vendredi 13 mars 2020

Thomas More : spiritualité et politique


Thomas More:
spiritualité et politique.
Antoine Schülé
La Tourette, février 2018


Introduction

Étudier la vie de Thomas More est passionnant car il est possible à travers lui d’analyser pourquoi et comment des hommes de pouvoir - Henri VIII bien sûr mais aussi Thomas Cromwell - peuvent instrumentaliser une religion à leur profit. Une historiographie engagée a favorisé une lecture très partiale des évènements afin de construire un mythe couramment admis par l’opinion publique : la liberté de conscience et la tolérance religieuse naissent avec les Luthériens et les Réformés.
En 60 minutes, je tenterai de vous conduire dans ce XVIe siècle que certains glorifient à outrance alors que bien de sombres et sinistres faits, trop souvent occultés, l’ont marqué. L’humanisme de la Renaissance est né dans le sang versé en son nom et il convient de le savoir pour ne pas fausser le passé, tout simplement.

Thomas More

Quelques dates clefs pour le situer :

Il est né le 7 février 1478 et a été décapité, sur ordre de son roi, le 6 juillet 1535 (date où il est commémoré en Angleterre).
Le Pape Léon XIII le béatifie en 1886. Pie XI le canonise en 1935. L’Église le commémore le 22 juin.
Jean-Paul II le proclame saint patron des hommes d’État en l’an 2000. C’est pourquoi en fin de cette réunion nous prierons pour les autorités politiques de ce monde afin qu’elles s’ouvrent à l’Esprit Saint : la Foi nous dit qu’il n’est rien d’impossible à Dieu alors n’hésitons pas à demander ce qui nous paraît bel et bien impossible !

Ses particularités : un homme d’action, un mystique, un écrivain, un diplomate, un conseiller du roi avec sa fonction de chancelier.
Son originalité : son sens de l’humour même en prison, sa cohérence morale dans les honneurs comme dans les humiliations.

Il est un saint laïc sachant refuser l’obéissance à un acte ou à une idée contraire à sa conscience, ne se diluant pas dans le conformisme ambiant pour plaire. Il distinguait la religion de la politique, la raison du sentiment et sa critique sociale était respectueuse des traditions et des coutumes.
Les commentateurs de Thomas More se partagent en trois catégories. Ceux qui ne voient que le philosophe humaniste, auteur de l’Utopie, d’autres que l’homme politique de 1517 à 1532 qu’il a été sous Henri VIII et les derniers que l’homme ayant la vie spirituelle d’un saint comme en témoignent ses écrits. Il est évident que l’erreur serait d’établir des cloisons étanches entre ces trois états.
More est un être complet ayant pratiqué un humanisme chrétien dans sa vie politique animée par une spiritualité chrétienne. Il accepte de vivre dans le monde de son temps sans illusion : il s’autorise à en voir les défauts et les qualités.

Réduire la querelle religieuse auxquelles More a pris part à la seule traduction de la Bible en anglais est une autre erreur. C’est un élément parmi d’autres mais commençons par celui-ci.

Traduction de la Bible en anglais

Le problème n’a pas été la traduction de la Bible en anglais mais les lectures qui en ont été faites : des interprétations contradictoires, des exploitations textuelles pour justifier des procédés injustifiables (au regard de Nouveau Testament). L’église anglicane qui naît de et sous Henri VIII n’est pas une nouvelle religion mais une hérésie : il est d’ailleurs curieux que les Réformés s’insurgent contre le fait que la Pape de Rome dispose d’un pouvoir spirituel et temporel pour accepter que le roi d’un État s’arroge en plus de son pouvoir temporel un pouvoir spirituel.

Tyndale en Angleterre, Luther en Allemagne, Zwingli en Suisse et Calvin en France et en Suisse ont produit au final de multiples sectes se voulant de la Réforme : ces divisions perdurent jusqu’à nos jours. Ce n’est pas en occultant les différences que l’œcuménisme peut se construire. Reconnaître les différences n’est pas justifier une nouvelle guerre des religions. Normalement, il devrait être possible au XXIe siècle de les aborder avec recul et sagesse si l’esprit de paix et de vérité anime le cœur de celui qui cherche à comprendre.

Henri VIII, qui a donné le modèle de Barbe-Bleue du fameux conte, a imposé par la terreur sa conception religieuse qu’il a forgée en fonction de ses besoins personnels. Pourquoi ne parle-t-on pas de ses massacres dont il est l’auteur ?
Il est vrai qu’il n’a pas été le seul à imposer une réforme religieuse de cette façon : il a suivi d’autres exemples et servi de modèle à d’autres rois. Il est d’ailleurs curieux que les Catholiques n’en fassent jamais mémoire officiellement : chacun d’entre vous, chaque année, est amené à entendre une évocation de la Saint-Barthélémy mais nous sommes en droit de nous interroger pourquoi les media ou les politiques ne se souviennent jamais d’autres faits et je ne donne que quelques exemples :

  • En Suède, le prince Gustave Ier Vasa (1496-1560) a imposé le protestantisme par la terreur et le mensonge.
  • En Finlande, les églises furent aussi pillées et de nombreux prêtres catholiques sont dénoncés et expulsés, et c’est ce qui pouvait leur arriver de mieux, quand ils ne sont pas exécutés, après avoir subi diverses tortures.
  • Au Danemark , les rois Christian II et Christian III s’emparent des biens du clergé.
  • La Norvège a connu des pillages d’église.
  • En Islande, le luthéranisme est imposé par l’armée danoise : il y avait deux évêchés. Un des deux évêques meurt en prison et l’autre, qui avait voulu se défendre, a été décapité.

A notre époque où nous parlons de lutte contre le racisme, je m’étonne d’un racisme victimaire des bien-pensants médiatiques ou des journalistes d’investigation qui occultent des massacres, selon des critères qui ne sont pas humanistes mais partisans : ils répondent à la devise de « Post tenebras, lux. » et, pour l’accréditer, il suffit de noircir 1 000 ans du lumineux Moyen Age qui est à l’origine de notre Europe actuelle dont la culture, la civilisation et les modes de vie ont rayonné dans le monde entier, de façon plus ou moins heureuse d’ailleurs.

Une fausse image historique s’est imposée dans les esprits : le protestant est toujours un doux persécuté pour sa foi et le catholique est le farouche comme retors persécuteur. Alors sortons de ce cliché en pratiquant de l’histoire objective. Ayant un père né protestant et une mère catholique, j’ajoute une précision : il ne s’agit pas pour ma part de dire que les protestants ont été tous mauvais et que les catholiques ont tous été bons. Mais j’en ai assez de la méthode qui consiste à culpabiliser les catholiques de façon systématique et, à un point tel, que des prêtres de nos jours ignorent tous leurs prédécesseurs et les très nombreux fidèles qui sont morts de façon ignominieuse au XVIe siècle pour défendre l’Eglise.

Pour certains, il y a le devoir de mémoire et pour d’autres le devoir d’amnésie : je suis contre toute forme d’amnésie (devoir d’historien et par respect des victimes de toute autorité tyrannique) ce qui n’interdit pas le pardon (mais je n’ai aucune autorité pour donner un pardon au nom des victimes). Pour se réconcilier dans la Foi, ce que je souhaite de tout cœur, il convient de se réunir dans la vérité et la justice : ce but ne peut pas être atteint avec des exploitations de culpabilité ou d’occultations systématiques des faits des uns et des autres. Nous ne sommes pas responsables des crimes de nos ancêtres dans la Foi : chacun sait toutes les dérives que cela a pu donner au XXe siècle !

Plusieurs facteurs à prendre en considération : les biens de l’Église, tant convoités par Henri VIII et d’autres gouvernants, permettaient d’assurer les soins aux malades et aux personnes âgées, les aides aux prisonniers, les écoles et l’éducation des enfants abandonnés, etc. Un mensonge de l’histoire fréquemment commis est de souligner les richesses de l’Eglise catholique sans mentionner l’usage qu’elle faisait de cette richesse. Par contre, il y a la dénonciation du moindre abus d’un homme d’Église pour justifier le démembrement d’une institution sociale qui a bien fonctionné dans l’ensemble. La vente des biens ecclésiastiques au profit de la couronne a donné en Angleterre la naissance de la Middle Class. Donc intéressons-nous à ce pays jusqu’au 28 janvier 1547, date de la mort d’un tyran nommé Henri VIII, cruel, impitoyable, égoïste, égocentrique, conditionnant tout à ses appétits de pouvoir et de sexe.

