centrale, d’une responsabilité particulière qui n’est pas sans rappeler la vieille notion de Mitteleuropa placée sous l’égide allemande.”

Brzezinski considère que la Grande-Bretagne a choisi de rester à l’écart du jeu européen. Son rôle lui paraît négligeable en Europe. Par contre, il note ceci à son sujet : “A bon droit, les liens d’amitié doivent être entretenus avec ce soutien crucial de l’Amérique, allié loyal, base militaire vitale, et proche collaborateur pour les questions de renseignements.”    

Son regard sur la Russie est le suivant : 

La Russie, est-il besoin de le préciser, reste un  joueur de premier plan. Et ce, malgré affaiblissement de l’Etat et le malaise prolongé du pays. Sa seule existence exerce une influence majeure sur les nouveaux Etats indépendants de l’ex-Union soviétique. La Russie a de hautes ambitions géopolitiques qu’elle exprime de plus en plus ouvertement. Dès qu’elle aura recouvré ses forces, l’ensemble de ses voisins à l’est et à l’ouest, devront compter sur son influence.” 

Il souligne le rôle majeur de la Chine et pense que cette puissance peut gêner les influences russes sur ses pays voisins. Il considère que l’alliance américano-japonaise est la relation bilatérale la plus importante pour les Etats-Unis, à la périphérie orientale de l’Eurasie. Il reconnaît à l’Inde le statut de puissance régionale sur tout l’océan indien. 

Sa vision sur l’Ukraine mérite notre attention :

L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’Etat russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie.”   Et il poursuit :

“Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l’Ukraine - un pays de cinquante-deux millions d’habitants, doté de ressources nombreuses et d’un accès à la mer Noire -, c’est s’assurer les moyens de redevenir un Etat impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l’indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l’Europe centrale. La Pologne deviendrait alors le pivot géopolitique sur la bordure orientale de l’Europe unie.”

Les enjeux

Dès lors, selon lui et avec une franchise remarquable, cinq grandes questions se posent aux Etats-Unis : 

1. Quelle Europe idéale pour les Etats-Unis ?

2. Face à la Russie comment préserver les intérêts américains ?

3. Face aux nouveaux Balkans qui se créent, quel rôle peut jouer les Etats-Unis ?

4. En Extrême-Orient, comment influencer la politique de la Chine sans nuire à l’Amérique et au Japon ?

5. Quelles coalitions pourraient nuire aux Etats-Unis et comment les prévenir ?

OTAN et Europe

Brzezinski parle d’un soutien constructif de son pays en faveur d’une Europe unie. Est-ce que ce soutien ne serait pas plutôt un lien de vassalité dans les intérêts des Etats-Unis ? Force est de reconnaître, je le rappelle, qu’il y a toujours eu une guerre économique, plus ou moins larvée entre ces deux entités depuis 1947. 

Il souligne le rôle prépondérant qu’il accorde à l’OTAN, je cite : “L’OTAN constitue non seulement le support essentiel de l’influence américaine, mais aussi le cadre de sa présence militaire en Europe de l’Ouest, enjeu crucial.” 

Questions : jusqu’où l’Europe peut s’étendre à l’est ? les frontières de l’OTAN doivent-elles suivre les frontières de l’Europe ? Pour les états baltes et l’Ukraine, la question est importante. 

Deux pays retiennent tout spécialement son attention : l’Ukraine et l’Azerbaïdjan

Sa crainte, même si elle lui semble improbable et qu’il ne veut pas exclure, je le cite, est : “un grand réalignement en Europe, sous la forme d’un pacte germano-russe ou d’une entente franco-russe. On en connaît des précédents célèbres.” 

Islamisme

L’intégrisme islamique est considéré comme une “violence diffuse” et, tout au plus, comme une source d’instabilité, ne disposant pas d’une stratégie commune, car fractionné en plusieurs mouvements. Il est juste noté sa remise en cause de la primauté américaine. Nous sommes en 1996 quand il affirme cela. Les intégristes utiles à la politique américaine ne sont pas gênants.

La Chine

Les questions géostratégiques cruciales se posent avec la Chine pour deux raisons : sa croissance économique et l’augmentation de sa puissance militaire. En cas  de conflit inter-étatique, Brzezinski estime que le Japon préfèrerait rompre son alliance américaine, ce qui serait donc la fin de sa présence en Extrême-Orient. 

La façon dont il parle de la Chine est révélatrice d’un état d’esprit que l’on est en droit de ne pas partager, je cite  : 

Si l’on veut traiter avec la Chine, il faut accepter d’en payer le prix. Entériner sa domination régionale ne saurait se limiter à une pétition de principe. Quelles réalités recouvre sa prééminence ? Et, plus directement, quelle sphère d’influence, incluant quels pays, reste acceptable pour l’Amérique et compatible avec une intégration de la Chine dans les instances internationales ? Quelles concessions peuvent être accordées à l’Empire céleste renaissant ?

Outre le Japon, la Corée du Sud joue un rôle majeur. Il est à craindre que la Chine travaille en faveur de la réunification des deux Corée. Le plus à craindre est une coalition régionale pouvant ainsi mettre hors jeu les Etats-Unis. 

Le grand danger

Une citation est explicite : “Un scénario présenterait un grand danger potentiel : la naissance d’une grande coalition entre la Chine, la Russie et peut-être l’Iran, coalition “anti-hégémonique” unie moins par des affinités idéologiques que par des rancunes complémentaires.” Inutile de vous dire qu’en 2025, c’est chose faite.

Une union entre le Japon et la Chine serait une alliance très dynamique. Un garde-fou : le contentieux historique qui les oppose. 

Arrivons maintenant à sa vision de l’Europe.

2. Europe construite sur quelles bases ? 

Notre auteur considère l’Europe comme une tête de pont de la démocratie vers l’est européen et comme l’alliée naturelle de l’Amérique (encore une fois, je rappelle qu’il s’agit des Etats-Unis qui ne sont pas toute l’Amérique !). L’Europe de Bruxelles effectue, selon lui, une expérience novatrice : une union supranationale de ses Etats-nations, réunissant 400 millions d’habitants. 

Son regard géostratégique est le suivant, je cite :

Pour l’Amérique, les enjeux géostratégiques sur le continent eurasien sont énormes. Plus précieuse que la relation avec l’archipel japonais, l’Alliance atlantique lui permet d’exercer une influence politique et d’avoir un poids militaire directement sur le continent. Au point où nous en sommes des relations américano-européennes, les nations européennes alliées dépendent des Etats-Unis pour leur sécurité.” 

Toutefois, il établit un constat réaliste :

Le problème, cependant, tient au fait qu’une Europe vraiment “européenne” n’existe pas. C’est une vision d’avenir, une idée et un but; ce n’est pas une réalité.” 

Je m’étonne que les politiques (députés européens tout spécialement) ou que les responsables européens de gouvernement aient accepté sans réagir les propos de Brzezinski qui suivent sur la même page : 

Pour le dire sans détour, l’Europe de l’Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Etats rappellent ce qu’étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires.

Ce constat est malheureusement réaliste et il est scandaleux que les politiques menées par nos dirigeants, qui savent si bien bomber le torse en ayant rien dans les muscles, nous aient conduit en une pareille situation !

Cette unité européenne s’est construite sur trois bases : le souvenir des destructions dues aux deux guerres mondiales, la volonté de reconstruction économique et le climat d’insécurité lié à la menace soviétique. Ses difficultés économiques sont dues à son système de redistribution sociale trop lourd. La Communauté européenne souffre d’un lourd appareil bureaucratique. Et je ne peux que lui  donner raison quand il dit : “L’unification européenne apparaît de plus en plus comme un processus qui s’impose de l’extérieur, pas comme un idéal auquel on croit.” 

La question pour lui  est donc de savoir où se trouvent les intérêts des Etats-Unis. Premièrement il s’agit de défendre la cause européenne pour éviter que le processus d’unification s’arrête ou même régresse.  Deuxièmement, quelle Europe est souhaitable selon ses vues ? Un partenaire ou un subordonné ? Quel élargissement aussi bien de l’OTAN que de l’Union européenne serait préférable à leurs intérêts ? A travers ces questions, son discours est plus franc et vous voyez que le mot “démocratie” n’apparaît pas, il le laisse aux saltimbanques de la politique qui siègent majoritairement au parlement européen ! 

Deux pays sont analysés de façon plus particulière.

Allemagne et France

Une formule de Brzezinski résume une réalité : “A travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l’Allemagne la rédemption”.  

Il pose l’équation allemande de la façon suivante : rédemption + sécurité = Europe + Amérique, c’est pourquoi l’Allemagne sera le bon citoyen de l’Europe et le partisan déterminé des Etats-Unis. 

Quant à la France, il souligne sa loyauté pendant la Guerre froide, mais pour affirmer que, je le cite : “Les élites politiques françaises ne peuvent ni ne veulent se défaire d’une illusion : elles cultivent, jusqu’à l’obsession, la certitude que leur pays demeure une puissance mondiale.” Ainsi elle aspire à jouer un  rôle international, car sa voix serait respectée dans le monde. C’est pourquoi elle tient à occuper une place prépondérante en Afrique en déployant de nombreux moyens.

Les zones d’intérêt de la France et de l’Allemagne sont illustrées par cette carte. La France tient à conserver une influence prépondérante sur le Sud de l’Europe et l’Afrique du Nord. L’Allemagne se préoccupe plus de l’Europe centrale : l’entrée de la Pologne renforce sa position. 

Zones d'intérêt de la  France et de l'Allemagne

La France souhaite une Europe plus indépendante des Etats-Unis sous l’égide française avec une Allemagne comme partenaire. Selon Brzezinski, l’Allemagne reste consciente que la France n’offre pas les mêmes garanties de sécurité que les Etats-Unis.  Son analyse de la relation franco-allemande mérite attention. Ecoutez plutôt :

“[L’Allemagne] n’a, cependant, aucune illusion sur les limites de la puissance de la France, dont l’économie est moins forte et dont l’état-major (comme on l’a vu pendant la guerre du Golfe) ne brille pas par ses compétences. Son savoir-faire en matière d’interventions militaires dans les Etats satellites d’Afrique ne lui donne pas pour autant les moyens de protéger l’Europe ni d’engager au loin des forces importantes. La France est une puissance moyenne, ni plus, ni moins. Pour favoriser la construction européenne, l’Allemagne, en gage de bonne volonté, a laissé s’exprimer la fierté française, mais, soucieuse de la sécurité européenne, elle s’est refusée à suivre les yeux fermés ses orientations. Elle a continué à défendre ses convictions propres et, donc, le rôle central des Etats-Unis dans le continent.

Cette réalité, douloureuse pour l’amour-propre français, est apparue en pleine lumière après la réunification allemande.” 

Deux constats : à la France est dévolue la suprématie politique, à l’Allemagne, le dynamisme économique. Toutefois, selon lui, il convient de préserver cette union, car, je le cite : “Une remise en cause du couple franco-allemand marquerait un retour en arrière de l’Europe et équivaudrait à une catastrophe pour la position américaine sur le continent.

Les relations franco-allemandes sont à la base de l’exercice de l’hégémonie globale de l’Amérique, “au nom de la démocratie”. Le soutien américain à celles-là a pour buts : 1. De créer un climat de confiance en Europe et de lui redonner un dynamisme, même en affirmant de "considérer” au final, l’Europe comme un pair sur le plan mondial; 2. De s’opposer aux prises de position de la France et de soutenir le leadership allemand; 3. De délimiter les limites de l’Europe, préoccupation allemande prioritaire, face à la Russie, dans les pays baltes et en Ukraine.   

Les problèmes sociaux internes de l’Europe peuvent remettre en cause sa légitimité politique. Brzezinski critique l’Etat-providence, le paternalisme, le protectionnisme et les corporatismes qui appauvrissent l’Europe : il est surprenant que le protectionnisme outrancier américain ainsi que le poids de ses lobbys ne le gênent pas quand ils servent son pays, il est vrai que ce couple les enrichit de façon efficace ! Idéologues et extrémistes nationalistes européens risquent d’exploiter les loisirs superficiels et le grand désarroi qui prédominent. Une relation germano-russe serait plus dangereuse qu’un rapprochement Paris-Moscou (initié sous Chirac). Pour l’instant, nous sommes en 1997 je vous le rappelle, l’Allemagne trouve son intérêt dans l’union européenne et dans l’OTAN.

Pour contrer la méfiance européenne vis-à-vis des Etats-Unis, il faudrait  privilégier un partenariat, avec l’abandon du statut d’allié favorisé, mais mineur, accordé à l’Europe. Brzezinski est conscient que l’Europe peut devenir un sérieux concurrent économique et technologique. Il y voit l’obstacle qui écarte cette concurrence : les Etats-nations, les traditions nationales. 

L’Union européenne doit se décider sur plusieurs questions : vote à l’unanimité, selon sa Constitution, ou à la majorité simple, souhait allemand, pour l’adoption de sa politique étrangère ? Accorder le pouvoir législatif au Parlement européen et exécutif à la Commission de Bruxelles ? Adopter un cadre confédéral rigide à la construction européenne ou une union à géométrie variable pays par pays ? 

