Ami Girard
et la révolution neuchâteloise du 1er mars 1848.
par Antoine Schülé, historien
Neuchâtelois d’origine, et plus précisément du Val-de-Ruz, je constate que l’histoire complexe de ce pays neuchâtelois, devenu un canton à la fois suisse, prussien et français, déroute facilement le grand public. Son biculturalisme français et germanique surprend, mais c’est le fruit de son évolution dans le temps. En cet article, je souhaite vous partager une page de son passé : la date du 1er mars, ce jour férié cantonal pour commémorer sa révolution de 1848 où Ami Girard joua un rôle majeur.
Ne vous attendez pas aux pages sanglantes de la Révolution française : tout au plus, vous goûterez la révolution à la neuchâteloise. D’ailleurs, celle-ci ne vous empêchera pas de savourer les tripes à la neuchâteloise ou la fondue à la neuchâteloise ou encore sa taillole (chez les Vaudois, le taillé aux greubons; en Provence, la fougasse et chez Rabelais, la fouace, sujet de la guerre fameuse). Quittons ces saveurs culinaires locales et soyons sérieux.
Depuis que Napoléon a porté son regard sur la Confédération suisse, Neuchâtel est tiraillé entre deux tendances : une cantonalisation pour renforcer le lien avec les Confédérés (notamment Berne pour son soutien militaire; dans le passé, Berne voulait une extension au détriment de la Bourgogne) et conserver le lien avec la Prusse qui existe depuis 1707. Frédéric-Alexandre de Chambrier (1785-1856) a obtenu la conciliation de ces deux tendances en défendant avec succès le statut original de “canton-principauté”.
Face aux réformes qui s’imposent, quel moyen retenir ? La voie légale ou le coup d’état ? Un appui nécessaire : l’opinion publique. Une nécessité : disposer d’un gouvernement provisoire en capacité de succéder sans délai au gouvernement renversé. Ce sujet a toujours été d’actualité pour les initiateurs de coups de force et c’est ce que je vous propose d’observer en cet article.
Pour une bonne compréhension et plus spécialement pour nos amis étrangers, découvrons cette carte simplifiée du canton de Neuchâtel :
Les prémices révolutionnaires.
En 1815, avec la signature de Henri Alphonse de Sandoz-Rollin (1769-1862), Neuchâtel devient un canton suisse et une principauté prussienne.
En janvier 1831, Vaumarcus, Gorgier et le Val de Ruz sont agités contre le gouvernement. Le commissaire royal prussien est la major-général Ernest de Pfuel. Il ne s’oppose pas à des réformes qu’il estime justifiées. Le 22 juin, le Corps législatif, où sont représentés des républicains que vous découvrirez par la suite, est convoqué pour trouver des solutions aux revendications émises.
Alphonse Bourquin
Le 12 septembre 1831, le lieutenant Alphonse Bourquin (1802-1837) dirige une insurrection armée depuis le Littoral. A la base, comme dans bien des révolutions, le système fiscal est rejeté, car considéré comme pesant inégalement sur les personnes (entre paysans et industriels, par exemple). Par surprise, au petit matin du 13 du même mois, il investit le Château de Neuchâtel, siège de l’autorité. Les républicains occupent ce lieu symbolique, mais ils discutent sans arriver à composer un gouvernement insurrectionnel. Les 17 et 18 septembre, un nouveau soulèvement se revendiquant républicain a lieu.
Pendant ce temps-là, le Conseil d’Etat, non renversé et non arrêté, siège en la même ville, au domicile de son Président de Sandoz-Rollin, pour demander de l’aide. Le camp armé royaliste est établi à Valangin. La médiation de la Suisse est demandée. Deux commissaires fédéraux discutent avec chacun des partis opposés. Le 24 septembre, un contingent fédéral, sous les ordres du colonel Forrer, investit la principauté. Le 27 septembre, une Convention est signée : retrait des troupes républicaines; désarmement des deux camps; amnistie générale.
Octobre 1831, de Pfuel est de retour à Neuchâtel. Le 17 décembre 1831, Alphonse Bourquin tente une nouvelle insurrection (dite “expédition” par certains), avec 300 hommes et à partir de Val de travers. Les troupes républicaines à faible effectif sont dispersées par l’armée légale, c’est-à-dire royaliste, réunissant environ 3000 hommes et ayant occupé les villages connus pour leurs faveurs envers les républicains. Des historiens disent que “la répression s’abat”, d’autres disent que “justice est rendue”. Inévitablement, les arrestations des insurgés se multiplient : quel Etat aurait pris d’autres mesures ? Alphonse Petitpierre et Henri-Louis Dubois meurent en prison; Frédéric Roessinger fera 8 ans de forteresse. Bourquin s’exile dans le canton de Vaud d’où il sera expulsé. Réfugié à Besançon et à la demande de Neuchâtel, Paris lui demande de s’éloigner de la frontière : il se rend à Troyes. En 1835, il part au Brésil, pour ensuite partir à Boston et finalement mourir à la Nouvelle-Orléans, en 1837. Que nous soyons d’accord ou pas d’accord avec leurs engagements, je retiens qu’ils sont morts ou ont souffert pour leurs convictions qu’ils n’ont pas reniées : ceci mérite respect.
Pourquoi cet échec du lieutenant Alphonse Bourquin ? Agé de 29 ans, lieutenant des carabiniers de la milice neuchâteloise, élu député au Corps législatif, il avait conclu, face aux députés royalistes, que seul un coup de force pourrait changer la situation. Il invoque trois motifs pour agir : la liberté de la presse, la réforme fiscale, le rattachement du canton à la Confédération.
Témérité, irréalisme, aveuglement idéaliste ont perdu sa cause. Il était illusoire de croire que la seule force armée pouvait renverser le gouvernement. L’absence d’un gouvernement provisoire pour assurer une transition politique aux yeux de la population et des autres cantons est sa faute majeure. De plus, laisser en liberté d’agir les conseillers d’Etat ne peut que surprendre. Son action sera critiquée : comme on parle de “gasconnade”, il sera dit à son sujet : une “bourquinade”. Il faudra attendre Alexandre-Marie Piaget (1802-1870) pour le réhabiliter aux yeux du public.