Cette mise au point nécessaire ayant été faite, revenons à l’œuvre de More.

L’Utopie
L’œuvre qui le fait connaître, et reste encore la plus connue de nos jours, est « L’Utopie ». Les humanistes, les socialistes, les communistes athées et les catholiques de toutes tendances politiques  s’en réfèrent volontiers. Phénomène curieux et qui démontre, si besoin est, qu’il doit y avoir plusieurs lectures de cette œuvre . Laquelle est la bonne ? Je vous fournis la première piste à explorer pour comprendre Thomas More : il partage l’esprit d’Érasme avec une âme de moine médiéval.

Sa formation
Pour éviter de fausses lectures de la vie de Thomas More, il est absolument nécessaire d’analyser l’éducation intellectuelle et religieuse qu’il a reçue.
Le père de Thomas voulait que son fils étudie le droit alors que le jeune More est attiré par la vie contemplative.
Il a commencé ses études à Saint Anthony, mais il ne s’agit pas de notre saint Antoine de Padoue, mais de saint Antoine abbé, représenté avec un sanglier à ses pieds. Il sera marqué par la lecture de « La République » de Platon qui est une des sources d’inspiration pour la rédaction de « L’Utopie ». Il est nourri de lettres grecques et de philosophie, ce qui était une base, à cette époque, pour tout homme de Dieu dans le monde. Il y acquiert aussi des connaissances bibliques qui lui font goûter les éléments essentiels du christianisme.

Les influences
Elles sont nombreuses et il y a une filiation de pensée à identifier pour comprendre sa spiritualité.
Le plus connu est sans aucun doute Érasme qui est l’enfant naturel d’un moine. Il est né en 1478 à Deventer. La pensée d’Érasme et de Thomas More s’est construite sur « L’Imitation de Jésus-Christ » de Thomas a Kempis, qui a fait justement ses études à Deventer, pour rédiger cette œuvre majeure du XIVe siècle. Mais il faut mentionner d’autres auteurs quelque peu oubliés de nos jours.

Gerhard Groot a initié, au XVe siècle, les « Frères de la vie commune ». Jan van Ruysbroeck quant à lui faisait un large appel à la conversion des cœurs et à la pratique de la vertu afin de concilier une vie active et contemplative. Le lecteur contemporain serait surpris en les lisant de voir comme le thème de la mort est traité avec sérénité : n’oublions pas que la récente Grande Peste avait diminué la population d’un tiers. Il en est né une piété mystique générale commune quoique de profondeurs différentes dans toutes les classes de la population.
Érasme et More cultivent une piété mi-laïque et mi-cléricale construite à la lecture de la Bible et de l’œuvre de Thomas a Kempis.

Thomas More s'est inspiré tout particulièrement la lecture de la « Cité de Dieu » de saint Augustin : lire More, et tout particulièrement son Utopie, en ignorant saint Augustin c’est déjà déformer sa pensée, ce qui se pratique couramment dans ce que j’ai pu lire en préparant cette communication.

Pendant ses études de droit, donc quatre ans, il loge chez les Chartreux. Il assiste à la messe tous les jours. Il adore le Saint Sacrement. Il médite. Il pratique l’oraison muette (sa façon de vivre annonce les pratiques préconisées par saint Ignace de Loyola dans ses « Exercices spirituels »). Il vit les veilles, les jeûnes et les prières. Il exerce la mortification de la chair, la charité envers autrui et il opte pour des repas frugaux et sans alcool. Il est possible de définir More comme un moine laïc, ayant une vie intérieure intense et ascétique. En le lisant, il me semble que seul son désir d’une vie conjugale et d’avoir des enfants lui a fait renoncer à la vie monastique. A la mort de sa première épouse, il se marie une deuxième fois. Il devient un juriste international : la spécialité qui le fera connaître est le droit commercial.

Thomas More vit une philosophie chrétienne en conservant une réflexion critique sur l’histoire et les pratiques ecclésiastiques. Et ceci n’a rien d’original. Depuis le XIIIe siècle, il n’a jamais manqué de représentants de l’Église, d’un curé de campagne ou d’un moine à des évêques ou des cardinaux, pour critiquer les déviances humaines de certains prélats, voire du Pape. Le recueil des poésies goliardiques de Moyen Age en est un des témoignages les plus patents. L’Église n’a pas attendu la Réforme pour dénoncer ses vices intérieurs qui ont, par contre, été largement exploités pour justifier la Réforme.

More a été aussi un traducteur de Pic de la Mirandole : il a rédigé une biographie spirituelle de Pic de la Mirandole qui lui a donné le goût de l’étude. De même il traduit du grec en latin Lucien1 (du IIe s.) : avec son voyage futuriste sur la lune, Lucien critique les travers de l’humanité ; il est accusé de cynisme alors qu’il s’agit d’une apologie de la vie simple, donc d’un certain anticonformisme et d’une contestation d’usages communément admis. More observe la société de son temps et conclut aussi que la vraie noblesse dépend des mérites et des vertus pratiquées et non d’une ascendance. Il n’y a rien de révolutionnaire en ceci car depuis le XIIIe s., des débats entre le chevalier et le vilain ont été la source de multiples écrits pour démontrer cette réalité.

Lorsque Henri VIII arrive sur le trône, Érasme et More fondent de grands espoirs sur un règne qu’ils pressentent comme remarquable : un despote éclairé, accepté par tous et dont la conduite serait construite sur les paroles du Christ. Érasme a écrit son « Éloge de la folie » et More s’est souvent posé la question : Qui est fou ? Qui est sage ? Critiquer n’est pas condamner pour nos deux écrivains et cette erreur est souvent commise par les lecteurs du XXe siècle. Cela faisait partie d’une saine critique des théologiens comme des hommes de loi. Une autre erreur consiste à croire la traduction de la Bible du grec en une langue nationale est une remise en cause de l’Église. Les grands prélats cultivés, et il y en avait plus qu’on le dit, ont toujours été attachés à rechercher une traduction la plus fidèle possible des deux Testaments.

More est devenu un avocat d’affaires et il a dû se préoccuper de diplomatie car celle-ci était le prolongement du commerce. A cette époque, le fait était évident entre des États qui se livrent des guerres économiques dont les peuples n’ont pas conscience2. Il est le représentant du catholicisme vécu et véritablement laïque (origine du mot laïc, laios, le peuple : c’est-à-dire un foi vécue dans son quotidien. Fait que les laïcards ne comprennent pas!). N’appréciant pas François, roi de France, More ne se cache pas de mener une politique anti-française, il est un gallophobe.

Devenu conseiller du roi, More est apprécié pour ses compétences, sa modération, son jugement.

Vie personnelle et familiale pieuse
Sa prière du soir régulière en famille se compose de :
Trois psaumes : Miserere mei Deus (Ps 50 le plus probablement ; en prison, Ps 55 ayant le même incipit), Ad Te domine levavi animam meam (Ps 24) et Deus misereatur nostri (Ps 66). Il terminait avec le Salve Regina et le De profundis.

Il lit et commente des Lectures Saintes, établies par Nicolas Lyre, théologien franciscain (vers 1270-1349) qui s’inspire de la traduction en français de la Vulgate, dans un manuscrit appelé la Bible du XIIIe siècle.

Il s’est créé un oratoire, une bibliothèque et une galerie où il aimait se retirer seul pour prier, méditer. Il porte le cilice et s’inflige la discipline pur mortifier la chair.

Lorsqu’il fut chancelier et avant chaque mission ou décision importante, il se rendait à l’église, pour se confesser, assister à la messe, communier et s’en remettre à Dieu pour opérer le bon choix c’est-à-dire celui qui servirait la gloire de Dieu.

Il assistait les pauvres généreusement et il prodiguait ses conseils aux gens en difficulté.

Ceci ne l’empêchait pas de de ne pas apprécier certaines personnes qu’il pouvait observer de près : il ne les haïssait pas ; il souhaitait et priait pour leur amendement et pour qu’ils puissent se sauver de l’enfer auquel il croyait. Ainsi au lieu de leur en vouloir, il en avait de la compassion car ils les savaient devoir, au dernier passage de cette vie à l'autre, ne pas connaître une naissance Dieu mais devoir souffrir peines et tourments éternels.