Brzezinski craint que, sans l’OTAN, l’Europe se fragmente. Son souhait est qu’elle se dote d’un gouvernement supranational. Il se félicite de la création en 1996 des Groupes de Forces armées multinationaux (GFIM) pour des actions militaires européennes, avec le soutien de la logistique de l’Alliance avec ses moyens de commandement, de contrôle, de communication et de renseignement. Il milite aussi pour le “Partenariat pour la Paix”. 

Dans ce contexte, son jugement sur la France est le suivant  :

La France n’est pas assez forte ni pour faire obstacle aux objectifs géostratégiques fondamentaux de l’Amérique en Europe, ni pour construire une Europe conforme à ses vues. De ce fait, ses particularismes et même ses emportements peuvent être tolérés.” 

Le lecteur français appréciera cette citation comme il se doit ! Toutefois, il se consolera peut-être avec cette analyse sur l’Allemagne :

L’Allemagne pose des problèmes d’une autre nature. Si l’on ne peut nier sa prééminence régionale, il serait imprudent de l’entériner officiellement. Plusieurs Etats ont pu en tirer avantage - les pays de l’Europe centrale, en particulier, ont apprécié ses initiatives en faveur de l’élargissement - et les Européens de l’Ouest la toléreront aussi longtemps qu’elle reste subordonnée à la primauté américaine. A long terme, toutefois, le leadership allemand ne saurait être le moteur de la construction européenne. L’histoire du siècle hante toujours les mémoires, trop de craintes peuvent être avivées. L’Europe ne se réalisera pas sous l’égide de Berlin. Voilà pourquoi l’Allemagne a besoin de la France, et l’Europe des relations franco-allemandes. Voilà pourquoi, encore, l’Amérique ne saurait choisir entre l’Allemagne et la France.”

Le jeu états-uniens consiste à jouer les deux pays l’un contre l’autre, sans qu’il y ait de perdants. Cet équilibre est du grand art géostratégique sur lequel  chacun doit considérer si c’est acceptable ou pas en Europe.

La volonté des Etats-Unis est de faire en sorte que tous les Etats appartenant à l’aire géographique européenne soient considérés  a priori comme des candidats à une intégration européenne et dans l’OTAN. Au moment où il rédige son livre, il pense à la République tchèque, à la Pologne, à  la Hongrie et à la Slovénie. 

Le rôle de l’OTAN est prépondérant selon lui et il le dit clairement :

On doit admettre comme un axiome que l’unité politique de l’Europe est indissociable de sa sécurité. Il est difficile de concevoir une Europe réellement unie sans un pacte de sécurité avec les Etats-Unis. En conséquence, tout Etat en positon d’entreprendre des discussions avec l’Union européenne et invité à le poursuivre devrait être regardé comme bénéficiant de facto de l’OTAN.” 

Il souhaite que la Roumanie, la Suède et la Finlande intègrent l’OTAN. En page 118, il mentionne l’Ukraine de la façon suivante : “Au cours de la période de 2005 à 2010, l’Ukraine pourrait à son tour être en situation d’entamer des négociations en vue de rejoindre l’UE et l’OTAN. Cela exige des progrès dans les réformes et, à l’extérieur, une meilleure perception de l'identité centro-européenne.

L’indépendance ukrainienne vis-à-vis de la Russie est dans l’intérêt de la Pologne et de l’Allemagne. Sa prospective est la suivante :

En 2010, la collaboration franco-germano-polono-ukrainienne, engageant quelque 230 millions de personnes, pourrait devenir la colonne vertébrale géostratégique de l’Europe.

Une question essentielle se pose : ce scénario se déroulera-t-il dans un environnement apaisé ou dans un contexte de tension croissante avec la Russie ? Il est trop tôt pour donner une réponse.

Par diplomatie, Brzezinski envisage une participation future de la Russie à un système transeurasien de sécurité . Il s’agit de lui donner l’assurance que les portes de l’Europe lui restent ouvertes. La fin de l’Europe de Yalta ne doit pas reconstituer l’Europe de Versailles

Il est bon de visualiser par une carte sa vision : 

Le tremplin eurasien

Sa conclusion est simple :

[L’Amérique] vise à consolider, grâce à un partenariat transatlantique plus équilibré, sa tête de pont sur le continent eurasien. Ainsi, l’Europe élargie pourra servir de tremplin pour instaurer en Eurasie un ordre international fondé sur la démocratie et la coopération.” 

Le contexte géostratégique, dans la vision des Etats-Unis, étant éclairci, Brzezinski  analyse et développe en divers chapitres les réflexions qui précèdent.

3. Effondrement de l’URSS et la Russie

Fédération de Russie

L’URSS s’effondre en 1991. La région pivot des relations internationales, le heartland, devenue un trou noir, car elle n’existe plus et impose aux Etats-Unis une révision de son approche géopolitique, à l’égard de la Russie. Les intentions sont les suivantes :

- Éviter l’anarchie qui favoriserait l’émergence d’une dictature hostile;

- Savoir qui contrôle l’arsenal nucléaire;

- Encourager la transformation démocratique et le redressement économique;

- Lutter contre toute tentative de restauration impériale; 

- Consolider le lien euro-atlantique qui garantirait la sécurité et la stabilité de la Russie.

L’URSS a connu un échec sociopolitique et économique. A la fin de 1991, en l’espace de deux semaines, les dirigeants des républiques russe, ukrainienne et biélorusse ont dissout l’Union soviétique. La Russie c’est 150 millions d’habitants et les autres républiques réunissent aussi 150 millions d’habitants. Les frontières de la Russie sont bouleversées. Des ressources minérales et énergétiques sont perdues. Des minorités islamiques ont la possibilité de se tourner vers la Turquie. La perte de l’Ukraine, avec ses 52 millions d’habitants, nuit à l’image de la Russie défendant l’identité panslave. Le fait le plus important est que, je le cite :

Pour la Russie, ce choc historique a eu une conséquence supplémentaire : vingt millions de russophones vivaient désormais dans des Etats étrangers, dirigés par des élites politiques très nationalistes et déterminées à affirmer leur identité après des décennies de russification imposée par des moyens plus ou moins coercitifs.

De superpuissance mondiale, la Russie est devenue une puissance régionale. 

En 1994, elle conserve vingt-huit bases militaires sur le territoire des nouveaux Etats indépendants sur une ligne qui recoupe les limites de l’Ex-URSS : Kaliningrad, Moldavie, Crimée, Arménie, Tadjikistan, Kouriles.  

L’Ukraine et le Caucase

La perte de l’Ukraine, pour la Russie, met fin à trois cents ans d’histoire impériale, à une économie riche de son industrie, de ses ressources minières et de son agriculture. Elle prive la Russie de sa prédominance sur la mer Noire : Odessa a été le le point de passage de tous ses échanges commerciaux avec le monde méditerranéen. 

Lors de la création de la Communauté des Etats indépendants (CEI), l’Ukraine a joué un rôle majeur pour s’affranchir autant que possible d’une dépendance russe. 

Les autres pays ont suivi ce modèle. Les Etats du Caucase, Géorgie, Arménie et Azerbaïdjan, subissent l’influence de la Turquie qui a aussi probablement soutenu la résistance tchétchène. Les intérêts pétroliers occidentaux ont favorisé les indépendances de l’Azerbaïdjan, du Kazakhstan (qui se tourne plutôt vers l’Iran) et du Turkménistan, pays sur lesquels la Russie a perdu tout le monopole. De plus, elle est confrontée à des Etats islamiques sur toute sa frontière sud-est. 

A l’est, la Chine connaît une prodigieuse avancée économique et technologique.

La politique étrangère russe subit dès lors une totale mutation qu’Andreï Kozyrev résume, le 21  janvier 1992, dans un entretien accordé à la Rossiskaya Gazeta, ainsi que le cite Brzezinski : “En abandonnant notre rôle messianique, nous avons adopté un point de vue pragmatique [...]. Nous en sommes venus à considérer que la géopolitique [...] remplace l’idéologie.

Trois variantes pour la diplomatie russe :

1. Partager avec les Etats-Unis le pouvoir mondial en une sorte de partenariat;

2. Réaliser une intégration économique des Etats voisins sous l’égide de Moscou afin de contrebalancer le pouvoir de l’Amérique et de l’Europe.

3. Former une coalition en Eurasie afin de réduire la prépondérance américaine.

Or les Etats-Unis n’entendent pas partager leur prééminence mondiale. La Russie leur paraît trop faible économiquement et démocratiquement. En 1993, Boris Eltsine ne s’oppose pas à l’entrée de la Pologne dans l’OTAN. Cependant en 1996, Moscou devient hostile à tout élargissement supplémentaire de l'OTAN pour des raisons de sécurité évidentes.

Washington a marqué son intérêt pour l’Ukraine, dès 1994, et ceci est perçu comme une attaque contre les intérêts vitaux russes. Les russophones de l’est de l’Ukraine sont prêts à se rapprocher de la Russie, voire même de demander “l’annexion” de leurs provinces par la Russie, pour employer le terme de Bruxelles, alors que les Russes parlent d’"intégration”, dans la mesure où les peuples des provinces concernées en font la demande. Le droit international ne l’interdit pas.

Eurasie

En 1996, la Douma russe vote une motion déclarant illégale la dissolution de l’Union soviétique. Russie et Biélorussie s’unissent au sein d’une nouvelle “Communauté des Etats souverains” (sous le sigle SSR) à laquelle sont appelés le Kazakhstan et le Kirghizistan. 

Une doctrine eurasienne, née déjà au XIXe siècle, réapparait. Cette identité eurasienne est due au fait que la Russie n’est ni vraiment européenne, ni vraiment asiatique, pour des raisons aussi bien géopolitiques que culturelles. L’avantage est que cette identité supranationale peut remplacer le communisme honni par les peuples.

L’Ukraine se refuse à s’accorder avec la Russie sur la Crimée et sur Sébastopol. Washington parle d’indépendance, alors que Moscou conserve la mémoire de la constitution artificielle du territoire ukrainien, comme de bien des états de l’Europe centrale. 

Là, je suis bien obligé d’ouvrir un commentaire : Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes a été parfaitement ignoré, après la Deuxième guerre mondiale, au profit de quelques vainqueurs, se partageant le monde selon leurs convenances où la démocratie n’a joué aucun rôle. Brzezinski nous surprend quand il parle de la soumission coloniale refusée à la Russie par les membres de la CEI, alors qu’il revendique un droit de vassalité des Etats-Unis sur l’Europe ! Il oublie allègrement le traitement de Cuba par son pays... 

L’alliance la plus dangereuse pour l’oncle Sam serait celle de la Russie, la puissance slave, de la Chine, densément peuplée, et de l’Iran, Etat islamique incontestable. Moscou a tenté à plusieurs reprises de nouer des liens privilégiés avec la France et l’Allemagne. Seule la crainte d’une rupture avec l’Amérique quant à la défense européenne a constitué l’obstacle à leur réalignement avec la Russie.

Brzezinski espère une relation de la Russie avec l’Europe atlantiste et même avec l’OTAN et une Europe élargie, dans le seul but d’éviter l’isolement géopolitique russe qui favoriserait cette alliance avec la Chine et l’Iran.

Entre mer Noire et mer Caspienne : Caucase.

Azerbaïdjan, Ouzbékistan et Ukraine

Ces trois pays ont une importance géopolitique pour la Russie. L’extrait est un peu long, mais explicite si bien la situation, que je le cite dans son intégralité :

L’Azerbaïdjan indépendant offre à l’Ouest un corridor d’accès au bassin de la Caspienne, à ses richesses énergétiques et à l’Asie centrale. Dominé, ce pays isolerait l’Asie centrale du monde extérieur, qui deviendrait alors sensible aux pressions politiques russes en faveur d’une nouvelle intégration.”

L’Ouzbékistan, le plus dynamique et le plus peuplé des pays d’Asie centrale serait l’obstacle majeur à une restauration du contrôle russe sur la région. De son indépendance dépend celle des autres Etats de la région. Il est le moins vulnérable aux pressions.”

L’Ukraine constitue cependant l’enjeu essentiel. Le processus d’expansion de l’Union européenne et de l’OTAN est en cours. A terme, l’Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une ou l’autre de ces organisations. Pour renforcer son indépendance, il est vraisemblable qu’elle choisira d’adhérer aux deux institutions, dès qu’elles s’étendront jusqu’à ses frontières et à la condition que son évolution  intérieure lui permette de répondre aux critères de candidature. Bien que l’échéance soit encore lointaine, l’Ouest pourrait dès à présent annoncer que la décennie 2005-2015 devrait permettre d’impulser ce processus. Ainsi, les Ukrainiens auraient la certitude que l’extension de l’Europe ne s’arrêtera pas à la frontière ukraino-polonaise. Dès à présent, l’ouest peut renforcer ses liens de coopération et de sécurité avec Kiev.”

Il ajoute même : “La Russie ne peut pas être en Europe si l’Ukraine n’y est pas, alors que l’Ukraine peut y être sans la Russie.