Au sein même des républicains, les esprits étaient partagés en deux tendances : partisans du coup d’état et légalistes. Qu’entendre par légaliste? Le meilleur exemple est l’avocat Bille de La Chaux-de-Fonds, désireux d’obtenir des réformes par la voie légale.
A partir de 1831, le fossé entre royalistes et républicains s’agrandit d’année en année. Les royalistes se reposent sur la loi. Les républicains, bénéficiant du soutien des radicaux des autres cantons (spécialement de Berne), s’occupent à conquérir les esprits. Il est à signaler que la plupart des notables neuchâtelois sont membres de la Franc-maçonnerie qui est, elle-même, divisée : vous y trouvez des républicains et des royalistes. De Pfuel, le commissaire royaliste, est d’ailleurs lui-même franc-maçon. Le cas le mieux connu est celui de la loge “L’Amitié” de la Chaux -de-Fonds à laquelle Ami Girard est affilié.
De 1831 à 1848, la principauté de Neuchâtel connaît de belles réformes, en raison des décisions et réalisations de de Chambrier et de Sandoz-Rollin, déjà nommés. Des écoles communales sont créées. Le Gymnase de Neuchâtel date de 1835. L’Académie est fondée en 1838. Le réseau routier est complété et amélioré. L’administration est modernisée. L’industrialisation naissante est favorisée. Vouloir coller les images de l’Ancien Régime français sur le gouvernement neuchâtelois, comme l’affirment les républicains, est un mensonge qui perdure : un narratif faux répété pendant des décennies faussent les esprits dépourvus de sens critique.
Cependant, la propagande dite “libérale” perfuse son message : le gouvernement neuchâtelois est ultraconservateur et antiréformiste. Par exemple, à Renan (canton de Berne) paraît le journal “Le proscrit”. Le terrain est propice pour un changement avec la conquête de l’opinion publique, conquête que délaisse la majorité des royalistes. Deux évènements majeurs de la Confédération influenceront le canton de Neuchâtel : la suppression des couvents en Argovie en 1841 qui a entraîné la guerre du Sonderbund en 1847. A l’origine, nous avons les “radicaux” contre les “conservateurs”.
Les révolution européennes
La vie politique en France et en Angleterre influence les élites neuchâteloises qui ont des liens familiaux (militaires, industriels et financiers). Rousseau, Montesquieu et Locke sont lus aussi bien par les bourgeois que l’aristocratie.
En 1748, Frédéric II implante le système des fermes pour la perception de l’impôt. Dès 1755, plusieurs bourgeoisies (communes) protestent successivement contre les abus des fermiers. En 1792, les activités révolutionnaires françaises reçoivent de grands échos dans le nord du canton. Face à cette configuration, Neuchâtel demande à être englobé dans la neutralité de la Confédération. En 1805, avec le Traité de Schönbrunn, Frédéric Guillaume III cède, lors d'une négociation, la principauté à Napoléon. En 1806, Alexandre Berthier en devient le prince. De 1813 à 1814, pour la première fois, Neuchâtel sera occupé par les troupes alliées contre Napoléon. En 1814, Frédéric- Guillaume III récupère sa principauté. Le 12 septembre 1814, la Diète (gouvernement confédéral) approuve l’entrée de Neuchâtel dans la Confédération.
Le parcours de vie de Alexis-Marie Piaget (1802-1870) en est une bonne illustration d’une influence française. Il est né à Lyon, d’un père neuchâtelois. Après des études de lettres et de droit, il dirige un maison de lithographie à Paris. Il participe à la révolution de juillet 1830, ayant entraîné la chute de Charles X. Agé de 33 ans en 1835, il s’installe comme avocat à Neuchâtel. Député au Corps législatif en 1842, il est un opposant politique au gouvernement en place. Sans participer militairement au coup d’état qui suit, il sera désigné président du gouvernement provisoire en avril 1848 et dirigera le Conseil d’Etat de 1848 à 1860 et restera conseiller d’Etat jusqu'en 1870.
Evènements majeurs internes à la Confédération
Affaire des Couvents et le Sonderbund. Les cantons suisses ont connu de graves divisions au début du XIXe siècle : les “radicaux”, de souche protestante principalement, s’opposent aux cantons dits “conservateurs catholiques”. Les radicaux suisses sont pour le renforcement du pouvoir fédéral, alors que les peuples sont attachés à la souveraineté des cantons. En 1841, les radicaux argoviens décident la fermeture des couvents en Argovie : les cantons catholiques réagissent. Les radicaux organisent des corps-francs pour effectuer des “coups de main” contre ces cantons catholiques : ceci pose des questions de droit dont ils ne s’embarrassent pas. Le 31 mars 1845, Ulrich Ochsenbein envahit le canton de Lucerne avec 3 500 volontaires. Ce fut un échec en raison de la résistance des troupes cantonales.
Le 11 décembre 1845, Uri, Schwytz, Unterwald, Lucerne, Zoug, Fribourg et Valais, soit 7 cantons, s’unissent politiquement et militairement: le Sonderbund est né secrètement, pour être connu en juin 1846. Le 20 juillet 1847, la Diète fédérale (réunion des représentants cantonaux qui décident des questions communes de la Confédération jusqu’en 1848) vote sa dissolution avec la majorité de 12 cantons. Octobre 1847 : la guerre du Sonderbund éclate. Le général genevois Henri Dufour gagne celle-ci pour le gouvernement fédéral, en usant d’une stratégie où la rapidité de l’action prédomine. De plus, la configuration géographique, favorable aux cantons protestants, lui a accordé des avantages évidents dont il est rarement fait mentions. Il est à remarquer que le canton de Neuchâtel, sous régime prussien, a revendiqué sa neutralité lors de cette guerre du Sonderbund et n’a donc pas mis à disposition de Dufour ses troupes (ce qui a irrité le canton de Vaud qui a dû lui fournir un contingent plus important).
Ce contexte particulier étant établi, venons-en à Ami Girard.