L’Utopie
Cet ouvrage est animé d’un grand souffle républicain mais dans son sens d’origine, et il serait une nouvelle erreur de le prendre dans le sen donné par le grand public, en France de nos jours. Res publica : la chose publique c’est tout simplement le souci de la chose publique qui est le bien commun : ceci est conciliable, o combien pour More, avec la monarchie.

Comment en est-il arrivé à ressentir le besoin d’écrire cet ouvrage ? Il a d’abord rédigé une étude non publiée sur Richard III 3 qu’il considère comme un tyran selon la définition donnée par Thomas d’Aquin4. Il écrit en homme de loi réaliste car grand connaisseur de situations concrètes qu’il a pu analyser. Il veut louer la sagesse des dirigeants et des rois tendant à être sages pour décider de l’avenir de tout un peuple.

Cet ouvrage a été rédigé en latin5 et c’est plus tardivement qu’il a connu diverses traductions en français, en néerlandais, en anglais, en allemand et en italien. La recherche de la meilleure des républiques est son but. Utopie6 signifie aucun lieu : il s’agit bien d’une cité imaginaire et je vous rappelle que la Cité de Dieu de saint Augustin a marqué More. Si vous retenez bien ces deux éléments, vous pouvez commencer à le lire correctement et non en collant des principes qui n’ont jamais effleuré l’esprit de Thomas More. De plus, tous les noms7 retenus par More doivent être étudiés étymologiquement car pour le lecteur de cette époque, les mots grecs étaient compris immédiatement, ce qui n’est plus le cas de nos jours !

L’Utopie est une critique interne de l’humanisme par un humaniste chrétien. More est un adversaire des thèses luthériennes et nous y reviendrons.

En homme de loi, il est contre le gibet pour les voleurs : « Cette punition de larrons n’est ni juste ni raisonnable, et ne profite en rien à la république. Elle est trop cruelle pour venger le larcin et n’est suffisant pour le restreindre. ». Il s’intéresse aux origines de la pauvreté et du chômage, les deux causes de la délinquance.

Il critique la propriété privée en réaction contre les excès de la noblesse terrienne de son temps à créer de vastes domaines provoquant la disparition de petits propriétaires. Il croit que l’absence de propriété éviterait les jalousies, les envies, les accaparements. Là, à mon avis, il se trompe : la propriété non excessive doit rester un espace de liberté pour pour pouvoir donner selon les dons reçus.

Les logements sont tous identiques ; les habillements sont simples et uniformes. Il s’insurge contre les dépenses faites par les courtisans du roi mais comment ne pas penser aux cellules des Chartreux et à leurs habits !

Pour chaque habitant, il souhaite une vie tantôt en ville, tantôt en campagne, de façon alternative.

Il prône le principe électif (ce qui n’a rien d’original : les couvents nomment leurs abbés au cours de chapitres ; il y a un roi électif en Pologne, un empereur pour le Saint Empire et pour le Pape à Rome) mais il n’est pas du tout pour une société égalitaire : il défend une hiérarchie et un commandement en fonction du mérite des personne qui en exercent les charges.

L’émigration est prônée quand il y a excès démographique : une conquête territoriale des pays circonvoisins est réaliste.

Pour les malades lourdement atteints, il comprend une cessation de soins. Ne pas dire qu’il est pour l’euthanasie, comme j’ai pu le lire : il contre un acharnement thérapeutique dans le mesure où, à cette époque, le médecin achevait plus vite son malade par ignorance que par volonté.

More a inventé un mythe et, à la fin de son livre, quand on le lit jusqu’au bout, il émet des réserves quant au bonheur réel de cette île. Il y a quelques bons principes se situant entre un désir acceptable et une espérance fausse… Après, chaque lecteur peut exploiter ce texte pour justifier ce qu’il veut : ceci n’a pas manqué ! En faire une lecture en ignorant résolument le contexte religieux vécu par More aboutit à des extravagances.

Luther
Moine augustin, il a soulevé de vifs débats qui ont conduit à ce que nous savons maintenant. Quelle fut l’attitude More ?
Son gendre William Roper qui a épousé Margaret, surnommée Meg, était un Luthérien. Thomas a voulu lui démontrer les erreurs luthériennes qu’il découvre dans les écrits de Luther.

Mais avant cela, il faut parler d’Henri VIII qui défend l’Église de Rome et sa doctrine alors que, dix ans plus tard, il changera totalement pour des raisons qui n’ont rien de théologiques !
Dans un écrit qui lui vaudra la reconnaissance du Pape, Henri VIII a défendu les sept sacrements : baptême, eucharistie, pénitence, confirmation, onction des malades, ordre et mariage alors que Luther n’en retient que trois : baptême ; sainte cène mais avec une approche différente de l’Eglise, et pénitence. Pour rédiger sa réfutation des thèses de Luther, le roi a bénéficié de l’aide de Thomas More et de John Fisher, évêque de Rochester.

More répond à Luther de façon crue et dans un langage plus proche de celui de Rabelais mais Luther a pratiqué de même : il y avait moins de pudibonderie dans les propos que de nos jours.

Selon lui, Luther confond songe et réalité. Je cite More dans sa « Réponse à Luther », écrite en latin donc adressée à un public restreint qui est virulente face à la véhémence de son adversaire et le contestataire de l’Église :
« Il est certain, beaucoup trop certain que ses doctrines tombent du ciel, à l’instar de ces dormeurs qui pensent que leurs rêves sont la réalité, ou du moins il ment les yeux grands ouverts en prétendant que ses enseignements viennent du ciel, alors même que sa conscience lui enseigne que ce sont les démons qui le trompent. »8

Il élève le débat en traitant de la valeur de la tradition qu’il analyse en juriste. Il est passionnant de voir comment il parvient à une intime conviction sur le statut de vérité en matière de foi. La Parole de Dieu se transmet de façon orale et non écrite. Les exemples donnés par le Christ ont créé l’institution de l’Église qui se nourrit de la Parole.
Certains disent de More qu’il est le premier de la Contre-Réforme catholique, c’est inexact. Il n’est pas le premier de la réforme catholique non plus. Il développe la logique de saint Augustin tout simplement.

More est critiqué de nos jours car il souligne les exactions et massacres protestants en Allemagne : il estimait que la doctrine de la prédestination enlevait aux hommes la responsabilité de leurs actes. Or cet élément capital est vrai et n’est pas une exagération. De nos jours encore, les catholiques n’osent pas dire la vérité historique sur ces pages de l’histoire de la naissance du protestantisme alors que les Protestants cultivent le souvenir des répliques occasionnées par leurs actes, commis de façon délibérée.
Je ne veux pas justifier les massacres d’où qu’ils proviennent : cependant en 2018, il est temps de prendre le recul nécessaire pour ne pas, selon ses options, rendre l’un ou l’autre, soit tout noir soit tout blanc. L’histoire - qui veut rendre justice à la vérité - se doit de tout dire afin que le travail de mémoire conduise au pardon : le pardon ne peut pas être obtenu en niant la faute mais en la reconnaissant. Qu’est-ce que la vérité ? Qu’est-ce que la faute ? La vérité c’est établir les faits qu’ils se sont produits et non tels qu’on les souhaite.
La faute est ce qui est contraire à la Parole du Nouveau Testament et à cette tradition de l’Église qui veut faire vivre cette Parole. L’homme étant homme cherche à interpréter cette Parole selon ses vues : l’Église, avec ses conciles, a disposé d’assez d’intelligences sur plusieurs siècles pour discerner ce qui est une application ou une manipulation de la Parole !

Les Luthériens opposaient leur communauté de croyants authentiques et souterrains comme les représentants de la vraie foi face à l’Église de Rome corrompue.

Les biens temporels du clergé sont montrés du doigt par Simon Fish et l’expropriation des grandes abbayes est ainsi d’abord envisagée puis planifiée : une façon de remplir les caisses de Henri VIII. Il est curieux de constater que les riches familles bourgeoises, devenues protestantes, ont construit leurs fortunes sur l’achat de biens ecclésiastiques. Faites un saut dans le temps : après la Révolution de 1789, il en sera de même… Il est toujours possible de croire que l'histoire ne se répète pas mais tout de même il est possible de dire Nihil novi sub sole : rien de nouveau sous le soleil (parole de Salomon dans l’Ecclésiaste 1, 10).

L’existence du purgatoire est niée : les prières pour les âmes du purgatoire sont déclarées comme étant de la pure escroquerie. Fish considère les membres des ordres religieux mendiants (franciscains, dominicains) comme des imposteurs et des fainéants.