L’aspect le moins connu du grand public est la vision des Etats-Unis sur une partie de l’Asie qui est rarement dans la presse européenne. Je vous invite à lire les cartes que je joins au développement de ce qui suit, afin de bien situer dans espace  les pays mentionnés. La géopolitique se pratique uniquement avec des cartes. Ouvrez vos atlas géographiques et votre regard sur le monde s’en trouvera certainement changé !

 3. Asie centrale

Sous la dénomination “Les Balkans eurasiens”, Brzezinski considère la situation géopolitique, en partant du nord au sud, du Kazakhstan, de l’Ouzbékistan et Turkménistan, entourés des puissances de la Russie, de la Chine, de l’Iran et de la Turquie, sans oublier les trois petits états, se situant entre la mer Caspienne et la mer Noire, l’Azerbaïdjan, l’Arménie et la Géorgie, pris entre la Russie et la Turquie. 

Gardons à l’esprit la proximité de l’Afghanistan qui a intéressé successivement l’URSS et, plus tard, les Etats-Unis, avec les succès que vous savez. Au nord de l’Afghanistan, vous avez le Tadjikistan et le Kirghizistan (appelé aussi la Suisse de l’Asie centrale), ayant le Pakistan et la Chine comme voisins. 

Les Balkans eurasiens

Il s’agit d’une zone disposant d’une énorme concentration de gaz naturel, de riches ressources pétrolières et des gisements de minerais précieux pour les industries, ainsi que des mines d’or. Il est évident que les puissances convoitent un contrôle sur ces ressources : certains justifieront leurs interventions aux noms soit d’anciennes revendications historiques,  soit d’alliances impératives de protection,  soit du don de la démocratie, la valeur essentielle, soit encore aux noms de minorités largement  ignorées, il y a peu, qui, tout à coup ont besoin d’être libérées, soit de minorités ethniques qui ont un urgent besoin de retrouver des vraies frontières... 

Je vous laisse poursuivre la liste de ces bonnes intentions qui habillent si bien les discours “honnêtes et sincères” de nos dirigeants politiques ! Par contre, observez la carte des pipelines construits ou prévus dans cette région et vous comprendrez mieux les intérêts véritables de chacun et de ceux qui instrumentaliseront les ethnies et en aucun cas, pour les défendre véritablement. Une simple entente de partage entre deux puissances rompt les meilleurs soutiens !

La majorité est musulmane et les actions de l’URSS en Afghanistan ont renforcé l’importance de l’appartenance religieuse.  Dans ce même pays, les ethnies limitent leur cohésion dans la longue durée, en raison de leurs divisions : les Pachtouns, les Tadjiks et les Hazaras. Turquie et Iran sont fragilisés par les différentes ethnies qui les composent et qui peuvent rompre l’unité affichée. Toutefois la Turquie se considère comme à la tête de la communauté turcophone aux frontières mal définies. De même, l’Iran se souvient de l’empire perse (500 av. J.C.) qui s’étendait sur les actuels Turkménistan, Ouzbékistan, Tadjikistan l’Afghanistan, la Turquie, l’Irak, la Syrie, le Liban et Israël. 

Historiquement, trois empires rivaux s’étaient investis en Asie centrale : l’empire ottoman, l’empire austro-hongrois et l’empire russe, sous les regards de trois pays indirects décrits ainsi, je cite :

L’Allemagne redoutait la puissance russe, la France s’opposait à l’Autriche-Hongrie et la Grande-Bretagne préférait voir un empire ottoman en perte de vitesse contrôler les Dardanelles plutôt que de laisser l’un de ses principaux rivaux prendre le contrôle des Balkans. Au cours du XIXe siècle, ces puissances sont parvenues à maîtriser les conflits dans les Balkans sans nuire aux intérêts vitaux de quiconque, mais elles ont fini par échouer à le faire en 1914, et pour toutes, les conséquences de cet échec ont été désastreuses.”

L'Ukraine a soutenu la Turquie pour favoriser le transport du pétrole de l’Asie centrale vers les terminaux pétroliers turcs et pour affaiblir l’influence russe sur la mer Noire. Les Etats-Unis, cette fois-ci au nom du “pluralisme géopolitique” (vous apprécierez le sens de la formule de notre auteur), empêche, autant qu’il se peut, qu’il y ait une suprématie russe. Les transports ferroviaires, les oléoducs, les gazoducs et les transports aériens autour de ces vastes sources de richesse de l’Asie centrale, si méconnues en Europe de l’Ouest, prennent une importance capitale. La Russie tient à retrouver son influence sur cette région, tout spécialement sur l’Azerbaïdjan. 

Oléoducs

Deux extraits explicitent l’option des Etats-Unis pour l’Asie centrale et ne nécessitent guère de commentaire supplémentaire pour tout lecteur attentif :

L’intérêt de l’Amérique est donc de s’assurer qu’aucune puissance unique ne prenne le contrôle de cet espace géopolitique et que la communauté mondiale puisse y jouir d’un accès économique et financier illimité. Le pluralisme géopolitique deviendra une réalité durable uniquement lorsqu’un réseau de transport terrestre, de pipelines et de transports maritimes passant par la Méditerranée et la mer d’Omam reliera directement la région aux principaux centres d’activité économique mondiale. Aussi faut-il résister aux efforts que la Russie déploie afin de garder le monopole sur cet accès, car il est nuisible à la stabilité de la région.”

Dans la citation qui précède, j’ai mis en gras les mots diplomatiques qui couvrent l’objectif final : limer les dents de la Russie. 

Les Etats qui méritent tout le soutien possible de la part des Etats-Unis sont l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan et l’Ukraine, car ce sont les trois pivots géopolitiques. En effet , le rôle de Kiev dans la région vient confirmer l’idée que l’Ukraine représente une menace pour l’évolution future de la Russie. Dans le même temps, le Kazakhstan - en raison de son étendue, de son potentiel économique et de sa situation géographique capitale - mérite également un soutien international prudent et, surtout, une assistance économique soutenue. A terme, la croissance économique du Kazakhstan pourrait aider à colmater les brèches ethniques qui rendent ce “bouclier” de l’Asie centrale si vulnérable aux pressions russes.

4. Asie

Bases américaines. Océan Pacifique. 

Chine et Japon avec Etats-Unis

La Chine est en quête d’une prééminence mondiale à laquelle les Etats-Unis font obstacle. Le Japon, l’ennemi d’hier, a confié sa sécurité aux Etats-Unis : elle est une puissance sous protectorat américain.

Pour Washington, les deux questions géostratégiques à résoudre sont et je donne la parole à Brezinski qui s’exprime crûment et sans détour :

1. Quelle forme concrète et acceptable du point de vue américain doit revêtir la montée de la Chine entant que puissance régionale dominante et quelles limites doit-on fixer à ses aspirations au statut de puissance globale ?   

2. Les Japonais cherchant à se tailler un rôle au niveau mondial, comment les Etats-Unis doivent-ils gérer les conséquences régionales de la réticence inévitablement croissante du Japon à accepter son statut de protectorat américain ?

Notre auteur reconnaît la rapidité de la réussite économique asiatique : en une dizaine d’années, l’industrialisation s’y est réalisée, alors qu’il a fallu près de cinquante ans à la Grande-Bretagne et aux Etats-Unis pour se faire. Sa faiblesse, selon Brezinski, serait d’être “un volcan politique en sommeil.” en raison d’une grande concentration de courants nationalistes populaires et de passions politiques divergentes. Les cas conflictuels futurs et probables sont :

1. Chine-Taiwan : Taiwan revendiquant le statut d’Etat-nation;

2. Les sources d’énergie sous-marines des îles Paracels et Spratly en mer de Chine méridionale, alors que de nombreux Etats de l’Asie du Sud-Est veulent en bénéficier;

3. L’archipel Senkaku revendiqué aussi bien par la Chine que le Japon;

4. La division de la Corée;

5. Les îles Kouriles conquises aux Japonais par les Soviétique en 1945;

6. Les querelles frontalières sino-russes, sino-vietnamiennes, nippo-coréennes et sino-indiennes et sino-indonésiennes. 

Les ressources océaniques sont grandes et expliquent les développements réguliers  de la marine chinoise : une nouvelle puissance maritime se crée. Face à ce constat, l’Australie, Singapour et l’Indonésie se sont unis pour une coopération de défense. La Chine soutient le Pakistan et la Birmanie contre l’Inde. Elle joue spécialement sur le sentiment anti-occidental de la majorité des pays asiatiques, tout spécialement à Singapour et en Malaisie. La présence de cent mile soldats américains dans cette région la plus peuplée du monde et la plus armée suffira-t-elle à maintenir la paix et si, oui, pendant combien de temps ?

Chine et son passé historique

Ce pays est le fruit d’une longue et grande civilisation multiséculaire : sa philosophie, ses beaux-arts et sa pensée politique originale. La décadence de la Chine, depuis 1840 et pendant cent cinquante ans, a été due aux présences de la Grande-Bretagne, du Japon, de la Russie et des Etats-Unis. Notre auteur souligne le fait qu’il n’y a pas eu de repentir japonais quant aux souffrances infligées par eux aux Chinois. 

Deux commentaires s’imposent : Ceci prête à sourire à tout esprit critique. Est-ce que les Etats-Unis ont exprimé des regrets 1. aux tribus amérindiennes qu’elles ont massacrées (les westerns vantent encore ces actes inadmissibles), 2. quant à l’emploi de deux bombes nucléaires inaugurées au Japon, simplement larguées, non pour mettre fin à la guerre - le Japon avait déjà accepté de capituler avant leur largage -, mais tout simplement pour envoyer un signal fort à l’URSS, cet allié déjà redouté ? 

Les difficultés que la Chine doit vaincre sont inventoriées ainsi : l’accroissement du coût de ses armements risque de nuire à son essor économique; une disparité économique trop grande entre les zones côtières (dotées de riches industries) et les grande zones rurales (avec un fort taux de chômage); les fortes inégalités sociales; le poids bureaucratique, hérité du régime communiste; le fossé existant entre le discours politique et les réalités sociales; l’absence de démocratie. 

La conclusion de Brezinski en 1996 est que : “En résumé, il est fort peu probable que la Chine, d’ici 2020 dans le meilleur des cas, devienne une puissance globale. Néanmoins, elle est en passe de devenir la puissance prédominante de la région de l’Asie orientale. Elle domine déjà le continent sur le plan géopolitique. Sa puissance militaire et économique étouffe ses proches voisins, à l’exception de l’Inde.”  

La Chine a besoin de nouvelles sources d’énergie pour maintenir sa croissance industrielle et répondre aux besoins plus exigeants en carburant de ses populations. D’où son intérêt pour l’Asie centrale ! En avril 1996, un accord est signé sur les frontières communes et la sécurité entre la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan et le Tadjikistan. La Chine ne cherche pas à constituer un monopole politique. Elle entend élargir sa sphère d’influence à son profit : satisfaire ses besoins économiques est sa logique qu’elle ne tente pas d’habiller par des idéologies.

 

Chine et ses zones d'influence

Il commente la carte qui précède de cette façon :

En tant que puissance mondiale, la Chine engloberait certainement une région importante au sud, notamment l’Indonésie et les Philippines, qui se verraient contraintes d’accepter le fait que la marine chinoise est devenue la force dominante en mer de Chine méridionale. Une Chine de cette envergure serait sans doute plus tentée de résoudre le problème de Taiwan par la force, sans tenir compte de la position américaine. A l’ouest, l’Ouzbékistan, l’Etat d’Asie centrale le plus résolu à résister aux incursions de la Russie sur son ancien domaine impérial, pourrait être favorable, tout comme le Turkménistan à une alliance avec la Chine qui ferait contrepoids; la Chine, d’autre part, pourrait affirmer avec plus de conviction sa volonté d’exercer, de concert avec la Russie, une influence sur le Kazakhstan, qui souffre de vulnérabilité nationale en raison de divisions ethniques. Une Chine géante sur le plan politique et économique pourrait également revendiquer une influence plus directe sur la région extrême-orientale de la Russie et placer, dans le même temps, la réunification de la Corée sous son égide.”  

Une union entre la Russie et l’Inde pourrait compromettre l’expansion chinoise. L'Indonésie, avec le soutien de l’Australie et le Vietnam  y seraient également opposés. Le Japon, avec le soutien américain, résistera à l’emprise chinoise sur Taiwan et sur la Corée pour rester le môle américain régional. La politique internationale chinoise est bien résumée par Brezinski : “C’est pourquoi la politique chinoise - conformément à l’ancienne sagesse stratégique de Sun Tsu - devrait utiliser la puissance des Etats-Unis afin de venir à bout de l’hégémonie américaine sans recourir à la force, mais sans pour autant laisser les aspirations régionales du Japon prendre corps.” 

Une union entre la Russie et la Chine serait dommageable pour les Etats-Unis. En 1996, elles ont dénoncé l'hégémonisme américain et l’extension intolérable de l’OTAN. L’influence chinoise progresse de façon la plus pacifique et sur la longue durée (aspect qui échappe totalement aux Occidentaux), tout en démontrant sa puissance militaire pour ne pas devoir l’exercer. Se référant une nouvelle fois à Sun Tsu,  Brezinski énonce fort bien l’objectif stratégique chinois : “Réduire la puissance régionale des Etats-Unis à un degré tel que l’Amérique affaiblie aurait alors besoin d’une Chine dominant la région pour alliée, voire d’une Chine mondialement puissante pour partenaire.”   