Ami Girard
Ami Girard (1819 - 1900)
Avec Ami Girard, nous ne sommes pas en face d’un théoricien ou d’un penseur, ayant développé par des écrits une histoire globale ou une pensée bien structurée, mais nous observons un homme d’action, intéressant pour son témoignage sur des faits où son engagement a été total. Militaire convaincu et fédéraliste acharné, il fut aussi un politicien actif du canton de Neuchâtel. Ses vues sur la révolution neuchâteloise du 1er mars 1848 apportent une vision non dépourvue d’intérêt sur un mouvement populaire qui demandait à être conduit. Sa réussite fut due à ce mélange complexe du politicien et du militaire qu’il unissait en lui. Ses prises de position pour une politique fédérale ferme et rigoureuse de défense de la frontière se révélèrent lorsqu’éclata l’Affaire du val des Dappes.
Originaire de Chézard-Saint Martin (Val de Ruz, Neuchâtel) et né au sein d’une famille de tradition républicaine, Ami Girard passa son enfance à Renan (Berne) et fit ses études commerciales Lörrach et à Bienne. Durant celles-ci, il a lié des liens avec les républicains de La Chaux-de-Fonds qui feront appel à lui en 1848. Son père, Jean-Frédéric, était propriétaire de l’auberge du “Cheval-Blanc”, à Renan, lieu de réunion de Neuchâtelois que les incidents de 1831 avaient exilés dans le val de Saint-Imier (dit aussi Erguël).
C’est d’abord en raison de son engagement militaire qu’Ami Girard se fait connaître. En tant qu’officier d’artillerie, il prit part à l’occupation de l’Argovie, après l’Affaire de Couvents en 1841, ainsi qu’à l’expédition des Corps-francs sous Ochsenbein en 1845 et à la Campagne du Sonderbund en novembre 1847. Ainsi armé d’une expérience du commandement, il se trouva le 29 févier 1848, à la tête des volontaires de l’Erguël, alors qu’il était âgé seulement de 29 ans.
D’Ami Girard, nous avons l’image d’un homme au caractère fortement trempé et faisant preuve d’initiative. Ses décisions promptes, claires et précises en des moments graves ont eu pour conséquence d’éviter de longues journées révolutionnaires qui n’auraient produit qu’un grand nombre de victimes : sans lui, les actions seraient restées trop localisées et non décisives pour l’ensemble du canton. Comme chef militaire, il démontra sa forte maîtrise des hommes qui effectuèrent, dans un climat inévitablement passionnel, une prise de pouvoir dans l’ordre et la discipline autant avant, pendant et qu’après les journées du 29 février et 1er mars 1848. En raison probablement de sa vie autant politique que militaire et, surtout, étant plus un homme d’action que de plume, la quantité de ses écrits n’est pas considérable, mais ceux qui ont été publiés suffisent à nous dévoiler un homme très fidèle à ses idées jusque dans ses actions.
A la demande de ses proches amis, à l’âge de 79 ans, il rédigea ses souvenirs des évènements vécus 50 ans plus tôt. Ainsi, il nous offre un récit pittoresque dans les “Actes de la Société jurassienne d’émulation”. Force est de constater l’excellence de sa mémoire : la consultation de rapports de sources différentes confirment ses propos et rien de ce qu’il dit n’est inventé. Toutefois deux précisions sont nécessaires :
1. La troupe sous ses ordres n’était pas de 300 hommes. Un effectif de 200 paraît plus juste. A mesure qu’il avança sur Neuchâtel, son effectif a dû varier.
2. A son départ du plateau de la Cibourg, sa troupe n’était pas constituée uniquement de Neuchâtelois: sur 102 partants, il y avait 44 Neuchâtelois; les 58 autres étaient des Jurassiens, des Confédérés et quelques étrangers dont 1 Savoyard, 1 Italien, 2 Français et 12 Allemands, sans doute, réfugiés politiques (lire l’étude de M. Berger, dans “Musée neuchâtelois”, 1948).
Des lecteurs regretteront que le témoignage personnel d’Ami Girard soit écrit à la troisième personne, mais ceci étant son choix n’est pas dépourvu de signification. Provenant d’un homme totalement engagé à sa cause, son texte reste digne d’intérêt.
Parler d’Ami Girard sans traiter de sa prise de position en faveur du val des Dappes serait une négligence.
En résumé : Cette vallée se situe sur la frontière occidentale du Pays de Vaud de 1564 à 1799, date à laquelle le Directoire, en France, demanda de rétrocéder, contre une indemnité, cette partie de territoire près des Rousses, afin de d’établir une route pour se rendre à Versoix: ainsi, la France serait reliée par le Valais à l’Italie septentrionale. Le Sénat helvétique ratifia le 11 août 1800 cette cession qui devint effective en 1807. Cependant la France ne tint jamais ses promesses d’indemnités. L’Affaire du val des Dappes a pris naissance.
La Première Paix de Paris de 1814 et le Traité de Vienne de 1815 restituèrent la vallée des Dappes au Canton de Vaud, mais la France s’arrangea avec les ambassadeurs d’Autriche, de Russie, de Prusse et d’Angleterre pour que ses prétentions sur cette vallée soient reconnues. C’est pourquoi, négligeant la décision du Congrès de Vienne de 1815, la France refusa de rétrocéder la vallée. De nombreuses notes et tractations s’établirent entre la France et la Suisse jusqu’en 1851. Cette affaire qui divisa nos stratèges suisses en son temps, est révélateur d’une conception du principe politique de l’intégrité du territoire.
De nos jours, le grand public ignore tout des grandes passions au sein de nos dirigeants politiques et militaires suisses que suscita l’attribution territoriale de cette petite vallée frontière entre le canton de Vaud et la France. A ce sujet de nombreux mémoires furent rédigés : le Général Dufour insistait sur l’importance stratégique de ce val pour la Suisse; Denzler s’en préoccupa aussi.