La mort et l’au-delà sont au cœur de la polémique et c’est pourquoi More a écrit abondamment à ce sujet.

Le Dialogue
More, maître en l’art de la rhétorique, écrit en anglais un entretien avec un jeune pour réfuter les propos de Luther.
Il traite de l’intercession des saints, la vénération des images, la place de l’Église, le rôle de l’Écriture Sainte, l’importance de la foi individuelle. A la suite de saint Augustin, il souligne le rôle essentiel du cœur du fidèle dans l’acceptation des mystères sacrés : le vrai temple du Christ est au cœur de l’homme.
Le Dialogue se divise en deux parties : la première traite des formes traditionnelles de l’Eglise quant à la dévotion ; la deuxième de l’usage de la répression contre l’hérésie luthérienne ou protestante (brûler leurs livres par exemple).

More souligne un fait de manipulation médiatique qui a perduré et perdure encore : les défenseurs de la foi sont des persécuteurs, des intransigeants et des intolérants alors que les hérétiques sont des fidèles authentiques, de parfaits tolérants comme des martyrs chrétiens !
Il est vrai que les peines pour hérésie pouvaient être aussi sévères que pour les crimes politiques et de droit commun : mutilation, pendaison (spécialité anglaise et américaine encore courante au XXe siècle), bûcher et les aveux sont obtenus par tortures (les Américains, dans l'esprit des Évangélistes, en ont donné encore des exemples au XXIe s.). Les Réformés pratiquent de même : ils déclarent, encore de nos jours, leur violence comme étant pédagogique alors que leurs opposants exerçaient une violence exterminatrice. Le débat est vain : il y a eu des violences que les uns estiment justifiées et d'autres injustifiées.

Comme Érasme, More critique des pratiques superstitieuses de la part de quelques fidèles qu’il considère d’ailleurs comme des idolâtries, en se référant à un franciscain écossais Donald Gilbert : il y en a toujours eu. Pour ma part, j’y vois plus une forme d’expression maladroite de la foi qui n’est pas à être condamnée mais à être corrigée par une éducation de la foi. Le fidèle exprimait dans un geste ou un symbole sa croyance car il ne savait ni méditer, ni contempler avec intelligence

Les images et les statues permettent un élévation de l’âme. La beauté d’un œuvre d’art ou d’un paysage en dit parfois plus sur Dieu qu’un long discours : les chefs d’œuvre du Moyen Age ont plus diffusé la Foi que les livres.

Sur les miracles, il veut qu’ils soient appréhendés avec discernement : « La raison et la nature ne sauraient prétendre qu’un miracle est impossible, mais seulement qu’il est impossible selon la nature. ». Seule l’action de Dieu produit un miracle sans oublier que le Diable lui a aussi la capacité d’effectuer, par contre, des prodiges.

L’Église est un témoignage du Christ : remettre en cause son témoignage est aussi puéril que de contester tout témoignage du fait qu’il soit d’autrui !

La foi est un lien institutionnel et non une simple conviction personnelle.

A l’écoute Thomas d’Aquin, More préconise un juste équilibre entre la foi et la raison.

Érasme avait prédit que la réforme religieuse en cours serait le prétexte d’un transfert de la propriété de l’Eglise à la Couronne royale : ceci s’est bel et bien réalisé. La prospective était juste.

More avait prédit que les remises en cause de Luther et de Calvin videraient l’Église de son esprit : alors que Calvin et Luther ne le souhaitaient pas, leurs successeurs les ont utilisé pour nier la Trinité et refuser la divinité du Christ : ceci s’est réalisé et même, de nos jours, chez des personnes s’affirmant encore Catholiques !

Le Nouveau Testament transmet une tradition orale et l’Église transmet cette tradition orale. L’Église a retenu quatre Évangiles et pas d’autres : l’Eglise a procédé à un acte de foi. Pour More, et ceci est très important, la foi précède l’écriture alors que le protestantisme naissant affirme que l’écriture précède la foi. L’infaillibilité de l’Eglise est dans le choix des textes retenus.

Luther se discrédite, aux yeux de More, en raison d’un inceste et d’un sacrilège : Luther a trahi ses vœux monastiques et a épousé une nonne.

L’hérésie doit être punie et, à ce sujet, More est intraitable. Il veut qu’elle soit éradiquée sans attendre : en tant que juge et en application de la loi, il condamne au bûcher Bilney qui avait abjuré l’hérésie mais avait ensuite à nouveau embrassé les thèses luthériennes. Ce dernier était à la fois hérétique et relaps. Le châtiment nous apparaît cruel de nos jours mais au XVIe s., ceci était admissible par tous. Bilney est pour les Protestants leur premier martyr.

25 octobre 1529
More devient chancelier pour 31 mois et succède au riche, brillant et puissant cardinal Thomas Wolsey qui, après avoir connu la disgrâce royale, mourra d’une crise cardiaque officiellement (certains disent qu’il s’est suicidé), un an plus tard, dans la misère et rejeté par tous.
More est un bourgeois ennobli par l’exercice du droit. Il doit cette nomination à la faveur du roi qui aime à s’entourer de laïcs et de personnes qu’il élève selon son bon vouloir. Le roi n’aimait pas les nobles toujours prêts à comploter pour choisir un nouveau roi : sa légitimité quant à porter la couronne pouvait être remise en cause juridiquement par d’autres prétendants…
Wolsey avait commencé la spoliation de biens ecclésiastiques en supprimant à son profit des fondations monastiques et avait toujours eu le goût de l’intrigue mais Henri VIII fera mieux encore et sur une plus grande échelle.

Traité des fins dernières
Sa rédaction se produit six ans après celle de l'Utopie. Elle est dans l'esprit du XVe siècle avec les memento mori9. L'art a produit de nombreuses danses macabres, tradition artistique qui se renouvelle lors des grandes guerres mondiales.
L'influence de Jean Gerson, mort en 1429, est certaine. La pensée de la mort empêche de tomber dans l’hédonisme et dans le péché. Il s'agit de retrouver une jouissance de l’exercice de la vertu. L'amertume des plaisirs de ce monde est soulignée. Il y a aussi une forte influence de saint Augustin, avec un ajout à souligner : le mourant peut encore subir les tentations du diable.

Le message essentiel est que la maladie doit nous faire réfléchir sur la mort.

Être conscient que la vie est elle-même une longue mort : chaque jour nous achemine vers la fin. D’où la nécessité de vivre en évitant de succomber aux sept péchés capitaux que More décrit.

Octobre 1527 : la « Grande affaire » d’Henri VIII
Henri VIII veut divorcer canoniquement de la reine Catherine d’Aragon qui lui avait donné une fille Marie Tudor : soyons précis Henri VIII veut initialement respecter les lois de l’Église en faisant constater l’invalidité de son mariage. Le mariage peut être dissous dans la mesure où il est démontré qu’il n’a pas existé. Le droit canon dispose de plusieurs principes : mariage non consommé charnellement, absence de consentement de l’une ou l’autre des parties, déficience mentale de l’une des parties contractantes, etc.
More est chargé par Henri VIII de soutenir la thèse du divorce.

Deux motifs : Henri VIII n’a pas d’héritier mâle et il cultive à l’excès les plaisirs charnels. Pour revendiquer la couronne de France éventuellement plus tard, il souhaite suivre la loi salique (les femmes étant évincées de la succession royale). Il n’a pas eu besoin d’attendre les écrits des Libertins du XVIIIe s. pour laisser libre cours à ses besoins physiques. A sa décharge, excusez le mot, les mariages entre nobles européens n’étaient pas toujours des mariages de cœur mais de raisons d’État.

Devant les représentants de l’Église, Henri VIII argumente, au nom de sa conscience, de la façon suivante : Il invoque le Lévitique : « Tu ne découvriras pas la nudité de la femme de ton frère. ; C’est la nudité de ton frère. » et « Si un homme prend la femme de son frère, c’est une impureté ; il a découvert la nudité de son frère ; ils seront sans enfants. » mais il ignore le Deutéronome qui dit aussi qu’en cas de veuvage, le frère survivant peut épouser sa belle-sœur ! Il y aurait ainsi, selon la thèse qu’il entend soutenir, un mariage consanguin au premier degré.
Catherine d’Aragon avait été mariée avec son frère mais le mariage n’avait pas été consommé : ainsi le Pape avait autorisé le mariage.