La relation Chine-Japon est complexe. La Chine est l’éternel rival, l’ennemi héréditaire. Toutefois, le Japon se sent proche culturellement de la Chine. Il y a une identité asiatique partagée évidente. Le Japon souffre d’être une puissance économique mondiale reconnue et de rester un protectorat américain, alors qu’elle préférerait avoir un statut de semi-neutralité, la plaçant à l’écart de tout conflit. Ainsi quatre courants se dessinent au Japon : les pro-américains sans réserve (surtout chez les politiques); les mercantilistes mondialistes (les sociétés commerciales et d’exportation); les réalistes dynamiques  (les politiciens et les géostratèges voulant faire oublier la Guerre froide pour devenir un “pays normal” à vocation internationale) et les visionnaires internationalistes (adoptant une rhétorique idéaliste développant des buts éthiques favorables à une “nouvel ordre mondial”). Un point commun : faire reconnaître le Japon sur le plan international avec le soutien américain, sans s’attirer l’hostilité des pays d’Asie et en ménageant la Chine. 

Position des Etats-Unis : une relation triangulaire stable

Tout est dit dans cet extrait :

Les efforts entrepris par l’Amérique pour contenir tant le Japon que la Chine et pour sauvegarder cet équilibre dont elle constituerait aussi un pilier mettront à l’épreuve les capacités américaines en matière de diplomatie et de politique. En mettant de côté son obsession passée de la menace que pourrait représenter l’ascension économique du Japon et en rejetant l’effroi né de l’idée d’une Chine forte sur le plan politique, elle insufflera un réalisme serein à une politique qui doit reposer sur un calcul stratégique prudent : canaliser l’énergie du Japon vers l’international et faire accepter au pouvoir chinois de se satisfaire des affaires régionales.

Suivons son raisonnement. En 1996, Brezinski doute que la Chine puisse devenir une puissance mondiale. Il suffit de lui reconnaître sa puissance régionale, en l’intégrant au G7 afin de “limiter ainsi ses ambitions les plus folles”, pour employer son expression ! 

Quant à la question de Taiwan, cette citation est très éclairante sur un certain cynisme américain que certains dénommeront “real politic” :

[...] les Etats-Unis interviendraient pour défendre non pas l’indépendance de Taiwan, mais leurs propres intérêts géopolitiques dans la région Asie-Pacifique. Il s’agit là d’une distinction importante. Les Etats-Unis n’ont pas un avantage en soi à l’indépendance de Taiwan. L’Amérique s’est en fait toujours officiellement prononcée en faveur d’une Chine unique, et ne devrait pas changer d’opinion. Mais les moyens qu’utilisera la Chine pour obtenir la réunification pourraient nuire aux intérêts vitaux des Américains et la Chine doit en être parfaitement consciente.

La question de Taiwan donne également à l’Amérique une raison légitime d’aborder le sujet des droits de l’homme dans le cadre de ses relations avec la Chine, sans qu’on puisse l’accuser de s’ingérer dans les affaires intérieures du pays.” 

Je vous laisse apprécier son échelle des valeurs et le cynisme de son propos. 

La Corée

La réunification de la Corée serait inacceptable pour la Chine, si les troupes américaines y demeurent : ce serait avec le Japon, une base militaire qui lui serait hostile. Une Corée neutre lui serait acceptable, dans la mesure où la Corée ne s’unit pas au Japon. Avec le temps, le sentiment antijaponais des Coréens conduirait ceux-ci à se tourner plus facilement vers la Chine. Le Japon est divisée quant à la base américaine sur son sol : nécessaire pour sa sécurité, gênant pour ses liens avec l’Asie et sa préférence quant à ’un compromis entre la Chine et les Etats-Unis, afin de conserver le statu quo en Corée. Un Japon qui se réarme et trouve un accord avec la Chine serait nuisible au rôle des Etats-Unis dans la région Asie-Pacifique. Pour conserver le lien avec le Japon, Brezinski conseille un accord économique americano-japonais privilégié qui renforcerait la position japonaise sur le plan international, en lui faisant abandonner tout désir d’être une puissance régionale qui, par contre, serait laissée à la Chine.

Ainsi les Etats-Unis créent un équilibre stratégique en Eurasie avec deux pions : l’Europe contrebalançant l’Asie.

Conclusions de Brezinski

Deux affirmations : 1. L’Amérique est la seule superpuissance mondiale; 2. L’Eurasie est la scène centrale de la planète.

Les dirigeants européens, tout spécialement, devraient garder à l’esprit dans le dialogue euro-américain ces propos  qui ne nécessitent aucun commentaire supplémentaire :

La longévité et la stabilité de la suprématie américaine sur le monde dépendront entièrement de la façon dont ils manipuleront ou sauront satisfaire les principaux acteurs géostratégiques présents sur l’échiquier eurasien et dont ils parviendront à gérer les pivots géopolitiques clés de cette région.”

“Aucun Etat-nation ne pourra égaler l’Amérique dans les quatre secteurs clés de la puissance, à savoir le secteur militaire, économique, technologique et culturel, dont le cumul lui confère un poids décisif sur le monde.

Des dangers sont clairement exprimés : l’explosion démographique de certains pays en même temps qu’une perte de natalité dans d’autres; l’urbanisation galopante; jeunes au chômage; situation prérévolutionnaire en Europe; hédonisme; désenchantement face au nouvel ordre international sous tutelle américaine; risques de montées du chauvinisme ou des extrémismes en Europe; incertitudes quant à l’avenir de la Russie; risques d’une relation sino-américaine qui se dégrade.

Brzezinski justifie ainsi le titre de son livre :

A l’image de la stratégie du jeu d’échecs, les responsables de la politique internationale américaine doivent avoir plusieurs coups d’avance en tête, de manière à prévoir les contre-attaques possibles. Par conséquent, ils doivent bien distinguer le court terme (pour les cinq prochaines années environ), le moyen terme (pour les vingt prochaines années) et le long terme (au-delà de vingt ans). Ces phases ne doivent pas bien entendu pas être envisagées comme des entités à part, mais comme un processus continu.”

Le programme américain est établi ainsi en 1996 :

A court terme, il y va de l’intérêt des Etats-Unis de consolider et de réserver le pluralisme géopolitique qui prévaut sur la carte de l’Eurasie. Par le biais de manœuvres politiques et de manipulations, on pourra ainsi prévenir l’émergence d’une coalition hostile qui pourrait chercher à contester la suprématie des Etats-unis, ce qui n’empêcherait toutefois pas un Etat donné d’imaginer de la faire lui-même. A moyen terme, la connaissance de ce risque devrait pousser à rechercher des partenaires qui montent en puissance, mais avec lesquels il serait possible de s’entendre pour façonner un système de sécurité transeurasien favorisant plus de coopération. Enfin, à plus long terme encore, la situation actuelle pourrait entraîner la création d’un noyau mondial de responsabilité véritablement partagée en matière de politique.

L’utilité de l’Europe se résume ainsi :

L’élargissement de l’Europe et de l’OTAN serviront les objectifs, aussi bien à court terme qu’à plus long terme, de la politique américaine. Une Europe plus vaste permettrait d’accroître la portée de l’influence américaine - car l’admission de nouveaux membres venus d’Europe centrale, multiplierait  le nombre d’Etats pro-américains au sein des conseils européens -, sans pour autant créer simultanément une Europe assez intégrée politiquement pour pouvoir concurrencer les Etats-Unis dans les régions importantes pour eux, comme le Moyen-Orient. Il est également essentiel pour l’assimilation progressive de la Russie dans un système de coopération mondiale que l’Europe soit bien définie sur le plan politique.

Vis-à-vis de la Russie, il recommande de savoir la ménager en restreignant les déploiements de troupes de l’OTAN ainsi que l’implantation d’armes nucléaires sur les territoires de ses nouveaux états membres. Ouvrir la Russie à l’Europe aurait un effet rassurant pour tous ses pays voisins. Il est envisagé une confédération de Russie : une Russie européenne, une république de Sibérie et une république extrême-orientale. “Diviser pour mieux régner” est un adage qui avait déjà bien réussi à la Grande-Bretagne.

En Eurasie, trois pays doivent retenir l’attention et l’aide des Américains : l’Ukraine, l’Azerbaïdjan et l’Ouzbékistan. 

Il serait utile que la Turquie soit admise au sein de l’Union européenne : l’avenir du bassin de la Caspienne en dépend et le pipeline turc reliant Bakou, en Azerbaidjan, à Ceylan en serait la consécration. 

Quant à l’Iran, pourvu qu’il n’y ait pas un sentiment antioccidental fanatique, les Etats-unis seraient prêts à favoriser une relation turco-iranienne pour la construction de divers pipelines, avec le soutien financier américain qui lui donnerait un certain contrôle.

Il serait utile, selon lui, que s’établisse un nouveau dialogue sino-américain. Pour limiter son expansion, il serait bon de l’incorporer dans les grandes structures internationales existantes.

Au final, il se pose la question suivante : “quel héritage l’Amérique léguera-t-elle au reste du monde ?” Sa réponse est simple : un nouvel ordre mondial, régenté par les Etats-Unis. Ma question à vous lecteur : êtes-vous d’accord avec cette politique ?

Ce qui me permet, pour conclure, d’assurer une transition avec quelques réflexions personnelles en fonction de l’actualité 2025.

Quelques décennies plus tard

Vous avez eu exposé de la pensée de Zbigniew Brzezinski, en 1996. Nous sommes en 2025.  Dans un premier temps, je vous signalerai brièvement qu’il ne fait que réactualiser ce qui a été une constante de la politique internationale américaine depuis 1945. Deuxièmement, il me paraît nécessaire de porter un rapide regard sur celle-ci durant ces trente dernières années. Il ne me sera pas possible d’être exhaustif. Tout au plus, je vous fournis quelques éléments de réflexion, ainsi que des pistes à explorer. Deux instances doivent être observées en parallèles : l’ONU et l’OTAN.

L’ONU, créée le 26 juin 1945 à San Francisco avec les signatures de 50 Etats membres, est une instance internationale se fixant pour mission d’empêcher les guerres. Son siège principal est à New York et le second est à Genève, en Suisse pays neutre et où se trouve le siège du CICR. La guerre ne devrait plus être possible avec deux exceptions : droit à l’autodéfense; une guerre contre un autre pays ne peut être entreprise qu’avec un mandat explicite du Conseil de sécurité de l’ONU. Une troisième exception, suite aux guerres du Rwanda, a été précisée : porter secours à une minorité opprimée qui en ferait la demande (la Russie se prévaut de ce droit pour protéger les russophones, alors que 14 000 à 15 000 d'entre eux ont été tués par les Ukrainiens depuis 2014, dans l'indifférence totale des Européens). Actuellement, il y a 193 Etats membres.

Le 4 avril 1949, l’OTAN est une création de Washington. Les membres fondateurs sont : les USA, la Belgique, le Danemark, la France, les Pays-Bas, la Norvège, le Portugal, la Grande-Bretagne. Il seront rejoints par la Grèce et la Turquie en 1952, par l’Allemagne en 1955 et par l’Espagne en 1982. Le Secrétaire général est le chargé des relations publiques, sans pouvoir effectif. La maîtrise de cet organisme est américaine avec le Commandant suprême des Forces alliées en Europe de l’OTAN. Brzezinski a incité Clinton à élargir l’OTAN à l’est de l’Europe pour encercler la Russie. 

Tout esprit épris de vérité se doit de considérer les faits plutôt que les discours trop usés (aux deux sens du terme) par les gouvernements, plus prompts à mentir effrontément à leurs peuples, plutôt qu’à reconnaître  la réalité. Les bricolages idéologiques, imposés pour de simples postures politiques, ont causé tant de morts qu’il convient d’en prendre conscience afin que cela cesse ! Quelques faits historiques à analyser :

1954 : guerre des USA contre le Guatemala;

1956 : crise de Suez campagne militaire de la France et de la Grande-Bretagne contre l’Egypte;

1961 : guerre américaine contre Cuba;

1962 : blocus de Cuba par la marine américaine;

1964 : bombardements américains  du Vietnam;

1967 : Israël occupe illégalement la bande de Gaza et la Cisjordanie;

1983 : intervention des troupes US pour changement de gouvernement sur l’île de la Grenade;

1986 : bombardements américains en Libye (Ronald Reagan)

1989 : intervention des troupes US pour changement de gouvernement de Panama.

Et pour ces trente dernières années, observons seulement déjà  :

1999 : bombardements de la Serbie par l’OTAN;

2001 : invasion américaine de l’Afghanistan;

2003 : invasion américaine de l’Irak;

2011 : bandes armées par l’OTAN en Lybie. 

Le 3 juillet 1979, la CIA avait été autorisée par le président Jimmy Carter (prix Nobel de la Paix en 2000 !) à appuyer les moudjahidin en Afghanistan, aux moyens d’opérations psychologiques et du matériel militaire. Cette opération CYCLONE a bénéficié d’un budget de 4 milliards de dollars.