Ami Girard adressa le sien, en 1858, à l’Assemblé fédérale et recommanda non une transaction avec la France, mais une sorte d’occupation militaire de la vallée par la Suisse. Il y emploie un langage ouvert et fait preuve d’un esprit remarquable d’investigation, tout en maniant un style agréable et animé. Sa thèse s’est vue fortement contestée dans la “Revue militaire suisse” (RMS) : il était usuel et vraiment démocratique de trouver dans cette revue des débats sans complaisance sur différentes stratégies possibles; je ne peux que la conseiller aux historiens cultivant les études comparatives.
Au-delà d’une discussion enflammée de ce temps, c’est la conception de défense à la frontière d’un officier de cette époque qui nous intéresse. D’ailleurs, la suite donnée à cette affaire ne fut pas belliqueuse puisqu'un échange de territoires se conclut le 8 décembre 1862 et les arguments d’Ami Girard ne furent donc pas retenus. La France reçut avec la route des Rousses direction le col de la Faucille, la partie occidentale du val des Dappes et une bande de 150 m de large à l’Est de cette route; en dédommagement, la Suisse obtint un territoire de même superficie le long du Noirmont.
Ami Girard, remarquable par la force de sa détermination, reste un témoin de son temps et, en particulier, d’un moment difficile de l’histoire de Neuchâtel.
Biographie sommaire
• Né le 6 février 1819 à Chézard-Saint Martin (Neuchâtel)
• Officier dans la Campagne d’Argovie en 1841, lors du Sonderbund en 1847 (premier-lieutenant); a pris part à l’expédition des corps-francs sous Ochsenbein
• 1847 : capitaine à l’Etat-major fédéral d’artillerie
• Se mit à la tête de 200 volontaires de l’Erguël (ancien nom pour le val de Saint-Imier) pour se rendre à La Chaux-de-Fonds dans la nuit du 29 février 1848
• Face aux hésitations des responsables, il s’engagea et conduisit la colonne républicaine sur Neuchâtel le 1er mars 1848
• Assuma un grand rôle dans l’organisation des milices du canton
• 1853 : major
• Député de la Constituante de 1848 et au Grand Conseil
• Préfet de la Chaux-de-Fonds 1851 - 1852
• Conseiller d’Etat 1852 - 1853
• En 1856, il réprima avec Denzler l’insurrection royaliste
• 1860 : lieutenant-colonel
• Conseiller national 1861-1869
• Député au grand Conseil de Berne 1859-1869
• 1867 : colonel d’artillerie; à ce titre, il participa à l’occupation de la frontière en 1871
• 1873 : Membre de l’Etat-major d’artillerie à l’EMG (Etat-major général)
• 1880 : Commandant de la IVe Brigade d’Infanterie de Landwehr
• 1895 : mise à disposition du Conseil Fédéral
• 1898 : libéré des obligations militaires
• Meurt le 10 avril 1900, à Renan.
Eléments préalables
Pour la compréhension des lecteurs non suisses du témoignage donné par Ami Girard, quelques données doivent être connues :
Chézard-Saint-Martin est un village neuchâtelois dans le Val de Ruz et se trouve à mi-chemin entre les deux villes de Neuchâtel et de La Chaux-de-Fonds. Une particularité helvétique : généralement, le citoyen est plus attaché à son canton d’origine qu'au canton extérieur où il peut résider ou étudier.
Renan (Rennen, en allemand) se situe dans la canton de Berne, dans la partie supérieure du vallon de Saint-Imier, entre le Mont d’Amin au sud et de la Montagne du Droit au nord. Ce village a servi de lieu d’asile pour les réfugiés neuchâtelois de 1832 à 1834. La Chaux-de-Fond, à l’ouest, se trouve à environ 8 km.
Bienne (Biel, en allemand) est une cité bernoise, au bord du lac du même nom. Elle est considérée comme étant sur la frontière linguistique et culturelle entre la Suisse alémanique et la Suisse romande.
Rappel: Le 24 février 1848, le roi Louis-Philippe est renversé en France. Une nouvelle vague révolutionnaire parcourt l’Europe. Les Montagnes neuchâteloises ne demandent qu’à se soulever. Des hommes sont prêts à se mettre à la tête de ce mouvement : des politiques et des militaires.
Chambrier et le Conseil d’Etat décident de ne pas résister par les armes et de maintenir leur autorité par la force du droit. Il est des moments où accorder sa confiance au seul droit est une forme d’illusion...
Il est temps de vous présenter un acteur des évènements qui suivent. Fritz Courvoisier (1799-1854) est un fabricant d’horlogerie et voyageur de commerce. Il a été capitaine de l’Armée fédérale lors de la guerre du Sonderbund. Après son engagement de 1848 ci-dessous rapporté, il rentrera à La Chaux-de-Fonds. Il s’engagera pour le développement du chemin de fer dans le Jura. Il sera Conseiller national de 1851 à 1854.
Pour bien visualiser le récit d’Ami Girard, cette carte vous permet de suivre le tracé de la marche entreprise qui nous sera narrée avec précision:
Revenons maintenant en février 1848 pour cette expédition de Renan à La Chaux-de-Fonds, puis sur Neuchâtel. Cet extrait de Prise d’armes erguellienne contre la partielle domination prussienne en Suisse, dont le titre même entend justifier le coup d’état, mérite l’attention en raison de faits surprenants. Il nous permet d’observer ce qui peut faire réussir ou échouer une révolution ou plutôt un coup d’état. Je rappelle qu’ici, Ami Girard parle de lui à la troisième personne : est-ce pour mieux louer son action ou celle de ses troupes bernoises ? Je vous laisse décider. Lisons-le.
J’ai conservé les mots originaux et graphies de nom de l’auteur :
Marche de la colonne républicaine sur Neuchâtel
“ L’organisation d’un corps auxiliaire, en vue d’un renversement du Gouvernement prussien siégeant dans la principauté de Neuchâtel, sous la direction d’Ami Girard, prenait une très bonne tournure et promettait une pleine réussite. D’ailleurs, dans notre district la question de se dévouer à une cause politique, par les moyens de corps-francs était populaire à un haut degré; en 1844 et en 1845, lors des expéditions contre Lucerne, bon nombre de citoyens du district, surtout dans la seconde, prirent part à leur exécution, dont les suites furent funestes et malheureuses; la seconde pour avoir été mal dirigée par les officiers supérieurs : Ochsenbein de Berne et Billot d’Argovie; le premier pour avoir commandé une retraite intempestive et inutile; le second alors qu’il le pouvait, en ne se rapprochant pas de la colonne principale dans les environs d’Emmen-Baum.