More ne prend pas parti sur une question qui relève du droit canon et choisit le silence, qui lui sera mortel. Les représentants de l’église anglaise se réunissent pour donner un avis mais les avis sont contradictoires. Le pape Clément VII tarde à répondre car il est attaqué militairement à Rome.

More fait tout pour ne pas intervenir dans ce débat car il est nullement convaincu des arguments du roi. Il se préoccupe plus des hérétiques et de la diffusion des idées de Luther dont il pressent tous les dangers. Il reconnaît très tôt une sorte d’offensive internationale du luthéranisme. Les hérétiques sont pour lui comme des voleurs et des homicides : d’où son intransigeance à leur égard.
Il n’acceptait pas : la dénomination d’Antéchrist donnée au Pape de Rome, la négation du purgatoire et le rejet de l’adoration du Saint Sacrement.
Il a ainsi condamné six personnes à être brûlées vives : Calvin a aussi brûlé Servet mais il semblerait que ce soit plus acceptable selon les historiens revendiquant l’objectivité, bien entendu. Les Luthériens anglais avec l’autorisation du roi feront mieux : 4000 fidèles au Pape, dont des femmes et des enfants, sont massacrés ; des Chartreux sont tous condamnés à mort ; des couvents sont évacués de leurs occupants ; des églises pillées et des trésors de l’art chrétien détruits. Pourquoi encore ce silence ! A-t-on exigé une repentance officielle pour ces exactions ?

Henri VIII chef suprême de l’église anglaise
De 1530 à 1532, grand basculement : la diffusion des traductions de la Bible en anglais est exploitée par les dissidents de l’Église. Chacun se met à interpréter les textes selon son bon vouloir ou ses besoins. Le roi fait de même. J’insiste sur le fait que ce n’est pas la traduction de la Bible qui a été dangereuse mais bel et bien l’instrumentalisation des textes pour satisfaire des buts personnels ou politiques.

Sur la vie du clergé, de fausses informations sont mêlées à quelques faits malheureusement justes (le cardinal Wolsey avait une épouse ; il s’enrichissait de façon indue : son excuse était de favoriser l’université d’Oxford…mais son avantage faut aussi de construire un prestigieux palais pour lui). Les rumeurs peuvent courir : une opinion est préparée pour suivre les adversaires du clergé.
De plus, il suffisait que le roi donne l’exemple pour que cette pratique soit non seulement autorisée mais pratiquée avec des excès sur lesquels un voile pudique, au nom de l’actuel œcuménisme, est jeté ! Le politiquement correct est de tous les temps.

Le roi se place lui-même à la tête de la contestation : le 15 mai 1532, le clergé du royaume se soumet à Henri VIII. More est médusé et il sent que l’amitié que le roi lui portait n’était plus une protection mais un danger. Henri VIII, très versatile selon les besoins qu’il voulait satisfaire, pouvait d’un jour à l’autre brûler ce qu’il avait encensé le jour précédent.

More demande à être relevé de la chancellerie : il renonce à sa carrière politique en raison de l’évolution religieuse du royaume. N’aimant pas les honneurs, étant plus un contemplatif, le fait de quitter des fonctions officielles a dû lui être plus un soulagement qu’un regret.

More tombe en disgrâce
More ne renonce pas cependant à lutter avec sa plume. Il soutient une polémique vive avec Christopher Saint German, un juriste anticlérical vingt ans plus âgé que lui. Au nom de la séparation du pouvoir temporel et spirituel, Saint German oppose la justice royale aux jugements ecclésiastiques.
C’est l’occasion pour More de défendre son bilan : sa lutte contre l’hérésie, contre des prêtres qui ont manqué à leurs devoirs auprès des fidèles ou mal représentés leurs ordres. Les possessions du clergé sont justes en raison de l’usage qui en est fait : argument qu’esquivent les opposants et et qu’occultent certains historiens encore de nos jours.
La virulence de More lui est parfois reprochée mais il a vu toute la débauche de la cour royale et du roi. Pourquoi ne pas oser dire que deux motifs ont été prépondérants pour Henri VIII : son amour des femmes, en se disant désireux d’un hériter mâle et son besoin de s’enrichir en s’accaparant les biens du clergé, pour les revendre à son profit (la République française ne fera pas mieux à la fin du XIXe s. et au début du XXe s.).
More est scandalisé de que l’on se moque du sacré en paroles et que l’iconoclasme soit encouragé (la destructions des œuvres religieuses par les Réformés est similaire à la destruction de sites religieux de nos jours par des Musulmans fanatis, formant une exception comme je tiens le préciser).
More met en doute diverses traductions tendancieuses de la Bible : changer un mot suffit à changer totalement le sens d’une phrase. Il critique un attachement à la lettre des Réformés qui refusent la Parole de l’Église qui est une continuation de la Parole du Christ.

George Frith a écrit un ouvrage virulent contre la messe : La Saint Cène du seigneur. Il nie la consécration des espèce par le prêtre : le pain et le vin. Thomas More réplique en défendant la transsubstantiation.

More défend la Foi et il sera la victime de ce combat où si pour lui la foi était essentielle, pour ses adversaires, il y avait une part de croyance mais beaucoup de cupidité financière ou charnelle (Cramer notamment).

Thomas Cromwell10
Il est le grand architecte de ce retournement du roi. Il pratique la terreur à grande échelle. Il finira aussi la tête tranchée.

Mars 1534
Lorsqu’un gouvernement veut neutraliser une personne : cela commence par un procès. Mais Cromwell agit avec prudence car More est un juriste. Il lui faut trouver une accusation où l’habileté de ce dernier ne ferait pas retourner le procès en sa faveur.
Quant à la question du divorce royal, More se déclare incapable de porter un jugement car il répète à l’envi que ceci relève du droit canon : More reste toujours neutre officiellement et publiquement par rapport à Catherine d’Aragon.

A travers de nombreux écrits et lors de son procès, il apparaît que More est plus pour l’autorité d’un concile que du seul Pape. Un concile a suspendu un Pape lors du Grand schisme au siècle précédent. La modernité de cette prise de position peut surprendre mais celle-ci était couramment admise durant toute la fin du Moyen Age. De même, et c’est en cohérence avec son intime conviction, il privilégiait une décision du Parlement à la seule décision royale.

Acte de succession du 23 mars 1534
Le Parlement, aux ordres du roi, décide que la fille d’Anne Boleyn, Élisabeth, soit héritière et que Marie soit considérées comme bâtarde. Tous le sujets du royaume doivent reconnaître par serment cette décision.

Le 13 avril, ce serment est demandé à Thomas More. Il n’accepta pas de renier ses convictions. En juriste, il fut habile : il revendique l’intime conviction.
Il s’agit de deux serments en fait : l’Acte de succession et la reconnaissance de l’autorité royale sur l’Église.
Il déclare : « Ma conscience m’amène à vous dire que même si je peux sans réserve souscrire à la succession, je ne saurais prêter le serment que l’on me demande, sans risquer de condamner mon âme à la damnation éternelle. »
Ce mot conscience est à considérer avec le sens que le XVIe s. lui accordait. Il faut l’entendre comme discernement. Les Protestants revendiquent la conscience et accusent l’Église de casuistique : là, More donne la preuve du contraire. Ce qui n’a rien d’orignal chez un juriste anglais : le juge devait juger en son âme (Foi et une morale) et conscience (intelligence des faits et des circonstances).

Il refuse de prêter ses serments alors que tout son entourage s’exécute : peut-être avec des restrictions mentales mais, au final, il se trouve seul. Henri VIII s’irrite de voir cet ancien ami, son homme de confiance, ne pas lui céder.
Prisonnier de la Tour de Londres, More souffre surtout de l’isolement familial et l’affection des siens lui manque. Il peut encore écrire : ceci l’aide à surmonter ces instants de confrontation avec les adversités suscitées par son choix, son intime conviction.
Sa femme Alice et ses filles connaissent la misère car elles doivent payer l’emprisonnement de Thomas et n’ont plus de revenus des activités de Thomas More ! Elles vendent des terres et une partie de leurs vêtements. Elles demandent à Thomas Cromwell de leur venir en aide. Cromwell a l’idée alors d’envoyer Dame Alice et Meg, une de ses filles, afin de convaincre More de changer d’avis.