En mars 2007, le Commandant suprême des Forces alliées en Europe de l’OTAN, Wesley Clark, déclare qu’en cinq ans, sept pays sont à faire tomber par des manœuvres d’influence, avec l’appui de la France et d’Israël : l’Irak, la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie, le Soudan et l’Iran. Ces pays connaissent les “bienfaits” de la politique américaine et européenne avec un nombre incalculable de morts, de blessés et d’émigrants. Le "reste du monde", pour employer l'expression de notre auteur, en est scandalisé à juste titre.

Les Etats-Unis et avec l’accord et parfois la contribution armée de leurs alliés européens ont mené des guerres sans mandat de l’ONU et sans respecter le plus élémentaire droit de la guerre et dans la guerre. Que conclure face aux faits  ? 

Echecs

En 2025, chacun constate que les politiques menées contre l’Afghanistan, l’Irak, la Libye et la Syrie, pour ne citer que ceux-ci, sont de véritables catastrophes humanitaires. Il est inévitable que les Etats-Unis et son vassal qu’est l’Europe soient déconsidérés par le reste du monde : les droits de l’homme et la démocratie sont totalement discrédités par ceux qui les prônent et s’en proclament les défenseurs ! Quant aux droits de peuples à disposer d’eux-mêmes, n’en parlons plus : les populations se manipulent et  se conditionnent selon la volonté de Washington, donc de ses objectifs stratégiques que sont le contrôle des voies commerciales et la maîtrise des ressources vitales à leur profit  ! 

Malheurs à ceux qui veulent ouvrir les yeux du grand public : toutes les accusations possibles et inimaginables, surtout de “complotisme” allié à un “populisme démagogique”,  seront bonnes pour les faire taire  ! Inévitablement la réduction incontestable “ad Hitlerum” sera répétée comme un mantra. Et, bien entendu, cette campagne médiatique sera sous les couverts inévitables de la “liberté d’expression”,  de “la défense des valeurs”, du "droit international”, de “la démocratie”, de “la lutte contre la désinformation” et des “droits de l’homme” : "Jouez violons", les partitions sont connues de tous ! Que de mensonges, que d’hypocrisies ! Le pire est que cela fonctionne encore auprès cette majorité du public qui cultive la naïveté plutôt que la volonté de savoir. 

Mais il y la CPI

Vous me direz que les notions définies de Crimes de guerre, de Crimes contre l’humanité et de Génocide permettent d’exercer une justice internationale. La CPI, la Cour pénale internationale (en anglais ICC, International Criminal Court),  existe depuis juillet 1998 : une création de l’ONU à Rome. Buts : moyens de punir toute agression, tout crime de guerre, tout génocide et tout crime contre l’humanité.

Relisez les quelques cas, mentionnés précédemment ou d’autres sur lesquels vous avez envie d’exercer votre intelligence des faits, en gardant à l’esprit ces quelques définitions de la CPI :

Crime d’agression : “l’invasion ou l’attaque du territoire d’un Etat par les forces armées d’un autre Etat, ou l’occupation militaire, même temporaire, résultant d’une telle invasion ou d’une telle attaque, ou l’annexion par l’emploi de la force du territoire ou d’une partie de territoire d’un autre Etat.” 

Crimes de guerres : “le fait de lancer des attaques délibérées contre la population civile, [...] contre les biens civils, [...] le fait d’attaquer ou de bombarder, par quelque moyen que ce soit, des villes, des villages, habitations ou bâtiments qui ne sont pas défendus et qui ne sont pas des objectifs militaires[...] de tuer ou de blesser un combattant qui, ayant déposé les armes ou n’ayant plus moyen de se défendre, s’est rendu à discrétion, [...] d’utiliser du poison ou des armes empoissonnées, [...] le viol, l’esclavage sexuel, la prostitution forcée, et [...] le fait d’affamer délibérément des civils.

Crime contre l’humanité : “meurtre, extermination, réduction en esclavage, déportation ou transfert forcé de population, torture, viol, disparition forcée de personnes, crime d’apartheid.” Remarque : il y a des similitudes avec quelques crimes de guerre. Pour qu’il y ait crimes contre l’humanité, il faut que les faits se produisent à une grande échelle. Retenons aussi qu’ils peuvent se produire hors d’un conflit armé. 

Génocide : “détruire , en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel.”

Evidemment, chacun pense au Tribunal de Nuremberg où seuls l’Allemagne et, plus tard au Tribunal de Tokyo, le Japon, furent jugés selon des lois appliquées rétroactivement et sur les bases de bien des dossiers dont les historiens de nos jours constate la fragilité. Avec le recul historique, il ne fait aucun doute que des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale auraient pu aussi subir, déjà, les châtiments de Nuremberg ou de Tokyo.  De nos jours, il est bon de se rappeler que le procureur général américain Robert Jackson a dit dans le cadre de ses fonctions à Nuremberg : “Nous ne devons jamais oublier que les faits pour lesquels nous jugeons ces accusés aujourd’hui sont ceux pour lesquels l’Histoire nous jugera demain”. Dresde, Hiroshima, Nagasaki, populations allemandes déportées, civils condamnés avec des simulacres de jugements populaires, prisonniers réduits à l’esclavage, Guantanamo... Arrêtons-nous là ! A quand le jugement ?

Ecoutons ce que nous dit encore en 2011, le juriste américain Benjamin Ferencz, âgé de 92 ans et qui avait été chargé de réunir les preuves de crimes de guerre commis par les Allemands : “Je suis très déçu de constater que mon gouvernement est prêt aujourd’hui à commettre des actes pour lesquels nous avons pendu les Allemands comme criminels de guerre.” Il pensait à l’invasion de l’Irak en 2003 et l’attaque de l’Afghanistan en 2001. Pour l’Irak, croyez-vous que George Bush, Dick Cheney, Donald Rumsfeld, Colin Powell et Tony Blair seront jugés pour les crimes commis et avérés ? Jamais, il est plus facile d’utiliser la CPI pour les pays africains par exemple. Oui, le droit de la force prime tout.

Un historien sérieux ne croit plus en ces grandes instances internationales (ONU, CPI) impuissantes à imposer le droit et même parfois la vérité et donc la réalité des faits.

Brzezinski s’est illusionné quant à l’hégémonie des Etats-Unis, alors que ses analyses géopolitiques étaient pertinentes. Son aveuglement a été de sous-estimer les autres puissances potentielles et son tort est d’avoir cru au rôle messianique des Etats-Unis, la grande illusion : il n’est donc plus un prophète. Par contre, que de sang versé pour ce mirage ! 

Il est temps de conclure définitivement. 

En 2025, l’hégémonie américaine décline : Russie et Chine ont surmonté les obstacles américains. L’Europe a perdu toute crédibilité sur le plan international : elle est tout au plus capable de grandes déclarations purement verbales et non suivies d’effets, en raison de son impuissance aussi bien économique que militaire et de sa vassalité historique aux Etats-Unis. Les BRICS, avec les composantes lourdes que sont la Russie, la Chine et l’inde, ont trouvé des bases communes dans l’intérêt bien compris de tous ses membres. La guerre en Ukraine, voulue par les Américains pour briser la Russie en fragments d’Etats, a réussi à unir la Chine et la Russie. C’est là le plus grand échec de l’Histoire des Etats-Unis. Les forces de l'OTAN ont été incapables d’arrêter la Russie, malgré la masse des moyens militaires et financiers qu’elle a engagés. Un aspect à prendre en considération, la Russie comme la Chine travaillent sur le temps long,  alors que les Etats-Unis veulent atteindre leurs objectifs stratégiques à court terme. 

Deux dangers à signaler : les Etats-unis n’ont plus besoin de l’Europe; les Etats-Unis peuvent accomplir une ultime démonstration de force, mais ce sera son nouvel échec au prix du sang, versé inutilement une fois de plus. Quant à l’Europe, elle n’a tout simplement pas les moyens de ses ambitions et sa voix est inaudible, car pas crédible. Je plains les soldats qui ont été et seront sacrifiés inutilement pour une fausse hégémonie et des raisons économiques : les deux guerres mondiales en Europe ont suffisamment illustré ce cas de figure. Le plus affligeant est que tous les problèmes du monde auraient dû trouver des solutions diplomatiques. Mais avons-nous encore des diplomates dignes de ce nom avec des chefs d’Etat soucieux de leurs peuples et bénéficiant de quelques notions les plus élémentaires d’histoire ?  Je laisse la réponse à cette question à votre réflexion. 

Antoine Schülé

Conférence donnée en février 2025

La Tourette, mars 2025. 

En complément, consulter mon article :

Jordis von Lohausen, une analyse géopolitique :

https://www.blogger.com/blog/post/edit/4968441732784536950/6849386268508454117  


samedi 8 février 2025

Géographie militaire suisse, brefs aperçus.

 


Géographie militaire suisse

par Antoine Schülé

La Tourette, 27 mars 2009


Voici la version orale d'une conférence donnée au centre de formation d'officiers d'infanterie à Colombier (Neuchâtel, Suisse). Il y est mentionné une association d'histoire et de pensée militaires, l'ECRI, qui a eu une existence éphémère en raison du départ, très volontaire, de son animateur bénévole, ayant subi un mépris administratif inacceptable face à un bénéficiaire dans l'incapacité de le contrer. 

Introduction

Avant de commencer cette brève communication sur un sujet qui pourrait nous retenir toute une semaine sans l’épuiser totalement, je dois dire que j’ai deux raisons d’être heureux de prendre la parole devant vous. 

La première raison est que j’ai commencé en 1980 ma vie militaire à Colombier, car je suis un fantassin comme la plupart d’entre vous et que ma joie est de vous voir, vous les jeunes, prêts à vous engager pour cette Armée qui mérite vos efforts, vos connaissances et votre passion. Officier de milice et d’infanterie, j’ai pu apprendre à connaître la nature humaine grâce à l’armée. Vous vivez une expérience humaine qu’aucune autre institution peut vous donner. De plus, j’ai pu découvrir ce pays dans toute sa diversité, puisque, ayant débuté dans la plaine, je me suis retrouvé en montagne, avec les troupes de forteresse où ma spécialité était la défense extérieure de forts au moyen d’armes lourdes : mitrailleuses et canons antichar, aussi bien mobiles que fixes. 

La deuxième raison est que nous inaugurons aujourd’hui les conférences de l’ECRI qui s’adressent à vous, les militaires aussi bien professionnels que de la milice, comme à vous le public qui souhaitez mieux comprendre et donc mieux penser tout ce qui a trait à la défense, aussi bien en Suisse qu’à l’étranger. Car l’ECRI veut s’ouvrir sur le monde et considérer avec une attention particulière les liens qui unissent la Suisse au monde : cela est important pour comprendre certains choix politiques. 

Rien ne vaut mieux qu’un exemple pour illustrer cela. Durant la Deuxième guerre mondiale, les ports de Gênes et de Sète ont été essentiels pour notre survie, aussi bien celle des populations que de notre vie économique. Ces deux sites ont pesé sur les décisions à prendre, alors qu’il en est rarement fait mention, même encore de nos jours ! 

Le sort de la Suisse n’a pas dépendu et ne dépend pas uniquement de ce qui se vit sur son territoire, à l’intérieur de ses frontières. Non, nous vivons dans le monde et avec le monde proche et lointain qui nous entoure.  

La présence du professeur Philippe Boulanger qui nous fait l’amitié de quitter Abou Dhabi où il enseigne pour nous rejoindre ici est une grande joie comme un grand honneur. Surtout, sa présence démontre notre volonté d’ouvrir notre champ de connaissances au-delà de nos frontières et, pour marquer cette volonté, il ne pouvait pas y avoir mieux que lui, professeur de géographie militaire dont les ouvrages sont remarquables et méritent non seulement votre lecture, mais encore votre étude.

Le plan que je vous propose pour ces quelques instants que nous partageons est simple. Je vous invite à un voyage géohistorique. Il s’agit d’une approche originale qui vous donnera peut-être l’envie de mieux associer deux sciences complémentaires : histoire et géographie.

Quelques définitions

Pour éviter toute confusion, quelques définitions doivent être données dès le début : 

La géographie militaire réunit les données qui caractérisent le milieu dans lequel les troupes sont amenées à intervenir. C’est la formule la plus simple mais il y en d’autres comme nous le verrons.

La géopolitique étudie les finalités politiques des décisions d’Etats, d’organismes internationaux ou encore d’organisations non gouvernementales, où la géographie reste un paramètre incontournable avec toute la complexité des motivations, des logiques pouvant animer les uns et les autres.

La géostratégie, finalement, est la variante plus spécifiquement militaire de la géopolitique qui analyse comment les objectifs stratégiques, fixés par les politiques, peuvent être atteints.

La géographie militaire s’est affirmée comme une science à part entière, à la fin du XIXe siècle, et elle a pour but de mettre en relation les activités politiques et militaires avec les données physiques et humaines. Voici la définition qui me paraît la plus judicieuse.  Toutefois, si cette science reconnue en tant que telle est récente dans les sciences, elle a été pratiquée, selon des critères plus souples et sans recourir à son vocabulaire spécifique, bien avant par les historiens, les politiques et les chefs de guerre. Faisons un peu d’histoire, remontons dans le temps pour mieux comprendre.