En 1848, un chef de corps-francs avait en face de lui les prescriptions d’un arrêté de la Diète suisse, du 26 mars 1845, stipulant :
“I. La formation de corps-francs armés ainsi que toute levée de corps, sans la coopération des Gouvernements cantonaux, sont inadmissibles d’après le sens et le but du pacte fédéral.
II. Les Etats confédérés sont en conséquence invités à prendre les mesures propres à empêcher la formation de ces corps, ainsi que toute violation de territoire par les corps-francs ou des corps armés.”
Il y avait donc lieu de la part de la personne la plus responsable, soit par Ami Girard, de veiller à ce que cette loi ne pût recevoir aucune application.
L’organisation en observant le plus grand silence, se fit sur le plateau de la Cibourg; les compagnies furent informées de se mettre successivement en marche de Courtelary, de Sonvilliers et de Renan, de manière à ce qu’elles pussent y arriver entre 10 et 11 heures du soir.
Renan expédia 14 hommes qui ne se laissèrent pas retenir pour partir avec leur compagnie sous les ordres du capitaine Desgoumois. On leur indiqua de s’annoncer comme l’extrême avant-garde de 300 hommes.
Entre 9 et 10 heures du soir, M. Rollier, préfet du district, accompagné du maire de Renan, Chéry Saugy, arriva au domicile de Girard, auquel il recommanda de prendre le commandement des volontaires en marche, de veiller au bon ordre à la satisfaction des familles et du Gouvernement, qui fermerait l’œil sur la prise d’armes défendue par la loi précitée. Ami Girard, ainsi institué chef des volontaires, monta à cheval à 10h 30 et rejoignit les compagnies à 11 heures du soir. Il plaça la compagnie de Renan, naturellement la moins fatiguée, à l’avant-garde et organisa un service de sûreté en marche pour traverser le plateau du Bas-Monsieur, célèbre par les attaques nocturnes des royalistes contre des patriotes là en passage.
Il expédia deux hommes robustes pour aller commander, dans trois établissements publics, de la soupe fourrée, pour la délivrer à sa troupe, à son arrivée à la Chaux-de-Fonds.
Par un temps violent et de neige épouvantable, elle arriva à 3 heures du matin sur la place de l’Hôtel de Ville. Pourquoi braver un pareil mauvais temps par une nuit noire ? Dans la pensée de Girard on pouvait admettre, en exécution d’un plan qu’il ne connaissait pas, que les républicains du Locle et de la Chaux-de-Fonds se mettraient en route à 5 heures du matin, pour aller prendre et occuper le Château de Neuchâtel. La marche de nuit était donc justifiée.
On verra bientôt que non seulement ce plan était inconnu, mais même qu’il n’en existait pas du tout. Lorsque les volontaires erguelliens furent installés dans leurs locaux, le rapport pour les officiers ayant été commandé pour 4 heures à la “Fleur de lis”, Girard se rendit au domicile du commandant Courvoisier, en vue d’y prendre connaissance du plan d’opérations de la nouvelle révolution. Quelle ne fut pas sa surprise, lorsque ce chef militaire supérieur lui apprit qu’il n’existait aucune disposition arrêtée en vue de diriger pratiquement la révolution commencée.
Il apprit que l’on avait organisé un poste central à l’Hôtel de Ville, et divers postes extérieurs dans les environs de la ville, pour la protéger contre des tentatives de pillages qui pourraient provenir des environniers royalistes; que des patrouilles circulaient entre les divers postes et s’occupaient de les désarmer, mais que , en général, on ne trouvait ni hommes, ni armes.
Les fidèles de la bourgeoisie de Valengin avaient donné suite à l’appel que les maîtres bourgeois et le Conseil d’Etat leur avaient adressé.
Au rapport à la “Fleur de lis”, les officiers des compagnies de volontaires du Val de Saint-Imier furent aussi fort surpris, eux qui avaient été entrevus dans l’idée d’une marche presque immédiate sur Neuchâtel, après la marche de nuit qui venait d’être exécutée, qu’il n’existait aucun plan d’opérations pour compléter la révolution commencée.
Girard saisit alors l’occasion de leur expliquer de quelle manière il s’est trouvé à fonctionner comme leur chef et il les pria d’exprimer leur volonté à ce sujet. Il en résulta une confirmation des dispositions prémentionnées du préfet Rollier.
Dans nos cantonnements on indiqua un appel à 5 h du matin et que la troupe devrait rentrer dans ses locaux, où l’organisation des compagnies devait être complétée.Nous verrons bientôt que le concours des volontaires jurassiens, pour la réussite de la révolution neuchâteloise a été d’une prépondérance en quelque sorte absolue.
En prévision du départ des patriotes sur Neuchâtel, un appel des Erguelliens avait été commandé sur 5 heures du matin; aucun volontaire n’y manqua et tous éteint bien réconfortés et prêts à marcher. On les fit rentrer dans leurs cantonnements.
Après être rentrés dans ses foyers, à la suite de la guerre du Sonderbund, Girard avait élaboré et mis par écrit en son particulier, un plan, mais il ne l’avait pas en mains, le 1er mars.
Cependant il possédait ce plan dans sa tête et cette étude dans laquelle il ne prévoyait nullement - eu égard à la loi sur les corps-francs - le concours d’auxiliaires du canton de Berne, lui a servi à merveille, à tel point qu’en aucune circonstance, il n’eut la moindre hésitation sur les mesures urgentes à prendre, toujours très rapidement.
Quoique dépourvu d’artillerie, l’idée fixe de Girard était l’indispensabilité de marcher, sans aucun retard sur Neuchâtel, d’y culbuter le gouvernement du roi et de s’emparer du château, siège de l’administration cantonale.