More ne cède pas et conserve une douce ironie dans ses réponses. Il écrit sans les livres qu’il souhaite disposer, sans même la Bible : il cite de mémoire pour argumenter ses propos. Deux livres l’accompagnent le Catena aurea (Chaîne d’or) de Thomas d’Aquin (une série de commentaires des Pères de l’Église sur les Évangiles) et le Monotesaron du Français Jean Gerson (un récit unifié des quatre évangiles). Gerson, homme de la fin du XIVe s. et du début du XVe s., est un auteur méconnu de nos jours : son rôle est essentiel quant à la défense des conciles œcuméniques et il défend une théologie mystique (c’est-à-dire une perception expérimentale de Dieu, dans l’esprit de saint Augustin). More m’intéresse justement en raison de cette union de mystique et d’action tout en restant dans le monde, hors d’un couvent.

Œuvres de prison
  • Dialogue du réconfort dans les tribulations
  • Traité inachevé sur la Passion du Christ
  • Traité sur l’eucharistie
  • De tristitia Christi ou en français : De la tristesse du Christ.

Isolé, More vit grâce à l’écriture, au chant des Psaumes, à la prière : seuls moyens de conserver son énergie spirituelle pour ne pas sombrer dans le désespoir. Je me suis souvent intéressé aux prisonniers de guerre ou d’opinion politique ayant pu livrer leur témoignage de prison : la foi est d’un grand secours pour surmonter les épreuves, les humiliations, les attentes, l’approche possible de la mort.

Il a lu l’Imitation de Jésus Christ et, en prison, il la vit. Ses méditations sont très utiles pour celles et ceux qui veulent se livrer, plus tard, aux Exercices spirituels de Saint Ignace de Loyola. Ses écrits annoncent aussi un Saint François de Salles, évêque de Genève, qui luttera, lui aussi, contre la Réforme protestante.

Il considère la Réforme comme aussi dangereuse pour la chrétienté que l’invasion ottomane. Le temps des épreuves est un difficile mais salutaire temps d’apprentissage à l’acceptation de la volonté de Dieu.
Son temps de prison l’invite à pratiquer une introspection, non pour s’admirer mais pour découvrir la vérité qui parle en son cœur. Son secret : traiter l’épreuve comme une médication ou un test de la patience. Nous sommes tout simplement, là, face à une culture de la résilience qui commence par une résistance morale. Il assume sa mort comme un témoignage à donner et il ne lui faut donc pas se dérober au martyre.

Sainte Eucharistie
La bonne communion : examen de conscience, sacrement de la pénitence, éviter la communion sacrilège.

De la tristesse du Christ.
Ouvrage inachevé car Henri VIII retire, le 12 juin 1535, livres et papiers à Thomas More. Sa petite-fille Mary Basset publiera cet écrit en 1557.
Le titre initialement voulu : La tristesse, la lassitude, la crainte et la prière du Christ avant son arrestation. Il s’agit d’une méditation sur le temps qui précède la passion du Christ.
Gethsémani, en hébreu le « pressoir à huile » : il insiste sur le fait que le Christ souffre du péché des hommes avant de souffrir dans sa chair pendant le chemin de croix. Le Jardin des Oliviers est un lieu privilégié doublement symbolique : l’arbre de la paix produit l’huile de l’onction.
Méditation douloureuse sur le Christ qui est à la fois vrai Dieu et vrai homme : deux souffrances différentes. Pour More, nous sommes corps et âme comme le Christ est à la fois homme et Dieu.
La voie de Jésus est le modèle pour s’interdire à craindre la mort. Pour More, il vaut mieux subir une mort violente plutôt que la mort éternelle.
Prier pour apprendre à mourir est une nécessité pour tous les mortels. La nature humaine fait craindre la mort : l’instinct de survie est réel. Il sait que le diable peut le tenter au dernier moment par ce moyen. D’où la nécessité de prier ou de méditer avec le Christ.

More sait qu’il va mourir de façon atroce : pendu, éventré, castré et écartelé pour finir le corps découpé avec exposition des restes du corps dans divers lieux de la ville. Imaginez-vous dans une prison et confronté à cette perspective ? Garderez-vous la volonté de refuser ce serment qui lui est demandé ? Personne ne sait quel serait son comportement dans ce genre de situation : souvent les héros ne sont pas ceux que l’on croit ! L’histoire militaire nous l’apprend souvent.

Il garde à l’esprit que la mort est le moment où l’âme quitte le corps pour connaître une nouvelle naissance et que cette âme est immortelle.

La condamnation à mort des Chartreux a pour More un caractère prémonitoire. Il les voit conduits à leur fin terrestre lorsqu’ils passent devant sa cellule. Ils chantent pour se rendre à Tyburn, le lieu des exécutions ordinaires, le Te Deum laudamus, Dominum.

Le procès
More répond en juriste, tantôt avec éloquence, tantôt avec des réserves. Sa position est simple : il doit choisir entre la perte de son corps ou la perte de son âme. Son choix est vite fait : l’âme est éternelle, le corps n’a qu’un temps.
Thomas Cromwell, ennemi déclaré, et son adjoint Richard Rich, le faux ami, tentent de piéger Thomas More par divers procédés : le lien entre l’autorité du roi et celui du Parlement leur paraît être l’angle d’attaque idéale. Dans sa réplique, il refuse catégoriquement la suprématie royale pour les questions religieuses : « On peut être élu roi comme cesser de l’être par l’autorité du Parlement, et tout citoyen anglais est tenu d’obéir à cette autorité, mais on ne saurait être élu légitimement chef de l’Eglise anglicane par aucun statut du royaume. L’univers chrétien proteste contre contre cette prérogative attribuée au roi Henri, le gouvernement de l’Église n’appartenant qu’au souverain pontife. ».
Pourquoi More est-il si ferme sur cette position ? Il est conscient que contester le pouvoir du Pape est une première étape pour contester le pouvoir du roi. L’avenir lui donnera raison dans plus d’un état européen.

La lecture du procès montre que More a réussi à mettre dans l’embarras ses juges, à plusieurs reprises. Il sait que ses adversaires ont choisi douze jurés sélectionnés pour le condamner à mort11. Son sort ne lui faisant aucun doute, il est serein et prêt à l’accepter mais il ne souhaite pas faciliter la tâche du tribunal.

L’acte d’accusation est prolixe à souhait pour impressionner le non juriste. Essentiellement, il lui est reproché de s’être opposé au second mariage du roi, de refuser de reconnaître le roi comme chef suprême de l’Église d’Angleterre et donc d’enfreindre un Acte du Parlement, de refuser le serment de succession et d’avoir eu une correspondance, qualifiée de criminelle, avec l’évêque Fischer.
Il déclare obéir à sa conscience et d’avoir gardé le silence en public quant à ses options afin de ne pas nuire au roi. Il lui est reproché son silence que More invoque pour sa défense car son silence n’indiquait pas plus qu’il était pour que contre la suprématie du roi ! Argument juridique pertinent même si l’accusation tente de faire parler le silence contre More !

La conscience est à cette époque entendu dans son sens juridique comme étant le jugement personnel, un discernement qu’autorise la morale. Henri VIII a invoqué sa conscience pour demander l’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon !

Avec subtilité, il discrédite Rich lors de son faux témoignage en le renvoyant à sa réputation et à son mensonge : le travestissement d’un dialogue. D’accusé, il devient un brillant accusateur.

Sans surprise, il est condamné à être tiré sur une claie à travers la cité de Londres jusqu’au gibet de Tyburn pour y être pendu, découpé vif, émasculé et éventré, ses entrailles devant être brûlées sur place, quatre quartiers de son corps exposés aux quatre principales entrées de la ville, sa tête devant être exposée sur le London Bridge : Pratique britannique qui, à ce jour, n'est pas stigmatisée lors d'une commémoration annuelle par "devoir de mémoire".

Henri VIII commua la peine en une exécution à la hache. Ce qui eut lieu le 6 juillet 1535, à neuf heures, à Tower Hill et sa tête fut placée sur le London Bridge (sa fille Margaret Roper a réussi à l’enlever). Un résistant est mort ainsi pour rester fidèle à sa Foi.

Quelques œuvres de Thomas More

Mise en garde avant l'enfer (1522)
Cet ouvrage a été écrit en 1522 alors que More est déjà un conseiller du roi : trésorier de la couronne, juriste, ambassadeur. Il propose des exercices spirituels en anglais au lieu du latin. Il n'innove pas : cet écrit s'inscrit dans la tradition de l'"ars moriendi" c'est-à-dire un traité pour mourir en bon fidèle. Il y en a beaucoup au XVe s. Les populations européennes ont gardé un vif souvenir des grandes pestes du XIVe s.