Lorsque des peuples ont dû migrer en Europe pour des raisons climatiques, ils ont obéi à des nécessités de survie ; lorsque des peuples luttent pour disposer d’une alimentation en eau potable, vous avez un autre facteur géographique déclencheur possible de conflit ou de guerre; lorsque des tribus nomades se déplacent à la recherche de pâturages, ils sont tôt ou tard confrontés à des tribus sédentaires, vivant de l’agriculture, et il y a risque de conflits ; quant un pays cherche une ouverture sur la mer pour sa survie économique, vous avez là encore un autre motif de guerre ;  à la naissance de la Confédération suisse, lorsque les cantons campagnes ont eu besoin des marchés des cantons villes, il y a eu des alliances qui se sont faites : les uns vivaient du transport des marchandises et avaient donc besoin de voies de communication sécurisées et les autres avaient besoin de commercer dans des villes sécurisées…etc. Les exemples ne manquent pas qui vous font percevoir le rôle comme le poids de la géographie et les explications qu’elle nous apporte dans l’histoire des civilisations. 

Alexandre le Grand, César, Hannibal, Tamerlan, Gengis Kahn, Saladin, Charlemagne, Frédéric Barberousse, Eugène de Savoie, Frédéric II et Napoléon, entre de multiples autres, pratiquaient la géopolitique, même si ce mot n’existait pas encore pour définir ce que l’on appelait tout simplement leur sens politique. Cependant Napoléon s’est fait piéger par la géographie comme l’illustre son échec de la campagne de Russie ! Le boiteux et manchot Tamerlan s’est vu dépasser par ses conquêtes, si grandes qu’il ne pouvait plus en assurer la maîtrise ! Le vœu de Charlemagne d’une grande Europe se concrétise maintenant, son empire n’a pas duré pour des raisons successorales qui ont créé les grands Etats européens actuels ! 

Pour 2010, l’ECRI vous propose 8 conférences dont 4 porteront sur la géopolitique et 4 sur la géostratégie. Avec la géopolitique, nous pourrons, je l’espère, porter un regard plus aigu sur la situation politique mondiale actuelle, fruit des histoires de peuples et de civilisations, pour mieux analyser les rapports de puissances ainsi que les évolutions des équilibres de celles-ci dans le monde. 

Avec la géostratégie, notre attention se portera sur les rapports de force entre puissances et continents et le rôle déterminant de la maîtrise de certaines matières premières, leur production comme leur transport. L’originalité sera de s’ouvrir aux regards chinois, russes ou indiens sur des questions trop souvent appréciées avec un regard occidental.   

Ces sciences offrent des méthodes d’analyse qui permettent d’établir la relation complexe qui existe entre puissance et espace et cela vaut pour tous les pays, quelles que soient leurs dimensions ou leurs puissances fortes ou relatives.

Revenons à la géographie militaire, reconnue depuis le XIXe siècle, et en Suisse plus précisément. Elle est liée à deux grands noms : Antoine Henri Jomini et Guillaume Henri Dufour. 

Jomini

Dans son « Précis de l’Art de la guerre », Jomini souligne en 1837, l’importance de la géographie :

« [La géographie] consiste dans la description topographique et stratégique du théâtre de la guerre, avec tous les obstacles que l’art et la nature peuvent offrir aux entreprises, l’examen des points décisifs permanents que présente une frontière ou même toute l’étendue d’un pays. » et il complète cette mise en perspective avec la statistique - qui en est encore à ses débuts - mais dont il perçoit toute l’utilité pour la prise de décision d’un commandant. Il en parle ainsi :

« [La statistique est] la connaissance aussi parfaite que possible de tous les éléments de puissance et de tous les moyens de guerre de l’ennemi que l’on est appelé à combattre. ».

Vous pourriez dire, vous les futurs chefs de groupe ou de section, que cela ne vous concerne pas. Vous auriez tort. Pour apprécier la situation avant la prise de décision, il est nécessaire de recourir à l’analyse géographique de la zone d’engagement : l’équipement du soldat ne sera pas le même en été ou en hiver ; dans des zones comme le Jura où l’eau manque vite en été, cela aura une incidence sur le ravitaillement dont vous serez responsable ; les couverts pour les armes ne seront pas les mêmes en montagne, dans le Jura ou dans une ville aux multiples collines ou une autre ville en terrain plat : par exemple, les types de toiture pourront même intéresser le militaire, un toit plat diffère d’un toit à plusieurs pans quant aux usages à en faire ! Ne serait-ce que pour le choix des camouflages, il faut s’adapter à des données de terrain. Dans nos forêts, les feuillus offrent une bonne protection en été mais, en hiver, seuls les forêts de sapin offrent un couvert utilisable.

Des cas historiques -qui vous sont peut-être connus- vous illustrent cette nécessité de posséder des connaissances géographiques :

En 1813, Napoléon comme ses généraux se faisaient une idée fausse sur la Bohême : ils la voyaient comme un pays coupé de montagnes, alors que la ceinture de montagnes secondaires qui l’entourent  se franchit en une journée de marche pour se trouver finalement en pays plat !

Les Allemands à Stalingrad sont vaincus par le froid, ils n’avaient plus de vêtements ou de chaussures adaptés à l’hiver.

Lors du conflit anglo-argentin aux Malouines, l’équipement des troupes anglaises étaient complètement inadapté, cela ne les a pas empêchés d’avoir la victoire, mais derrière le succès, il est important pour vous d’identifier ce qui aurait pu être la raison d’un échec.

Jomini revient encore plus loin dans son écrit sur ce sujet et avec une insistance qu’il faut souligner, je le cite encore :

« On doit ne rien négliger pour avoir la géographie et la statistique militaires des Etats voisins, afin de connaître leurs moyens matériels et moraux d’attaque et de défense ainsi que les chances stratégiques des deux partis. On doit employer à ces travaux scientifiques les officiers distingués et les récompenser quand ils s’en acquittent d’une manière marquante. ». 

Il souhaite un  développement de la cartographie. Par l’étude de la carte, Jomini veut que l’on puisse réfléchir sur les lignes d’opération qui dépendent des lignes de communication :

« Le grand art de bien diriger ses lignes d’opérations consiste à combiner ses marches de manière à s’emparer des communications de l’ennemi sans perdre les siennes. ».

Jomini est un auteur passionnant car à le lire, vous pouvez voyager avec lui sur tous les grands terrains militaires qu’il décrit avec une minutie de géographe. Nous pourrions développer sur ce thème de nombreux propos de Jomini qui sont peu connus et pourtant plein d’intérêts en cette matière. 

Ce qu’il importe de retenir est qu’une puissance insulaire (pensez à l’Angleterre) ne voit pas la guerre comme une puissance continentale (pensez à l’Autriche avant 14-18) ; une puissance forte à la fois sur terre et sur mer (pensez à aux Pays-Bas autrefois ou aux Etats-Unis actuellement) raisonne de façon différente d’une puissance qui ne possède qu’une armée de terre ou sur mer. Un pays disposant d’un vaste territoire (prenez la Russie) conçoit la défense de ses frontières autrement qu’un petit pays comme la Suisse, entourée de grandes puissances s’exerçant sur de grands territoires ! Pourtant, dans tous ces cas de figures, l’essentiel est de déterminer quel est le point stratégique territorial ou géographique : avec le recul historique, il faut préciser que ce point stratégique subit des évolutions et, dans la longue durée et suivant les cultures, il ne sera pas toujours le même (pour l’un ce sera, une ville, une capitale, des ressources du sous-sol ou des zones agricoles vitales ; pour d’autre, un lieu sacré ou symbolique) ! La géographie physique ne doit pas faire oublier la géographie humaine qui ne peut pas faire abstraction de l’histoire tout simplement ! 

Guerre en montagne

Comme nous sommes en Suisse, pays montagneux, il vaut la peine de s’intéresser brièvement à ce que Jomini nous dit sur la guerre en montagne en parlant des opérations stratégiques. En Europe, il dresse une liste des pays montagneux, et je vous rappelle que les frontières des Etats qu’il cite ne sont pas ceux de ce jour : les frontières européennes sont de création récente lorsqu’on considère leur histoire sur la longue durée.  Pour lui, sont des pays montagneux : le Tyrol ; les provinces noriques c’est-à-dire la Carinthie, la Styrie, la Carniole, l’Illyrie ; s’y trouvent encore quelques provinces de la Turquie et de la Hongrie, la Catalogne et, finalement, le Portugal. Les autres contrées de l’Europe n’ont, selon son analyse, que des ceintures montagneuses.

Les principes de la guerre en pays montagneux ne sont pas identiques à ceux employés en pays ouverts : il serait bon de s’en souvenir car, de nos jours encore, il est fait des comparaisons complètement erronées par quelques historiens. Le meilleur exemple en est la défense de la Suisse en 39-45 : vous trouverez plus d’une comparaison de nos troupes avec les troupes allemandes ou américaines qui ne tiennent pas, car les moyens déployés sur de vastes plaines n’ont pas la même efficacité sur le territoire suisse qui a une configuration particulière et il y a encore des auteurs qui veulent croire que nous aurions dû avoir des armes similaires à l’adversaire, quelle erreur ! Heureusement lors de la Guerre froide, des militaires ont réalisé qu’il valait mieux avoir des armes antichars qu’un nombre inadapté de chars par rapport à la surface de leur zone d’engagement possible en Suisse. 

J’ai encore bien des soucis lorsque je lis des études se voulant sérieuses mais ne reconnaissant pas la spécificité de notre terrain. Les manœuvres sont limitées dans nos plaines ayant des caractéristiques, leurs axes par exemple, pas favorables à l’ennemi. Les forces sont vite fractionnées dans les vallées. Il y a des passages obligés qui encolonnent les troupes de façon défavorable. Les terrains-clefs sont les jonctions entre vallées et rivières : ce qui simplifie la tâche de la défense. L’agresseur est réduit à mener systématiquement des attaques directes et à recommencer autant de fois que cela sera nécessaire, ce qui ne peut que ralentir ses marches comme sa concentration des forces. Un terrain compartimenté comme le nôtre entraîne un fractionnement des forces, ce qui est plus favorable à la défense qu’à l’attaque !

L’importance de notre territoire réside, hier comme aujourd’hui et demain, dans les nœuds de communication routière ou ferroviaire. N’oublions pas que les blocages de quelques défilés peuvent paralyser toute une armée. La défense d’un territoire comme la Suisse relevait véritablement d’un jeu d’échec où chaque compartiment de terrain constituait un pion à jouer, à perdre ou à risquer pour gagner. La multiplicité de nos vallées nuit à la concentration des troupes : l’histoire nous a appris que cela pouvait être généralement en notre faveur, car ce fut très rarement en notre défaveur. La défense de la Suisse n’a pas été et n’est pas statique du tout. En tant que fantassin, je me souviens des déplacements parfois forts longs, en plaine, en montagne que nous pouvions accomplir. Ceci même hier, avec le développement des forteresses qui avaient été pour l’adversaire des obstacles sérieux qui venaient en  complément d’une infanterie mobile et agissant sur d’autres points. La manœuvre de l’infanterie se fait toujours dans ce terrain mixte, la lisière des forêts et les bordures des lieux habités, si avantageux pour ses engagements : le fantassin a, durant tout son histoire qui remonte au Celtes jusqu’à nos jours, cultivé la manœuvre, les déplacements rapides pour bénéficier de la surprise et attaquer de façon favorable. Le principe est fondamental, seuls les moyens ont évolué, plus ou moins vite, les Anciens de l’infanterie motorisée peuvent en témoigner.  

Pour le décideur militaire, la carte est un instrument essentiel à la décision. Qui d’entre vous n’a pas dû fouiller les moindres renseignements donnés par une carte pour choisir un parcours, pour étudier les possibilités ennemies, pour conduire de jour comme de nuit ses hommes sur des chemins inconnus jusqu’alors ? Et il faut encore se pencher sur la carte pour visualiser le terrain où l’action doit se mener. La cartographie est un des moyens d’aide à la décision qui reste essentiel. Brièvement, abordons quelques données sur la cartographie suisse. Il est un nom que vous devez retenir absolument :


Dufour

Dufour a réalisé de 1832 à 1864 la carte de la Suisse avec des triangulations. Avant cette carte Dufour, nous avions des cartes très locales ne couvrant pas systématiquement tout le territoire. Les cartes ont toujours été très précieuses car elles faisaient partie des trésors d’une ville. Sans vouloir faire un développement trop long sur la cartographie en Suisse, ce sujet mériterait une conférence à lui tout seul, je signale juste que la topographie a fait de très grands progrès à la fin du XVIIIe siècle. En France, Vauban avait créé un corps d’ingénieurs - géographes en 1691 déjà.  De nombreux pays européens ont établi des projets nationaux de triangulations. En 1766, le Danemark donne l’exemple ; la Saxe en 1780 ; l’Angleterre en 1784 ; la Prusse en 1796 et la Russie en 1797.

En Suisse, en 1667, le peintre sur verre Gyger dresse une carte remarquable polychrome du canton de Zürich. La carte Scheuchzer est l’une des premières à utiliser la trigonométrie et le baromètre pour déterminer la position des localités et les altitudes. Les cartes Keller de Zürich ont eu un grand succès dans les écoles. 