En vue de la réalisation de ce plan, Girard retourna au bureau du commandant Courvoisier, et là de 4 à 6 heures du matin, on discuta d’une manière très serrée. Le prénommé chef ne voulait rien changer à son organisation de protection, contre les éventuelles entreprises de pillage des environniers. Il ajoutait qu’il existe un grand comité, qui seul pourrait prendre des dispositions, mais encore que les membres de ce corps sachant que dans l’après-midi, à 2 ou 3 heurs, un comité cantonal, convoqué à La Chaux-de-Fonds, s’y réunirait et arrêterait toutes ultérieures dispositions, entr’autres : de continuer à révolutionner les communes et enfin de faire parvenir au Conseil d’Etat une sommation d’abdication.
Le commandant Girard essaya de lui démontrer que dans cette voie, la cause de l’indépendance républicaine du pays ne pourrait que péricliter et même à bref délai, complètement échouer. Enfin il lui posa la question suivante : “ Ne pourriez-vous pas consentir à ce que votre grande commission fût réunie, et que sur la question de porter la révolution, sans aucun retard, au chef-lieu cantonal y fût discutée ? ” Après quelque hésitation, il consentit à faire faire cette convocation pour 7 heurs du matin. Girard recommanda , que tous les officiers que la convocation pourrait atteindre y fussent appelés.
On profita de ce moment d’attente pour faire rentrer dans la compagnie de Renan, la petite avant-garde qui était arrivée la veille à 6 heures du soir.
A 7 heures du matin, la grande Salle de Justice, à l’Hôtel de Ville, était occupée par au moins 40 personnes, la plupart des hommes marquants du parti républicain, parmi lesquels se trouvaient quelques officiers et sous-officiers neuchâtelois. La séance était présidée par Robert Theurer. L’ordre du jour n’était pas précisé. On se mit à discuter sur des faits insignifiants survenus dans les postes. Un seul fait bien établi permettait de constater que les royalistes avaient été appelés au camp de Valengin comme en 1831.
Girard s’était rendu, avec deux de ses officiers, Margraff et Morel, à la dite assemblée, mais il ne voulait pas y prendre la parole sans être invité à, le faire. Or, un jeune républicain fit remarquer au Président la présence d’officiers bernois et demanda qu’ils fussent appelés à communiquer leurs idées et leurs vues, touchant la situation politique, dans laquelle en particulier se trouvait La Chaux-de-Fonds.
Girard se leva et exprima les idées ci-après résumées :
“ Monsieur le Président et Messieurs,
Ensuite de tout ce qui s’est passé hier et qui se passe même dans ce moment, ne sommes-nous pas dans un vrai état d’insurrection vis-à-vis de l’autorité légale; n’avons-nous pas commis déjà des faits de guerre, qui pourraient avoir pour nous les plus graves conséquences, si, sans aucun retard, nous ne prenons pas les mesures propres à assurer la complète réussite de notre révolution, à peine commencée. Personne dans cette assemblée ne peut dire que nous ne sommes pas dans un vrai état de guerre.
Eh bien ! dans de telles circonstances, c’est aux militaires à choisir et à indiquer les moyens à employer pour atteindre complètement le but de notre indépendance de la Prusse.
D’ailleurs, en outre, je ne dois pas vous laisser ignorer que les volontaires de l’Erguel, qui ont de vieux comptes à régler avec le Conseil d‘Etat de Sa Majesté, se sont mis en campagne pour renverser ce pouvoir détestable. Si l’on ne voulait pas immédiatement agir dans ce sens, il ne nous resterait qu’à retourner dans nos foyers, car nous ne sommes pas ici pour faire un service de sûreté autour de votre village. En terminant, je prie les officiers de se réunir dans la salle de la justice de paix, pour discuter des mesures à exécuter; elles vous seront communiquées en vue de votre approbation.”
Les officiers et chefs de poste passèrent dans la salle voisine, où Girard leur expliqua brièvement les moyens d’agir rapidement, en vue de consolider la révolution et de la compléter : sans aucun retard, marcher sur Neuchâtel. Sans omettre l’avis du commandant Courvoisier, qui fût d’accord, tous les officiers et sous-officiers furent unanimes pour approuver cette importante proposition. Communiquée à la Grande-Commission, elle reçut son approbation. L’ordre est aussitôt donné de faire rentrer tous les postes et de les aviser que la générale les rappellera sous les armes à 9 heures. On prépara deux chars de vivres en nature de pain et de fromage.
A 9 heures, la générale fut battue. Les 300 volontaires jurassiens, cantonnés comme ils l’étaient, furent rapidement formés sur le côté nord de la place de l’Hôtel de Ville. Le bataillon de La Chaux-de-Fonds mit plus de temps à se réunir, ce qui est très explicable. Enfin, par une belle éclaircie ensoleillée, à 10 heures les deux colonnes se mettent en route, celle du Vallon en seconde ligne, parce que son chef réclama de pouvoir conserver son caractère de troupe auxiliaire.
Elles partirent précédées de deux triangles bien attelés. La traversée de la montagne, à Boinod et près de la Vue des Alpes, fut excessivement rude; des bourrasques de neige, coupées de coups de soleil, entravèrent la marche. Enfin, après avoir essuyé bien des coups de vent, les troupes républicaines débouchèrent au col, où le soleil commença à leur tenir la plus fidèle compagnie. La neige n’encombrant plus autant la route, la troupe pût se mouvoir avec plus de facilité.
Le concours des volontaires vallonniers fût d’une extraordinaire utilité, dans ce sens que sans leur arrivée à 3 heures du matin, après une pénible marche de nuit, sans l’activité déployée par leur chef pour faire accepter la marche sur Neuchâtel, enfin sans l’exécution de cette descente des Montagnards sur le chef-lieu cantonal, il serait arrivé que le Conseil d’Etat prussien, soit le gouvernement encore légal, aurait pu se mettre en rapports directs avec les commissaires fédéraux qu’ils avaient réclamés au Vorort.