Il s'agit d'une réflexion sur les péchés capitaux. More a la volonté de mettre ses convictions au service de son pays et démontre son souci pastoral : il est possible de parler d'une vocation religieuse laïque. Cultivant avec finesse son art de la rhétorique, il veut convaincre avec des raisonnements et de l'humour.
Il nous offre de portraits réalistes de l’orgueilleux, du colérique, de l'envieux et de l'avare. Ce texte n'a pas vieilli car ces vices sont toujours vivants, hormis le titre car le mot enfer n'est plus dans le vocabulaire de nos jours12 et semble même avoir disparu des esprits...
Rassurez-vous More ne cherche pas à culpabiliser : il ne joue pas avec la peur de l'enfer. Il veut ouvrir son lecteur à la miséricorde de Dieu. Sa méthode consiste à démontrer l"inutilité" , voire la bêtise de ces vices.

Par contre, il invite à méditer sur la mort et la vie d'après : la vie d'après se prépare par une vie sainte et propre. En le lisant, j'ai été frappé des ressemblances de sa pensée avec les livres que les gens achètent de nos jours avec frénésie sur le développement personnel. Les rayons des libraires sont inondés de ce genre d'ouvrages, avec les couleurs de la spiritualité bouddhiste ou tibétaine. C'est ignorer les auteurs chrétiens qui ont, pendant de siècles, développé des méditations qui apportent bien plus à l'âme et à l'esprit. Pourquoi l'Eglise ne les remet pas à l'honneur ? Dans le cadre de nos rencontres, je ne manquerai pas de vous les retrouver et de vous les faire goûter par quelques extraits.

  • Il y a une lutte à mener contre le diable qui est tout ce qui peut nous faire rompre le lien avec Dieu. Cette définition me paraît très pertinente.
  • Quotidiennement, il faut intégrer en soi l'idée de la mort. Je vous signale pour celle et celui qui fait un Ave Maria, en pensant aux paroles prononcées, et non de façon mécanique, il y a au final la mention "et à l'heure de notre mort" : ce passage ou cette naissance à une autre vie.
  • Ne pas avoir peur de visualiser sa mort. J'ai accompagné des personnes en fin de vie et elles m'ont aidé à pratiquer cette démarche sans crainte. Chaque heure, chaque minute et chaque seconde nous approchent d'une fin terrestre inéluctable : personne n'y échappe. Il s'agit au final non de pleurer ou de se regretter par avance (pour employer l'expression de Fontenelle).
  • Visualiser sa mort permet : d'éviter les pièges des péchés capitaux, d'éviter une inattention ou un oubli quant à la faute commise, de retrouver une paix de l'esprit et donc une sérénité. Deux moyens à employer : à travers les douleurs physiques que nous pouvons connaître dans nos vies; au moyen de la contemplation des douleurs du Christ dont le corps a été torturé et crucifié.

Les péchés capitaux (appelés à tort mortels)
Il s'agit de huit vices principaux ou dangers que doit affronter l'ascète : orgueil, vaine gloire, paresse, colère, acédie (mélancolie pouvant conduire à l'indifférence spirituelle), avarice, impureté et gourmandise.
Ils ont été établis par un prédicateur de Constantinople, Evagre le Pontique (346-399). Ces péchés découlent tous les uns des autres. L'orgueil est à l'origine de tous les vices ; il en est la tête qui se dit "caput" en latin, d'où capitaux en français.

A Marseille, à l'abbaye St. Victor, Jean Cassien (360-435), en retient quant à lui sept. A la fin du VIe s., Grégoire le Grand les détermine clairement pour toute la chrétienté.

More construit cet ouvrage sur ce verset tiré du livre du Siracide (7, 36) :
"Quoi que tu fasses, souviens-toi de ta fin et jamais tu ne pécheras."

Pour More ce verset est une invitation à prendre en compte quatre éléments : la mort terrestre, le jugement de Dieu, la souffrance à maîtriser ses désirs et la joie du ciel qui est promise pour l'éternité.
Penser la mort ne supprime pas la joie de vivre : il y a la joie à vivre pleinement à la suite du Christ. Le plaisir de la vie est dans l'accomplissement de la loi de Dieu.
Penser au jugement de Dieu ne terrorise pas : le Christ témoigne de son infinie miséricorde; il y a encore le purgatoire après la mort pour accéder au paradis et éviter la peine de l'enfer (cet enfer qu'il faut d’ailleurs définir).

Le délice charnel est une contre-façon du plaisir. More en parle ainsi :
"Car il faut savoir que, de même que nous sommes faits de deux substances fort différentes, le corps et l'âme, ainsi sommes-nous aptes à recevoir deux plaisirs différents, l'un sensuel, l'autre spirituel."13
La joie parfaite est dans la joie spirituelle et non dans une joie sexuelle (More n'ignore pas l'importance de la vie sexuelle du roi Henri VIII : une des causes de sa scission avec l'Eglise).
A la suite de saint Augustin, le repentir ouvre la porte du ciel :
"Aie du chagrin (sous entendu de tes offenses à Dieu) et réjouis-toi de ton chagrin (car le fait de regretter tes fautes te donne accès à la miséricorde de Dieu)."14.
Faire le bien commence par ne pas faire le mal : c'est simple et à la portée de toute personne pourvue de discernement. Ensuite, pour poursuivre le bien dans vie, il faut garder son esprit occupé par de nobles pensées et privilégier un art de la conversation sur des sujets qui élèvent ou qui instruisent.
Pour lutter contre un ennemi, la première règle est de le connaître. Nous avons trois ennemis : le diable cherchant à contrôler nos désirs, le monde cherchant à nous distraire de Dieu et notre propre chair voulant parfois ignorer l'esprit.

Il faut s'accoutumer à l'idée de mourir. L'illusion est de croire la mort lointaine afin de ne pas s'y préparer. Notre société cache la mort, la bannit des esprits. Et pourtant les philosophes de l'Antiquité ne cessent de pratiquer une méditation sur la mort. La maladie devrait être un temps de prise de conscience et une occasion de penser à la mort.

"Non seulement, nous mourrons pendant toute la durée de note vie. Qu'est-ce que mourir ? Est-ce autre chose que le passage et le départ de la vie présente ?"15

Comment agit le diable ? Sous de multiples formes, Satan rôde autour de l'âme comme un lion. ( 1 P,5,8) : L'amour du monde; L'attachement aux biens terrestres; Le désintérêt aux bonnes œuvres; La répugnance à se confesser; La présomption de salut en raison de certaines œuvres accomplies; Le détournement du regret d'avoir péché; Privilégier des funérailles somptueuses plutôt que penser à mourir saintement.
Aux derniers moments, le diable accomplit encore ses derniers efforts : montrer à l'homme tous ses crimes pour l'acculer au désespoir, à une mort triste.

L'orgueil16
Ce péché est la véritable source et la racine de tous les autres : colère, envie qui sont les fruits d'une trop haute estime de soi. Il s'agit d'une sorte d'ivresse du paraître au lieu d'être.
Il a différentes formes : l'arrogance de celle ou celui qui détient une fortune, une beauté, une intelligence, une force, un don... Il entraîne la suffisance, la fatuité. Vouloir recevoir des éloges entraîne l'hypocrisie et l'amour du monde.

Toutefois le pire reste l'orgueil spirituel : le fait de se prendre pour un saint éloigne de la miséricorde de Dieu, provoque un aveuglement total qui rend impossible de se corriger. Il est nettement plus facile de corriger les péchés de gourmandise, de paresse ou de luxure que des vices spirituels. La présomption de croire que le Ciel est acquis par avance est coupable (il s'agit d'une remise en cause de la théorie de la prédestination que le protestants, dont Calvin, développeront plus tard).

More emploie une comparaison curieuse quand on connaît sa fin : la vie terrestre est une prison plus ou moins belle. La mort est une libération.

Envie
Elle est la fille aînée de l'orgueil. Elle défigure le visage de celle ou celui qui en est rongé. Elle assure un dépérissement de la personne. Elle dévore tout le temps : une nature envieuse est autant contrariée par le bien-être d'un autre que par son propre désir toujours malheureux car jamais satisfait.
Pourquoi envier ? La mort égalise tout et emporte tout ce que nous envions.