L’idée d’un relevé général de la Suisse a été lancée, en 1753, par Micheli du Crest, un Genevois. Il a voulu créer un bureau topographique à Genève pour organiser la triangulation du pays. 

Au niveau fédéral, il faudra attendre 1809 pour les premières triangulations systématiques et coordonnées du territoire. Ce travail est relativement aisé sur le Plateau suisse mais les Alpes offrent de nombreuses complications. Il fallait relier les opérations suisses de mesure avec les états voisins ; face à l’inconnu, le plus difficile était de trouver un point de vue visible par trois autres à la fois. La foudre a tué un chargé de la triangulation. D’autres ont dû affronter les avalanches de pierre, des rochers friables, l’incompréhension des montagnards qui détruisaient les signaux en bois péniblement construits etc. Ce projet faillit être abandonné face aux nombreuses difficultés.

Dufour, avec ses compétences de mathématicien, de géomètre et en même temps de dessinateur, reprend en 1832 le projet dont plus personne ne voulait assurer la charge. Au service de la France, il avait déjà établi une carte au 5 000e de Corfou, publiée en 1828. Il se battra pour obtenir des crédits, pour payer des hommes qui prennent des risques pour établir les mesures. Sans imiter les pays voisins mais, connaissant les forces et les faiblesses des choix adoptés pour établir leurs cartes, il a su trouver des solutions pour faire au mieux avec les caractéristiques de notre pays de montagne. Par exemple, il a choisi un ombrage correspondant mieux à nos besoins cartographiques. En 1865, quatre feuilles au 250 000e sont prêtes et elles seront publiées en 1873. Il a fallu trente-deux ans pour mener ce travail à terme. A titre de reconnaissance, Dufour méritait bien un pic à son nom.

Suisse, vue aérienne
Géographie militaire suisse

La Suisse actuelle ne se comprend pas si nous ignorons la géographie et l’histoire. Maintenant, je vous propose cette confrontation entre ces deux approches si complémentaires.

Pour la Suisse actuelle, centre stratégique de l’Europe depuis les temps les plus reculés de son histoire connue, les axes de passage (d’émigrations, de commerce, d’armées, etc.) entre les quatre point cardinaux de l’Europe ont fait qu’elle intéressait toute puissance voulant être européenne ou appartenant à l’Europe. 

Pour cet ensemble d’Etats souverains, connus sous le nom d’Helvétie, qui a mis plusieurs siècles pour se constituer en une Confédération, il y a eu des menaces militaires permanentes en raison de cette position centrale et des passages obligés que les cantons possèdent  sur ce long arc alpin qui s’étend sur 1 200 Km, de Savonna près de Gênes, jusqu’à Vienne, avec un versant Sud plus abrupt que le versant Nord : cette simple notion de déclivité différente a donné un avantage à celui qui dominait les passages, du moins surtout quand les technologies n’avaient pas connu les progrès du XIXe siècle et ceux développés depuis lors. 

Les Alpes sont bornées par trois plaines : à l’Ouest par le Rhône, au Sud par le Pô et à l’Est par le Danube. Au Nord des Alpes, il y a trois plateaux de Genève à Linz : les plateaux suisse, souabe et bavarois. De façon globale, on distingue les Alpes glaronnaises, grisonnes, valaisannes et bernoises.

Pour comprendre l’évolution de l’armée suisse sur la longue durée, il est nécessaire de recourir à la géographie : notre terrain a forgé l’armée et a favorisé des types d’armement ainsi que certaines tactiques plutôt que d’autres. Oublier les contraintes géographiques du territoire qui s’appelle la Suisse, c’est oublier que nous n’avons pas de vastes plaines comme les pays voisins, d’une taille et d’une superficie qui l’obligent à raisonner militairement de façon totalement différente.

Notre relief, nos climats fort variés d’un coin à l’autre du territoire, nos populations reflétant les principales cultures européennes, nos vallées compartimentées, ont favorisé une armée avec une prédominance d’infanterie et nos mœurs où une tradition des armes reste forte -et j’espère que cette affirmation ne sera mise au passé, si nous supprimons la détention d’une arme chez le citoyen soldat. L’actuel développement des milieux urbains et la concentration des populations s’accentuant en zones urbaines ont des conséquences directes en matière de protection et de sécurité des populations. Prendre conscience de cela, c’est mieux percevoir encore pour demain les incidences que les mutations géographiques auront sur notre armée. Les villes s’agrandissent, se rejoignent presque. Le plateau est une vaste zone urbanisée et il est traversé par les axes européens ayant un long passé historique et promis encore à un bel avenir.

L’engagement du fantassin actuel dépend de ces facteurs géographiques. L’analyse du terrain est la première mission du chef d’infanterie : lire la carte et en interpréter les conséquences pour sa mission, reconnaître les lieux quand cela est possible, apprécier les points forts et faibles d’un zone d’engagement sont des automatismes; le couvert favorable au lance-mine, les positons de tir du fusilier, du mitrailleur, d’une arme antichar, les positions de rechange, les passages obligés de l’adversaire ; dans une ville, les carrefours sont spécifiques et la maîtrise de quelques carrefours judicieusement choisis dans une ville permet de la contrôler totalement. Dans une ville, il y a des lieux symboliques qui jouent un rôle médiatique que l’intervenant au moyen de la force doit prendre en compte pour l’engagement.  

Considérations générales

Au vu de la carte aérienne de la Suisse, il est facile de remarquer que Schaffhouse, Bâle et Genève forment des saillants et, dans le cadre d’une guerre conventionnelle, ces cantons sont des zones difficiles à défendre. 

Pour comprendre ce pays qu’est la Suisse, il faut recourir à l’histoire. Notre histoire s’est développée au cœur de l’Europe et finalement, en son sein, s’est opérée une synthèse originale parfois complexe, aussi complexe qu’un mécanisme d’horlogerie, mais qui, en raison de sa lente maturation, est demeuré un organisme toujours vivant et viable. 

La Suisse avec le Pont du Diable, les Schöllenen, est devenu le carrefour des routes européennes : les Gaulois qui ont édifié les premières cités de notre pays en témoignent ; les Romains, quant à eux, ont développé un dense réseau militaire avec des habitats et des places fortes dont les fondements de nos châteaux, je pense à ce château de Colombier, révèlent parfois les traces. 

L’Europe est divisée à ses origines historiques en quatre grandes parties : la germanique, l’italique, la gauloise et la danubienne.

Par simplification, on parle des Alpes (en fait ce terme désigne les alpages c’est-à-dire les pâturages au pied des montagnes et non les sommets qui étaient perçus soit comme des entités vivantes et dangereuses, soit comme la demeure des dieux), du Jura et du Plateau (dénomination trompeuse car le Plateau offre plus  d’un piège que, par comparaison, vous ne trouverez point dans les vastes plaines françaises actuelles). La chaîne des Alpes unit le cœur de l’Europe à la Méditerranée. Le Jura relie les Alpes au Rhin, pour aller au cœur de l’Allemagne. Le plateau est le prolongement sud du grand plateau bavarois : les militaires l’ont toujours vu sous cet angle. Les Romains ont déjà perçu cette valeur stratégique pour contrôler ce Nord où se trouvait des plus barbares que les barbares des Grecs (le barbare désignait un peuple étranger et on est toujours l’étranger d’un autre, donc un barbare !). 

Le plateau a un goulot d’étranglement, en ce point  de rencontre entre les Préalpes et le Jura : le Vully entre le lac de Neuchâtel et le lac de Morat. Et le plateau s’arrête sur le canton de Genève, face au belvédère du Mont Vuache qui, sur territoire français, est un véritable poste d’observation et d’artillerie pour toute action offensive venant du sud. 

Notre territoire ressemble à grande étoffe plissée avec des compartiments : une terre à compartiments, c’est véritablement ce qui explique que notre pays soit devenu une confédération. Des compartiments de terrain ont les mêmes besoins de protection, de défense qui justifient des alliances militaires à la base, politiques ensuite pour répondre à des nécessités économiques vitales. L’histoire de cette défense  a permis la création d’une structure où chacun a voulu préserver son indépendance, dans une logique de jeu d’alliances successives qui ont permis à la Confédération suisse de devenir ce que nous appelons la Suisse : un « faux tout », car en fait c’est « plusieurs touts » qui forment un ensemble sur lequel personne n’aurait parié à l’origine, en raison de ses diversités !

Regardons la Suisse de haut, observons ce massif du Saint-Gothard qui est d’une surface de 520 Km² où nous avons quatre grandes vallées. Les quatre sources de la Reuss et du Tessin, du Rhin et du Rhône sont là voisines. Leurs eaux se séparent et divergent pour descendre à travers l’Europe jusqu’à la Mer du nord et à l’Océan, jusqu’à la Méditerranée et à la mer Noire (avec l’Inn qui alimente le Danube, je le précise). N’est-ce pas fascinant de voir ces liens avec l’Europe partant d’une même terre ?

Notre pays et, en fait, il devrait se dire nos pays, ils sont tellement compartimentés que leur occupation s’est faite lentement, par petits groupes qui ont essaimé et se sont affirmés. Ce compartimentage du terrain a permis que des hommes appartenant à des races différentes et parfois hostiles quand il s’agissait de défendre sa terre nourricière : n’oublions pas que l’autarcie alimentaire était, dans ces temps reculés, la base de la survie. Dans le massif du Gothard, trois langues se rencontrent : l’allemand, le retoromanche et l’italien. Le français quant à lui a remonté la vallée du Rhône mais à la hauteur de Sierre, le bois de Finges, l’allemand ne lui a pas permis de monter plus haut. 

Remémorons-nous les liens qui existent entre la géographie et l’histoire et donc de la terre et des hommes qui l’habitent. Ces groupes humains n’étaient pas là pour s’entendre immédiatement. Chacun s’est affirmé ; ils se sont battus. Mais le voisinage de ces compartiments de terrain les a obligés à s’entendre. Chacun avait un point commun : conserver son indépendance mais aussi devoir vivre avec l’autre. Ce qui a fait la Suisse, c’est cette volonté de ne pas se faire prendre dans le vaste ensemble linguistique d’origine : l’indépendance, être maître chez soi caractérisent notre histoire. Pour une défense commune, des langues différentes, des cultures différentes se sont unies généralement pour répondre à une même nécessité et agir avec une même volonté. Les divisions ont été toujours dommageables à la Suisse naissante.

La Suisse s’est ainsi constituée sur plusieurs siècles avec des hauts et des bas, des actes héroïque et d’autres qui le sont moins, mais un passé est fait de multiples expériences, les bonnes comme les mauvaises (et chacun jugera bon et mauvais selon ses critères qui ne seront pas obligatoirement celui de l’autre…).

Remontons très haut dans le temps, quelques millénaires avant Jésus-Christ. L’intérêt des premiers hommes venant en Suisse ne s’est pas porté sur nos montagnes mais sur nos lacs, cela bien avant que les Celtes soient présents : les lacs ont formé les lieux de vie par excellence pour ces premières populations que nous appelons les lacustres. Nos racines les plus anciennes sont autour des lacs qui étaient des réserve alimentaire, des lieux d’échanges entre plusieurs territoires donc des voies de commerce, des facilités d’accès aux forêts, la surface navigable est aussi une voie de communication.

Une mutation des climats, cause d’inondations, a fait abandonner les lacs pour conquérir les hauteurs. Entre les constructions sur pilotis des rives du lac, du néolithique et des maisons en montagne sur pilotis pour être au-dessus de la neige en hiver, il y a des similitudes fascinantes et troublantes. Les premiers lacustres sont les ancêtres des Valaisans.

Avançons dans le temps, quelques siècles avant l’apparition du christianisme. Notre pays allait devenir le choc entre deux cultures, chacune ayant deux spécificités bien marquées : l’Antique, avec Rome et la Grèce et la Nordique, avec les Celtes et les Germains. 

La Grèce, pour des raisons commerciales, cherche à monter vers le nord, via Marseille ; le monde nordique cherche à descendre vers le Midi. La Grèce est la conquête, pas toujours pacifique d’ailleurs, des commerçants (ils veulent des marchés) et Rome est la conquête plus belliciste des conquérants (ils veulent dominer des territoires). La Tène, tout près d’ici, cette zone  de la Thièle (entre Epargnier et Préfargier) est le point de contact : vous trouvez les mêmes vestiges archéologiques à Marseille que sur les rives du lac de Neuchâtel. L’étain et l’ambre, produits du nord, intéressaient les Grecs; les Celtes sont des gens vivant de l’agriculture et défrichant la forêt pour cela. Les Germains sont les Alémannes, les Burgondes et les Francs qui vivent dans les forêts et sur lesquels je reviendrai rapidement. Retenons que les trois lacs de Neuchâtel, Morat et Bienne ont été un centre essentiel de navigation pour établir des échanges entre les tribus qui se retrouvent en cette zone. 

La géographie de l’Helvétie et j’emploie le nom Helvétie car c’est un terme qui recouvre un territoire ayant souvent changé sur la longue durée : le mot « Suisse » est un terme récent. Il faut attendre 1805 pour qu’il désigne un aboutissement, cette confédération de cantons que nous formons actuellement. L’Helvétie est cette longue période qui a précédé et dont aucun des peuples qui occupaient ce territoire n’aurait pu prédire ce pays que nous formons actuellement. 