L’autorité légale (Chambrier et consorts) avait renoncé à se défendre par les armes, elle avait licencié sa garde soldée, ainsi que les bourgeois de Valengin qu’elle avaient appelés à son secours les 26 et 27 février. Ce Président comptait plus facilement obtenir tous les succès désirables par la voie diplomatique, laquelle au début paraissait devoir lui être favorable. Paul Jeanrenaud, Perret, banquier, et quatre autres bourgeois huppés de la ville, qui allèrent au-devant de la colonne montagnarde et la rencontrèrent aux Hauts-Geneveys, firent une importante démarche auprès du commandant Courvoisier, pour le dissuader de marcher sur Neuchâtel, attendu que la veille avant minuit, au Château, le Gouvernement avait annoncé son abdication. Courvoisier était en voie de céder. Girard étant intervenu, on eut bientôt remis en marche la colonne, que le chef supérieur avait fait arrêter en partie dans la forêt de Malvilliers, où l’on entendait quelques coups de fusil, pour discuter avec ces soi-disants délégués, dépourvus de tous pouvoirs quelconques.
La colonne républicaine, à Malvillers, fit prisonniers une trentaine de royalistes, licenciés du camp de Valengin.
Après les avoir désarmés, Girard près de Boudevilliers, leur fit un petit discours, les requérant de ne plus reprendre les armes contre la République, en outre, d’acclamer celle-ci et que la liberté leur serait rendue; s’étant exécutés, on les licencia et ils disparurent prestement dans la forêt.
A Valengin, les deux bataillons furent de nouveau arrêtés. On distribua des vivres aux troupes. Entre temps, on s’empara de force, vu le refus fait, des deux canons de la Bourgeoisie, qui étaient pourvus chacun de dix coups à boulet. Les hallebardes d’apparat de la corporation furent distribués dans les deux bataillons.
Tandis que le commandant en chef, selon une promesse qui lui avait été faite, attendait un gouvernement provisoire, Girard qui n’admettait pas qu’il fut de suite indispensable, poussait à reprendre la marche, afin d’arriver de jour en ville. La colonne se remit en marche, avec les deux canons capturés, mais dans la forêt de Fenin, dans un défilé tout ce qu’il y avait de plus dangereux, la colonne fut de nouveau arrêtée, pour attendre le nouveau gouvernement républicain. Courvoisier envoya un de ses adjudants, jusqu’à Boudevilliers; il revint sans avoir rien vu. Sur cela, Girard insista de nouveau pour continuer la marche sur Neuchâtel.
Cette résolution fut exécutée et c’est à 7 heurs du soir que la troupe fit son entrée en ville, où elle fut saluée par quelques cris de : “Vive la Suisse”.
Les quatre ministraux, soit le Petit Conseil de ville, fut requis de préparer des billets de logement pour 1 200 hommes; on en reçut la réponse : “Ils sont déjà préparés”. Les fourriers allèrent pour les recevoir et les délivrèrent aux compagnies, dont deux reçurent l’ordre d’aller occuper le Château Tous les tambours réunis, suivis par les deux canons, les deux compagnies ayant en tête les commandants Courvoisier et Girard, avec les adjudants, à cheval, la charge fut battue avec une remarquable énergie dès l’Hôtel de Ville, jusque dans la cour du Château. Le capitaine d’Audiesse, garde-arsenal, remit à Girard une paire de colossales clefs, en signe d’abdication des précédents maîtres de l’antique manoir. Le service de garde, outre les deux compagnies déjà indiquées, comprenait un grand poste à l’Hôtel de Ville. Les autres compagnies ayant été licenciées, se livrèrent au repos à tel point que l’on ne se serait pas douté de l’occupation effectuée par le parti républicain.
Les officiers supérieurs installés au Château, passèrent la nuit à surveiller le service de sûreté, auquel les volontaires bernois s’entendaient à la perfection. Il s’agissait naturellement d’éviter toute surprise qui aurait pu se produire. A l’exception du service des patrouilles et des rondes d’officiers, la première nuit du régime républicain s’est passée dans l’ordre et le silence les plus parfaits.
C’est à environ 9 heures du soir que le gouvernement provisoire, choisi de La Chaux-de-Fonds, fit son entrée, en berline, dans le château depuis si longtemps dit “de nos princes”.
On était arrivé trop tard, le premier mars, au chef-lieu cantonal, pour saluer, le même jour, la république par des salves d’artillerie. Girard, qui était un officier d’artillerie, y a pourvu le 2 mars, à 7 heures du matin, alors que des masses de républicains du Val-de-Travers et du vignoble, arrivaient en ville. 22 coups de canons saluèrent solennellement l’avènement de la république, laquelle fut simultanément proclamée par deux proclamations du gouvernement provisoire. “
Fin de l’extrait d’Ami Girard.
Ce témoignage sur la réalisation d’un coup d’état révèle plusieurs éléments qui retiennent l’attention. Tout d’abord les échecs des antiroyalistes de 1831 ne l’ont pas découragé, mais, au contraire, motivé. Girard a tiré les leçons de ses expériences vécues antérieurement lors d’actions du même type contre les cantons catholiques. Il avait médité sa stratégie bien avant qu’il fut en situation de la mettre en application. Par la force de son verbe, il a vaincu les hésitations des politiciens : de toute évidence, le gouvernement provisoire prévu à La Chaux-de-Fonds manquait d’un décideur militaire. Le commandant Courvoisier portait le titre et Girard maîtrisait les actions. Son souci pour assurer la logistique est bien souligné. Un paradoxe : Radical et donc fédéraliste, il sait qu’il contrevient à une décision de la Diète fédérale, en pratiquant ce coup d’état qu’il légalise postérieurement avec la proclamation de la république. Il est certain qu’il se savait soutenu dans le canton de Berne et par d’autres cantons. En cas d’échec, aurait-il été cautionné ? Une question encore : est-ce que Girard savait que le gouvernement neuchâtelois avait abdiqué au moment où il avait quitté Renan ? Pour l’instant, à cette dernière interrogation, je n’ai pas la réponse. Sa marche sur Neuchâtel n’a pas connu une réelle résistance en raison d’un choix de l’autorité légale. Il est possible de conclure qu’il a bénéficié d’heureux concours de circonstances, dans un contexte politique bien préparé qui avait favorisé sa venue et sa prise de pouvoir.