Colère
Voici une autre fille de l'orgueil. La colère naît de différentes façons : une offense qui nous prend au dépourvu; une raison prise de court; un tort qui nous est fait; une blessure subie ou la perte d'un bien.

Il convient de réfléchir sur la nature de cette colère. N'est-elle pas le fruit d'une susceptibilité exacerbée ? d'une trop haute idée de soi ? du fait d'être moins estimé que l'on croit devoir l'être ? N'a-t-elle pas été produite pour des vétilles ?
Chassons cette colère qui provient du secret orgueil qui nous fait nous surestimer.

Le juriste More apparaît quand il affirme l'utilité des lois de la société dans certaines situations : éviter de faire justice soi-même sur le coup de la colère; prévenir la colère de la partie lésée. Encore faut-il pouvoir bénéficier d'une justice impartiale ! Il est possible de commettre des injustices en invoquant la loi ... Ceci est un autre débat .... More a eu la tête tranchée en application d'une loi...

La sainte colère est autorisée car elle provient de la haute estime que nous avons de Dieu et non de nous-même.

L'avarice
« Les avares paraissent humbles et sont pourtant très orgueilleux. Ils paraissent sages mais ils sont fous. Ils paraissent Chrétiens et n’ont pourtant aucune confiance dans le Christ. Et le plus étonnant de tout : ils paraissent riches et ne sont pourtant que de vrais mendiants qui ne possèdent rien. »17

Qu’est-ce que l’avarisme ? Une crainte permanente de manquer plus tard aussi grandes que soient ses possessions. Cela traduit une totale absence de confiance dans le Christ. Pour More, Dieu a fait que le travail de nos mains nous permette de nourrir notre estomac.

Les biens terrestres sont à Dieu et ils nous ont été remis pour les administrer.

Gourmandise et luxure
Les deux sont associées. L’entremetteur est l’œil qui amène à désirer un plaisir laid et bestial pour la satisfaction du ventre. La gourmandise entraîne la paresse et la luxure.
Il insiste sur la caractère éphémère de ce genre de plaisir. Il vaut mieux souffrir un peu de s’en priver pour gagner un plaisir éternel, plutôt que de prendre un bref plaisir pour aboutir à des souffrances éternelles.

« Pourtant, si nous voulions bien considérer notre péché avec ses conséquences nous ne manquerions pas de percevoir la pénible amertume de ce sirop écœurant qu’est le péché qui nous est cher. »18

Aussi avec ironie, More traite de la gourmandise :
« Et si un homme est tué dans une rixe, on en parle beaucoup, comme il est normal . Le coroner siège, l’enquête est menée, le verdict est rendu, le crime est détecté, l’auteur est inculpé, le procès intenté, le criminel condamné et mis à mort pour le forfait. Et cependant, si l’on voulait rechercher combien sont tués par les armes, et combien se tuent de trop manger ou de trop boire, on trouverait comme le dit Salomon (Si 37,30-31), que la coupe et la cuisine tuent plus de monde que la pointe de l'épée : et ce cela, personne n'en parle. »19

Paresse
De ce péché, il n’en est fait que trop peu de cas et c’est ce qui le rend que plus dangereux. Il s’agit d’en peser la gravité.
Curieusement More a arrêté là son écrit et il convient de poursuivre sa méditation dans d’autres écrits.

Traité de la Sainte Communion
A son époque la communion fréquente était peu courante et Thomas More pratiquait par contre une communion fréquente. Il a fallu attendre le Concile de Trente (17 septembre 1562) pour que la réception sacramentelle de l’Eucharistie soit plus coutumière aux fidèles.

Son traité est très court et ne présente pas une difficulté de lecture. Il nous interroge utilement sur la façon dont intérieurement nous accueillons le Christ à la Communion. Ce traité a été rédigé juste avant ses quinze mois d’ emprisonnement. More a communié pour la dernière fois le 13 avril 1534.

Son objectif est de réfuter les remises en cause de la Présence réelle du Corps et du Sang du Christ dans le pain et le vin de l’Eucharistie. Il a des expressions rudes contre les personnes qui La nient. Ce débat a été très vif dès 1529.

More souligne aussi la condamnation de l’homme qui reçoit indignement, c’est-à-dire en état de péché grave, le Corps du Christ.

Au XVIe s., le péché et l’indignité du pécheur étaient souvent traités dans les homélies. Actuellement, nous sommes dans le style de tout le monde est bon tout le monde est gentil, que, de toute façon, quoi qu’il fasse le pécheur est pardonné par avance….et j’ai même entendu dire un prêtre que le pécheur est pardonné avant qu’il ait besoin de demander le pardon. Je doute sincèrement quant au sérieux de la formation théologique de ce prêtre !

Le débat quant à la présence du Christ à l’Eucharistie

Luther ne nie pas la Présence réelle mais conteste la transsubstantiation, c’est-à-dire la conversion du pain et du vin en Corps et Sang du Christ. Luther parle de consubstantiation : ainsi après la messe, le pain et le vin ne sont plus que du pain et du vin car selon Luther, seule la Parole de Dieu permet de façon temporaire le pain et le vin d’être Corps et Sang du Christ.. Zwingli et Calvin parlent quant à eux de présence symbolique.

More a une violence verbale telle celle de Rabelais et usuelle à cette époque contre ses contradicteurs.

Conclusion
La vie est une lutte contre le diable qui agit dans tout ce qui peut nous faire rompre le lien avec Dieu.
L’homme doit accueillir la vie et la mort à venir avec une joyeuse espérance.

Comment envisager la vie dans le monde politique. C’est dans l’Utopie qu’il l’exprime le mieux :
« Si l’on ne peut pas déraciner de suite les maximes perverses, ni abolir les coutumes immorales, ce n’est pas une raison pour abandonner la chose publique. Le pilote ne quitte pas son navire, devant la tempête, parce qu’il ne maîtrise pas le vent […] Si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu’ils servent du moins à diminuer l’intensité du mal. »

Et il y a une insistance dans son propos, il dit encore dans l’Utopie:
« Sachez dire la vérité avec adresse et à propos ; et si vos efforts ne peuvent servir à effectuer le bien, qu’ils servent à diminuer l’intensité du mal : car tout sera bon et parfait que lorsque les hommes seront bons et parfaits. Et, avant cela, les siècles passeront. »

Et sa dernière prière en prison sera :
« Seigneur bon, donne-moi de passer ma vie de telle façon que, lorsque l’heure de ma mort arrivera, même si j’éprouve de la peine pour mon corps, je puisse éprouver du réconfort dans mon âme, et qu’avec l’espérance fidèle de ta miséricorde, dûment rempli d’amour envers toi et de charité envers le monde, je puisse par ta grâce, quitter cette terre pour entrer dans ta gloire. »

Deux conditions : capacité à discerner la vérité en conscience et détachement du monde sans renoncer à y agir, quitte à connaître un difficile chemin de croix, à l’imitation du Christ ou de tous les exemples que nous donnent les Actes des Apôtres.


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1 De belles pages de Lucien que More appréciait particulièrement  : le dialogue des Amis du mensonge ou la Déclamation sur le tyrannicide.
2 Les États-Unis, depuis leur création, grâce au soutien financier de Louis XVI, ont toujours mené une guerre économique à outrance contre l’Europe.
3 Note sur R III
4 Pour mémoire, je rappelle que Thomas d’Aquin justifie le tyrannicide.
5 En Flandre pour la plus grande partie.
6 Du grec ou, non et topos, lieu.
7 Hytloday, qui découvre l’île, colporteur de commérages ; Amaurote, ville inconnue ; Anhydris , le fleuve sans eau.
8 CWTM V p. 315
9 Souviens-toi de mourir.
10 A ne pas confondre avec Olivier Cromwell, autre révolutionnaire au siècle suivant.
11 Ce cas est fréquent même de nos jours pour certaines affaires où la "présomption d'innocence " est proclamée alors que tout a été verrouillé dans un sens avant que le procès commence. Il y a encore des gens crédules qui croient en l'impartialité de la justice : douce rêverie politique que des analyses réalistes effacent vite aux personnes capables encore de discernement (il est vrai que cette capacité tend à disparaître!).
12 J'ai même entendu parler de nos jours d'un exorciste diocésain qui ne croyait ni au Diable, ni aux Enfers : certainement qu'il devait être très compétent dans sa fonction !
13 P. 19
14 P. 24
15 P. 52
16 P. 57
17 P. 85
18 P. 107
19 P. 111

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