Lac des quatre cantons

En remontant plusieurs siècles avant Jésus-Christ, les migrations étaient fréquentes : à cela plusieurs causes, augmentation de la démographie, famine par endroits, inondations probables en d’autres. Celtes et Germains étaient confrontés à conquérir des nouveaux territoires et donc à s’affronter. 

Trois grandes migrations celtiques ont existé depuis leur point de base entre la Marne, la Moselle et le Main : lors de la première migration, les Celtes se portent jusque dans les Iles britanniques et en Irlande. Lors de la deuxième dans les Gaules et jusqu’en Italie (Rome fut prise par surprise). La troisième conduit les Celtes en Grèce et jusqu’en Asie (pensez aux Galates). Il paraît très probable que les Helvètes soient issus de cette troisième migration.  Leur concentration est forte entre les trois lacs de Morat, de Neuchâtel et de Bienne. Leur centre sacré est Avenches. Du lac de Bienne au lac de Zurich, ils sont clairsemés. Des tribus préceltiques, les descendants des premiers lacustres ayant occupé notre territoire actuel, occupent les Alpes, le Valais notamment. 

Ces Helvètes doivent faire face à la poussée des Germains. Les Tigurins, une des tribus celtes, rejoignent les Teutons, qui sont aussi des Celtes, et les Cimbres qui sont des Germains. C’est du temps des Helvètes que les guerriers deviennent des agriculteurs en temps de paix. Les chefs sont pratiquement de grands propriétaires terriens. Les tribus gauloises ne forment pas un tout cohérent : les dissensions sont nombreuses et leur expansion rapide. 

Deux grands opposants ne tardent pas à se confronter : le roi Arioviste avec les Suèves et César avec les Romains. La Gaule devient une proie pour chacun d’eux. Rome se devait de posséder la Gaule car, si Arioviste gagnait, la ville de Rome aurait été menacée de disparition. César ramène les Helvètes, qu’il apprécie pour leurs valeurs guerrières, entre le lac de Constance et Bâle pour défendre la ligne du Rhin contre les Germains. 

Les Alpes décrivent un arc de cercle. Cet arc se développe de la Méditerranée occidentale à l’Adriatique : au milieu, vous avez le massif du Gothard. Pour Rome, cet  arc ne doit pas être une menace mais une protection. Avant l’intervention de César, cet arc était une menace. Seule sa conquête des Alpes en a fait une protection. Avec la Gaule l’empire a eu pour frontière la ligne du Rhin. Ce long fleuve, après le départ des Celtes, marquait une limite pour les Germains qui constituaient une menace pour Rome. Deux raisons à cela : leur forte démographie et leur valeur guerrière éprouvée. 

De la mer du Nord jusqu’au coude du Rhin, la défense du Rhin était facile pour les Romains car il y avait derrière au sud du Rhin toute l’étendue d’une Gaule  conquise et romanisée. Mais de ce coude au lac de Constance, la défense était plus difficile : les Romains avaient, devant eux, la Forêt Noire et, derrière, immédiatement, encore de la forêt et les Alpes.  Or les maîtres de la forêt étaient les Germains et les maîtres des Alpes, les Rhètes.  Qui sont les Rhètes pour les Romains ? Les tribus qui occupent les Alpes de la vallée du Rhône à la vallée de l’Adige. La plaine du Pô était un lieu favori d’excursions pour leurs pillages contre les villes ou les grandes propriétés romaines. Horace, le grand poète latin, les traitait d’hommes terrifiants. César, en plaçant les Helvètes sur le plateau suisse cherche  à faire en sorte que la jonction entre les Germains et les Rhètes ne puissent pas se faire : cela est de la géopolitique. 

En 43 avant Jésus-Christ, Tibère, jeune légat de vingt-six ans, dirige l’armée du Rhin contre les Rhètes. Son frère Drusus, âgé de vingt-deux ans (en paraphrasant une vers célèbre, il est possible de dire que la valeur guerrière n’attend pas le nombre des années), franchit le Brenner avec la seconde armée romaine dans le même but. La rencontre décisive eut lieu dans le Vorarlberg et il y eut une bataille navale sur le lac de Constance. Les Rhètes avec le soutien d’une tribu celte, les Vindélices, livrèrent une lutte acharnée. Dans la région de Bregenz, selon l’historien Florus, les Vindélices jettent leurs enfants sur les pointes des glaives romains, afin que leurs descendants ne deviennent pas des esclaves !

Cette victoire romaine est marquée de façon tangible par la création d’une colonie militaire : Augusta rauracum, Augst, au confluent de l’Ergold et du Rhin. C’est à partir de cette date que ce territoire rhéno-rhodanien forme un ensemble indépendant des grands ensembles voisins. 

Ce territoire deviendra la Suisse et il est le carrefour de l’empire occidental romain, avec six grandes artères fluviales de l’Occident européen : Rhône, Rhin, Danube, Inn, Adige et Pô. 

Val de Münster, lien avec l'Adige, l'Autriche, Ofenpass

Cinq secteurs, reliés par un réseau routier solide, forment l’Helvétie : 

1. secteur rhénan : avec Augst et Windisch ; défense de Rome contre les Germains ;

2. la Rhétique : le quartier général en est Coire, (Chur en allemand et ce nom est plus proche du nom latin : Curia). C’est un terrain clef pour Rome : au nord avec le Rhin, le Danube, avec à l’est, l’Inn et l’Adige, au sud avec les cols : Splügen, Julier, Albula et Brenner, cols décisifs pour se rendre en Italie, vers Rome ;

3. le Pennin : c’est le Valais qui communique avec l’Italie par le Grand-Saint-Bernard et le Simplon ;

Grand Saint Bernard, col avec le lac de Toules

4. Genève, cité des Allobroges, tribu probablement antérieure aux Celtes.

5. Aventicum qui forme le centre du pays : le territoire des Helvètes avec le Plateau et la bordure jurassienne. 

Les architectes de la Suisse sont les Romains : développements des villes, des axes routiers sont leurs oeuvres. Aventicum sera l’illustration la plus remarquable du degré de civilisation de cette époque : les Celtes, contrairement à une idée répandue qui ferait croire que ce sont des brutes se soûlant à la bière, ont développé des arts que les Romains ont adopté par après. 

Des Alémanes, la tribu principale est celle des Semnons. Ils déploient une tactique de combat alliant mobilité et surprise en combinant cavalerie et infanterie.  Le cavalier prenait en croupe un fantassin et tous deux disposaient d’armes légères : le fantassin sautait à terre avec la protection du cavalier et la bataille s’engageait. En cas de retraite nécessaire, ils s’évanouissaient dans la forêt et se retranchaient dans la montagne. A partir de l’an 259-260 ap. J.-C., ils détruisirent Augst et en 354, Aventicum est ravagée. Le nom latin sera remplacé par un nom alémanique : Avenches devient Wibili (probablement le nom du chef alémane qui a conquis la ville) et ensuite Wiflisbourg. Les Alémanes ont résisté à la culture romaine et se sont christianisés très lentement. Entre le Rhin et les Alpes, ils se sont enracinés sur un sol peu fertile. Défricheurs, ils ont prospéré. Paysans libres et montagnards, ils sont attachés au sol, aux traditions. C’est pourquoi nous devons parler de suisse alémanique et non de suisse allemande.

Les Burgondes proviennent de la Suède méridionale, via le Danemark : la Suisse a vraiment des origines européennes ! Ils quittent l’île de Bornholm, appelée aussi Burgundarholm pour se rendre dans le Brandebourg et la Silésie. Des Germains, les Gépides, les massacrent et ils se dirigent vers le Danube dans un premier temps où les Goths en massacrent autant, les survivants se dirigent vers le Rhin. Dans la région de Mayence et de Worms, ils sont sur la rive gauche du Rhin et Rome les accepte dans la mesure où ils s’opposent aux Germains. Mais en 415, ils s’emparent de la Belgique romaine ; aussitôt les Romains, avec Aetius, les châtient en 435 et 436 en leur envoyant les Huns. Vingt mille personnes y laissèrent la vie dont le roi Gundahar, le fameux Gunther de la chanson des Nibelungen.  

Aetius ramène ce peuple plus en arrière, dans une région s’appelant Sapaudia (ce nom signifiant peut-être le pays des sapins). Or le centre de la Sapaudia est Genève. Sapaudia existe encore dans le nom de la Savoie ! Ils s’opposèrent aux Alémanes et se romanisèrent vite. Ces Nordiques, les Burgondes ont créé l’actuelle Bourgogne en France. 

Les Francs viennent des Pays-Bas actuels. Ils ont le culte d’un ancêtre mythique dont ils seraient tous les descendants. Ils revendiquaient une grande liberté d’où leur nom de franc, signifiant leur affranchissement et pas obligatoirement un trait de caractère. Les Francs, dont les représentants les plus connus sont Clovis et Charlemagne, ont pris tout notre territoire et y compris la Rétie (enlevée aux Goths en 575). Les Francs ont uni les Burgondes et les Alémanes dans ce que nous appelons la Suisse allemande actuellement : cela fut une étape décisive de notre création et les Francs ont réussi ce que les Romains avaient réalisé quelques siècles auparavant. 

En alliant histoire et géographie, nous abordons toutes les origines de la Suisse qui possède véritablement un passé pluriel dont la riche diversité est fascinante et nous ne pouvons négliger notre actuelle synthèse européenne qui nous est léguée par héritage.

Actuellement :

Pour finir, revenons à l’actualité et c’est à travers quelques images que je vous la rappelle.

Villes

Le plateau de Genève à Bâle, via Zürich se densifie et devient une zone urbaine. Cette modification du paysage, de moins en moins rural et de plus en plus urbain ou semi urbain, a des conséquences directes en matière de défense des populations. Une réflexion réaliste quant à la défense doit les prendre en compte.  Ce terrain mixte, fait de forêts et de zones découvertes sur de courtes distances,  ce véritable terrain d’infanterie existe encore entre Plateau et Jura comme entre Plateau et Alpes mais il se voit de plus en plus réduit : cela explique que les fantassins doivent encore garder un savoir-faire dans ces zones.  Par contre, la concentration des populations en zone urbaine et les menaces pesant sur ces populations sont devenues plus risquées et ont une probabilité plus forte qui fait que le combat urbain doit aussi faire partie de la formation du fantassin.  

La Suisse dispose de nombreux objectifs qui peuvent intéresser un adversaire menant aussi bien un combat symétrique, ce qui est nettement moins probable, qu’un combat asymétrique, ce qui est le plus probable.  Vous avez les aéroports, les nœuds autoroutiers, les nœuds ferroviaires et tous les ouvrages d’art que la configuration de notre pays,  ce carrefour européen,  impose. Quelques vues aériennes illustrent suffisamment mon propos.

Aéroport de Genève

Nœud autoroutier Brunau sud

Olten, le nœud ferroviaire

Olten, ouvrages d'art

Pour réfléchir à ces différentes possibilités d’engagements du fantassin, le cas le plus typique est le pourtour du lac Léman : avec d’un côté, la cible que peut être Genève  avec ses organismes internationaux et de l’autre, le passage de St Maurice qui a une valeur stratégique aussi importante aujourd’hui qu’hier : gaz, pétrole, énergie électrique, ligne ferroviaire, autoroute  passent dans un goulot qui, militairement, intéressera toujours celui qui veut assurer une défense et une protection crédibles des populations. De Genève à Montreux, avec toute l’agglomération lausannoise, vous avez toute une zone dense d’urbanisation qui change complètement nos engagements d’infanterie. 

Lac Léman, de Genève à Saint-Maurice

Genève, siège de l'ONU, cible symbolique possible

Genève , aéroport, potentielle cible terroriste

Saint-Maurice, axe routier, ferroviaire, énergétique et stratégique

Conclusions :

L’Helvétie, devenue plus tard la Suisse :

S’est construite dans la longue durée, trois mille ans ;

Possède des origines européennes incontestables qui se sont unies harmonieusement, au final en une Confédération et même si cela n’a pas été sans conflits jusqu’au XIXe siècle ;

A subi des contraintes géographiques qui ont pesé sur la création de ses frontières actuelles, il a fallu attendre la fin du XIXe siècle encore pour avoir les frontières que nous avons aujourd’hui ;

Vit de nos jours une urbanisation croissante du plateau qui exige une forte proportion d’infanterie, c’est la constante que l’histoire nous révèle; son adaptation aux réalités du présent pour préserver son avenir, le changement a été et reste aussi une constante ; seuls les moyens techniques suscitent des mutations vraiment révolutionnaires d’emploi;

Sait, par son histoire encore, que le changement doit rester fidèle à une tradition et à des besoins.

Il est temps d’achever et je n’ai pas épuisé ce sujet, mais j’espère, avec ces quelques propos, avoir éveillé vos curiosités à rechercher, plus loin dans le passé et aussi dans le présent, tout le poids de facteurs géographiques qui ont fait que vous êtes là, présents pour défendre un pays complexe qui a pour nom la Suisse.

Antoine Schülé