La suite
Frédéric-Alexandre de Chambrier (1785-1856) qui avait été député à la Diète fédérale de 1829 à 1837, était resté à la tête du Conseil d’Etat jusqu’au 1er mars 1848. Il était favorable à des réformes et il les a initiées. Il a résisté au conservatisme de ses collègues au Conseil d’Etat. Lui et les membres du Conseil sont assignés à résidence au Château et ils signent leur démission le 11 avril. Alexis-Marie Piaget est désigné Président du gouvernement provisoire et il dirigera le Conseil d’Etat de 1848 à 1860. Il sera encore conseiller jusqu'en 1870.
Le 30 avril 1848, la Constitution républicaine est proclamée et en 1858, elle sera revue.
En septembre 1856, un soulèvement royaliste connaît l’échec: il est à retenir que Chambrier, six semaines avant sa mort, condamnait cette tentative royaliste. Homme sage, il privilégiait la prudence. Il reste encore connu pour ses recherches historiques sur les origines de Neuchâtel et de Valangin.
Ainsi se termine une révolution à la neuchâteloise.
Mémoire, quand tu nous tiens !
En 1910, sur la Place de l’Hôtel de ville de La Chaux-de-Fonds est élevée une sculpture de Charles L’Eplattenier pour célébrer dans le bronze cette journée du 1er mars 1848.
Sur son socle, nous lisons : “Les patriotes montagnards commandés par Frits Courvoisier et Ami Girard s’emparent du château de Neuchâtel et renversent le gouvernement royaliste”.
Ce monument a quatre faces. La première figure un officier énergique conduisant sa troupe (probablement Ami Girard). Sur le côté, un jeune tambour battant le rappel. Sur une autre face, un civil dressant son arme. Et sur la dernière face, la liberté levant les bras au ciel et écrasant de son pied l’aigle prussien (pour les Catholiques, il y avait une similitude évidente et voulue avec la statue de la Vierge Marie écrasant la tête du serpent, mais avec humilité).
Une statue aussi guerrière pour une révolution, qui se réalisa comme vous avez pu le lire, interroge tout esprit critique et serein face aux faits !
Seule la ville de Neuchâtel portait cette armoirie, avec un aigle qui n’avait rien de prussien.
A la fin de l’année 1917, les historiens constatent que le drapeau aux chevrons n’a jamais été aboli et qu’il est plus représentatif d’un long passé du Pays de Neuchâtel.
Une polémique s’ouvre: en 1929, les Zofingiens souhaitent le retour aux couleurs d’origine. Les républicains s’y opposent en disant que ce drapeau est prussien: ce qui est faux. D’autres, ne veulent pas de référence à la féodalité, à l’Ancien Régime, ces mères de tous les maux.... Il s’agit de préserver un narratif. De 1931 à 1954, les “chevronnards” et les antichevronnards” croiseront leurs arguments. Par un vote de 1954, le drapeau de 1848 est confirmé.
Conclusion
Il vous appartient à vous lecteur de conclure cette page d’histoire qui réunit des faits et des mémoires qui varient selon le narratif privilégié. La version retenue est une affaire de goût. Au final, nous serons tous d’accord sur un point, déguster de fins filets de perche du lac, avec un “Œil de Perdrix”, ce délice et fruit du vignoble lacustre avec sa couleur rutilante, peut réconcilier tous les cœurs neuchâtelois autour d’un bon verre.
Antoine Schülé
Contact : antoine.schule@free.fr
Bibliographie
Sources
Ami Girard : Mémoire sur la vallée des Dappes. Berne. Imprimerie Haller.1858.
Ami Girard : Encore le val des Dappes. Revue militaire suisse. N° 5. 1859. Pp. 102-110.
Ami Girard : Prise d’armes erguellienne contre la partielle domination prussienne en Suisse. Actes de la Société jurassienne d’émulation. 1899. Extrait cité dans cet article : pp. 176-184.
Archives de l’Etat de Neuchâtel et Archives fédérales
Divers dossiers d’Ami Girard, notamment :
• Plan du Château de Neuchâtel et de ses abords, ainsi que des barricades élevées le 3 septembre 1856 par l’insurrection royaliste
• Notices sur l’artillerie
• Différentes correspondances non éditées.
Ouvrages généraux :
Louis Thévenaz : Histoire du Pays de Neuchâtel. Neuchâtel. 1948. P. 93
Collectif : Les écrivains militaires neuchâtelois. Choix de textes et documents. Ed Gilles Atinger. Hauterive. 1988. 192 p. Antoine Schülé : Ami Girard 1819-1900. Pp.61-72.
Collectif, sous la direction de Jean-Marc Barrelet : Histoire du Pays de Neuchâtel. De 1815 à nos jours. Tome 3. Ed Gilles Attinger. Hauterive (Suisse). 1993. 344 p. David Jucker : La fin de de l’Ancien Régime (1814-184) pp. 20-30 et Jacques Ramseyer : La république radicale 1848-1914 pp. 31-51.
Collectif, sous la direction de Michel Schlup : Biographies neuchâteloises. Des Lumières à la Révolution. T. 2. Ed Gilles Attinger. Hauterive (Suisse). 1998. 316 p. De la Révolution au cap du XXe siècle. Tome 3. Ed Gilles Attinger. Hauterive (Suisse). 2001. 356 p.
Articles spécifiques :
Robert Gerber : Ami Girard et ses volontaires (mars 1848). Musée neuchâtelois.1948. P. 97 ss.
Henri Dufour : Propos stratégiques. Revue militaire suisse. 1859. Pp. 41-45.
Louis Denzler : De la vallée des Dappes. Revue militaire suisse. 1858. Pp. 369-375.
Antoine Schülé : Etablissement d’une frontière : l’affaire du Val des Dappes https://antoineschulehistoire.blogspot.com/2016/07/etablissementdune-frontiere-le-val-des.html



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